Drôle de début de match de foot. Après les habituels échanges d'amabilité entre les deux capitaines, l'un d'eux s'écroule sans avoir été bousculé. Allongé sur le sol poussiéreux, il agite la tête dans tous les sens et bave abondamment. Stupeur et émoi chez les spectateurs. "Faut pas le toucher, ni le regarder de près", crie une voix dans la foule. Ses amis, qui savent que ce bon partenaire de jeu souffre depuis des années d'épilepsie, restent calmes.
Tagged under Sud GlobalDans son rapport annuel de 2006, l’OMS indique que sur 57 pays, 36 pays de l’Afrique sub-saharienne souffrent d’une pénurie grave d’agents de santé, tels que les docteurs, les infirmiers, les pharmaciens, les techniciens de laboratoires, les radiologues et d’autres membres du personnel d’avant-garde et de soutien. Rotimi Sankore soutient que la « fuite des cerveaux » est en train de tuer le continent lentement et indirectement.
Dans les temps de crise et d’épidémie, la diplomatie est un luxe auquel les moribonds ne peuvent s’adonner, spécialement lorsque des millions d’Africains savent qu’une insistance exagérée sur les bonnes choses ne va mener presque sûrement qu’à des millions de morts supplémentaires.
Il est de la sagesse conventionnelle que l’Afrique souffre actuellement de la crise du SIDA. En réalité, l’Afrique est en train de souffrir d’une crise en santé publique, et la pandémie au SIDA est le symptôme le plus significatif de cette crise, qui a été empirée par la fuite de la force de travail de l’Afrique en matière de santé vers l’Occident ».
Le diagnostic politique curieusement faux des problèmes éprouvants de soins de santé auxquels l’Afrique, et en effet la planète font face, a émoussé le fait évident que la tuberculose, la malaria, une foule d’autres maladies qu’on peut prévenir, et la malnutrition font toujours mourir plus d’Africains que les 2 millions de morts attribués au VIH/SIDA chaque année. Combinées avec le VIH et le SIDA, ces maladies sont en train de changer rapidement l’Afrique en un cimetière continental. Pourtant l’accent reste mis principalement sur le SIDA, qui a été couronné le criminel le plus sexy.
Les pays ayant peu ou pas de pénuries d’agents de santé et une infrastructure sanitaire meilleure ont réussi à mieux gérer le VIH/SIDA parce qu’ils sont plus capables de faire face à des maladies que l’on peut prévenir comme la TB, les infections sexuellement transmissibles, l’éducation sur les droits sexuels et reproductifs et la malnutrition. Le SIDA est un problème à part, mais il est également en train d’être alimenté par d’autres problèmes sanitaires non résolus et par le manque de volonté politique et de courage.
La résolution de la crise de soins de santé publique de l’Afrique va résoudre la plupart d’autres questions et ce sera un pas vers l’isolement du SIDA auquel on pourra alors s’attaquer plus facilement. Le premier pas doit être de résoudre le problème de pénuries d’agents de santé, ce qui inclut la recherche d’une solution à la « fuite des cerveaux ».
2006 a été une année historique pour le VIH/SIDA en termes du nombre de très grandes réunions et conférences internationales organisées. Ces dernières incluent le Sommet Spécial de l’Union Africaine à Abuja sur le VIH/SIDA, la Tuberculose et la Malaria en juin ; la Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies sur le VIH/SIDA (UNGASS) ; et la 16ème Conférence Internationale sur le SIDA de Toronto en août.
Ces événements reflètent les grands progrès qui ont été réalisés dans le cadre de s’attaquer au problème du VIH/SIDA. A l’exception de la plupart des gouvernements et institutions moins rétrogrades, la majorité des gens ont clairement compris que l’inégalité dans les rapports entre les genres est l’un des facteurs les plus significatifs qui se trouvent derrière la transmission hétéro-sexuelle.
D’autre part, ces événements mettent en vitrine les échecs énormes et les opportunités manquées dans la lutte contre le VIH/SIDA, le plus grand de ces échecs étant pourtant le l’échec inclusif de ne pas parvenir à résoudre la crise des ressources humaines et des infrastructures sanitaires en Afrique.
Le problème semble être que reconnaître, considérer comme prioritaire et agir sur le problème de « fuite de cerveaux » signifie que les gouvernements des pays doivent prendre la responsabilité, et cesser leur recrutement des agents de santé en provenance de l’Afrique. De la même manière, beaucoup de gouvernements africains vont aussi s’occuper de leurs problèmes de gouvernance et des conditions de travail pour les agents de santé comme moyen de contrer la « fuite des cerveaux ».
Les chercheurs des Nations Unies en démographie concluent qu’à moins que la propagation du VIH ne soit arrêtée ou inversée, l’Afrique sera à la tête de la ligue des morts du SIDA dans le monde avec autour de 100 millions de morts d’ici 2025. Ceci est plus que le double des projections pour l’Inde et la Chine qui sont de 31 et 18 millions respectivement, les deux ayant des populations dépassant celle de l’Afrique. Les gens dont l’âge se situe entre 16 et 45 ans seront les plus affectés.
Il est remarquable que tant les institutions que les mouvements sociaux se penchent non seulement sur les crises des soins de santé du continent, mais uniquement sur les médicaments anti-rétrovirus. Les médicaments anti-rétrovirus sont utiles mais quand il n’y a pas d’agents de santé pour les administrer aux patients, ils deviennent inutiles.
Pour aller tout droit au but, permettez-moi de l’exprimer en ces termes, aucune guerre ne peut être menée victorieusement sans soldats.
En avril 2006, l’Organisation Mondiale de la santé (OMS) a officiellement reconnu ce que les intellectuels africains ont continué de dire pendant les trois dernières décennies, que la « fuite des cerveaux » en provenance de tous les secteurs de la société africaine, mais spécialement du secteur de la santé, est en train de tuer le continent lentement et indirectement.
Dans son rapport annuel de 2006, l’OMS indique que sur 57 pays, 36 pays de l’Afrique sub-saharienne souffrent d’une pénurie grave d’agents de santé tels que les docteurs, les infirmiers, les pharmaciens, les techniciens de laboratoires, les radiologues et les autres membres du personnel d’avant garde et de soutien. Le rapport a noté que les pays les plus riches sont en train de répondre à leurs pénuries en drainant hors du continent des docteurs, des infirmiers et d’autres en provenance des pays moins développés.
Comme résultat, un docteur sur quatre et un infirmier sur vingt parmi ceux qui sont formés en Afrique travaillent actuellement dans les 30 pays les plus industrialisés. En conséquence, l’Afrique est le seul continent où le nombre absolu de pénuries d’agents sanitaires (817.992) dépasse de loin le stock actuel de 590.198.
D’autres études ont montré que « la majorité des pays de l’Afrique sub-saharienne également ne remplissent pas le rapport recommandé par l’OMS de 1 à 1.000 [médecins]. En effet, il y a moins de 10 médecins pour chaque 100.000 personnes dans 24 pays sur les 44 en Afrique sub-saharienne dont les statistiques sont disponibles ». (Orji, Utsimi & Uwaje dans un article présenté à International eHealth Association en 2005).
Par contraste, le Cuba a un rapport médecins – population de 1 pour 165, la Corée du Sud 1 pour 337, le Royaume-Uni 1 pour 610, les Etats-Unis 1 pour 358, et l’Italie 1 pour 165 (PNUD/Rapport sur le Développement Humain, 2004). Des chiffres de l’International Development Research Centre (IDRC) (ou Centre International de Recherche en Développement) indiquent qu’en moyenne, « Le rapport médecins – nombre de patients est actuellement un pour 500 dans les pays riches, et seulement un pour 25.000 dans les pays les plus pauvres ».
Le facteur principal qui contribue au faible rapport médecins – nombre de patients en Afrique est la « fuite des cerveaux » Citant les chiffres de l’OMS et de l’OECD entre autres, l’IDRC illustre le problème au Nigeria et en Afrique du Sud. « Un tiers contre la moitié de tous les médecins diplômés en Afrique du Sud migrent vers les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, et ce à un coût annuel énorme pour l’Afrique du Sud (perte d’investissement en éducation (formation).
En y incluant tout le personnel de santé, les pertes pour l’Afrique du Sud atteignent 37 millions de dollars US par an. Ceci dépasse les estimations combinées des assistances (multilatérale et bilatérale) en éducation pour tous les objectifs, pas juste la formation des professionnels de soins de santé, reçus par l’Afrique du Sud en 2000 ». Parallèlement avec ceci, « plus de 21.000 médecins nigérians sont en train d’exercer aux Etats-Unis, tandis qu’il y a une pénurie aiguë de médecins au Nigeria ».
Sans surprise, l’IDRC conclut qu’ «une autre raison pour la détérioration des systèmes de soins de santé dans les pays en développement est la « fuite des cerveaux » des professionnels de santé… qui bénéficie essentiellement aux nations plus riches, tels que le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Canada, [et] met en cause les engagements du G 8 de soutenir les pays en développement pour qu’ils atteignent les cibles des objectifs internationaux et les Objectifs de Développement du Millénaire dans le domaine de la santé ».
Les conclusions de l’IDRC révèlent en outre que « les pays en développement investissent environ 500 millions de dollars US chaque année dans la formation des cadres professionnels de soins de santé, qui sont alors recrutés ou autrement se déplacent vers les pays développés… Entretemps, les Etats-Unis, avec ses 130.000 médecins étrangers, a réalisé une épargne de 26 milliards de dollars US dans les coûts de formation pour les nationaux… Tandis que les estimations suggèrent que l’Afrique dépense approximativement 4 milliards de dollars US chaque année pour les salaires de 100.000 experts étrangers (tous les secteurs, pas uniquement la santé) pour « renforcer les capacités » et/ou fournir l’assistance technique, et subit une perte de 184.000 dollars US par Africain professionnel qui migre. »
Dr Peter Ngatia d’AMREF l’énonce en des termes plus tranchants : « Littéralement, l’Afrique donne des subsides à l’Occident. Il s’agit de l’inverse des subsides du pauvre au riche….L’histoire est pleine de cas de sorties de ressources humaines de l’Afrique vers le reste du monde. Le commerce déshonorant et honteux des esclaves incarne cette sortie, qui a ravi des parties du continent africain de ses hommes et femmes jeunes et physiquement forts.
Ceci fut suivi par l’exploitation coloniale de même que les guerres impériales à l’intérieur du continent, guerres qui n’avaient rien à faire avec l’Afrique. La récente migration de travailleurs, de l’avis de beaucoup de gens, n’est pas quelque chose de nouveau. C’est une perpétuation et une perfection de ce qui a commencé il y a des siècles et qui est resté inchangé.»
Il va plus loin en disant « Selon l’Organisation Internationale des Migrations (OIM), l’Afrique a déjà perdu un tiers de son capital humain et elle continue de perdre son personnel ayant des aptitudes suivant un taux croissant, avec une estimation de 20.000 docteurs, professeurs d’université, ingénieurs et autres cadres professionnels qui quittent le continent chaque année depuis 1990. Cette même source estime qu’il y a actuellement 300.000 Africains hautement qualifiés dans la diaspora, 30.000 parmi eux ayant un diplôme de doctorat (PhD).
En tenant compte de ces facteurs, une coalition dirigée par les organisations basées aux Etats-Unis « Physicians for Human Rights, » HIV Medicine Association » et « Association of Nurses in AIDS Care » a publié un plan de 15 points lors du sommet du G8 en juillet 2006, avec pour objectif de mettre fin à la pénurie d’agents de santé en Afrique. La déclaration a souligné que « les pays du G8, en particulier les Etats-Unis et le Royaume-Uni, devraient réduire leur dépendance envers les agents de santé en provenance de l’étranger et chercher à devenir auto-suffisants en réponse à leurs besoins en matière d’agents de santé.
Les Etats-Unis devraient aussi élaborer un code de pratique sur le recrutement international des cadres professionnels de santé, qui inclut ne pas activement recruter des agents de santé en provenance des pays en développement sauf dans le cadre d’un accord avec des pays, un accord qui respecte le droit à la santé dans ces pays et qui soit mutuellement bénéfique.
L’Association Médicale Britannique a également lancé une mise en garde sur cette pénurie grave d’agents de santé en Afrique sub-saharienne à cause de la migration vers les pays développés qui est une composante importante de la crise du SIDA en Afrique, et que les pays comme le Royaume-Uni doivent mettre fin à leur dépendance envers les médecins et les infirmiers d’outre-mer.
Il est crucial de continuer de souligner le rôle de la « fuite de cerveaux » dans le blocage du développement de l’Afrique en vue de combattre le mythe selon lequel des millions d’Africains sont en train de mourir du SIDA parce que l’Afrique est un continent inutile incapable de se sauver de n’importe quoi. Mais il ne suffit pas de souligner ceci. Les Africains doivent également se placer à la tête, ou se plaindre pendant tout le parcours jusqu’à leurs tombes, où seul le silence des pierres des tombes va parler pour eux.
Il n’y a aucun doute que l’Afrique peut reconstruire sa main d’œuvre en matière de soins de santé à la fois par l’augmentation de la formation et le fait d’attirer certains de ceux qui se trouvent dans la diaspora pour qu’ils rentrent chez eux. Le fait qu’un petit pays comme le Cuba, en dépit des contraintes politiques et économiques, a un meilleur rapport médecin nombre de patients que la plupart des pays développés du monde montre aussi que cela peut être fait par n’importe quel pays grâce à des priorités appropriées en matière de soins de santé.
Il n’y a aucun droit humain plus important que le droit à des soins de santé publique de qualité. Les personnes infectées et celles qui sont mortes doivent d’abord vivre avant que tous les autres droits soient significatifs. C’est pourquoi, comme une contribution en faveur du respect du droit à la vie saine en Afrique et de la résolution de la crise de soins de santé en Afrique, le Programme SIDA et santé Publique de CREDO – Afrique, conjointement avec des partenaires en Afrique et de par le monde, sont en train de lancer une campagne visant ce qui suit :
• Que les gouvernements africains font de la résolution du problème de pénurie d’agents de santé leur priorité numéro un en matière de soins de santé publique.
• Que les gouvernements des pays qui ont le plus bénéficié de la « fuite des cerveaux » cessent de telles politiques et examinent les voies et moyens de compenser le système sanitaire de l’Afrique pour les dégâts occasionnés par leurs politiques de recrutement.
• Que le thème de la prochaine Conférence Internationale sur le Sida est focalisé sur la mise à l’échelle des ressources humaines et les infrastructures de soins de santé, spécialement en Afrique.
• Que toutes les organisations intergouvernementales telles que UNAIDS et ses agences clés mettent l’accent et agissent rapidement sur la résolution des pénuries de ressources humaines et d’infrastructures en Afrique et l’infrastructure au cours des huit à 10 ans à venir.*Sankore est Coordinateur de Centre for Research Education &Development of Rights in Africa CREDO-Africa. Il peut être contacté en passant par l’adresse : [email][email protected]
* Veuillez envoyer vos commentaires à [email protected] ou faites vos commentaires en ligne sur www.pambazuka.org
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Tagged under Sud GlobalÀ l'occasion de sa retraite, Issa Shivji, professeur de droit à l'Université de Dar es-Salam, aborde le sujet du rôle des avocats soutenant le système néolibéral. Voici un extrait de son exposé. Vous aurez accès à la version complète en cliquant sur le lien à la fin de l’article.
Le néolibéralisme engendre une intelligentsia transnationale pour le servir. La mondialisation mondialise le capital d’entreprise. L'élite néolibérale mondialise la « règle de la loi ». Ceci n'est pas la « règle de la loi » telle qu’elle fut établie lors du siècle des Lumières suivant des valeurs politiques libérales. C'est la « règle de la loi », fermement ancrée dans les exigences de la « règle du capital », qui est au service d'un système autocrate corporatif.
Comme l’affirme Cutler, la « loi qui est en train d'être mondialisée est essentiellement d'origine américaine ou anglo-américaine, favorisant les valeurs des ordres néolibéraux de contrôle ». Au cœur de ces valeurs se trouvent l'expansion et la protection des relations de propriété et l'appropriation privée de la valeur additionnelle [1].
Aussi l'élite légale se voit-elle impliquée dans la rédaction de la législation sur la privatisation, ainsi que dans la création des cadres institutionnels d'habilitation par lesquels le capital d’entreprise peut fonctionner librement. Elle est engagée dans la rédaction de contrats pour permettre au capital social d'exploiter des minerais souterrains et des ressources naturelles.
Elle facilite la provision de systèmes éducatifs, de soins médicaux, de ressources énergétiques et en eau, de terres ancestrales et de plantes médicinales traditionnelles. Elle s'engage également à rédiger des lois sur la propriété intellectuelle pour protéger le plasma modifié de semences et les médecines à base d'herbes, dont la connaissance se pille des paysans et des agronomes des pays du Quatrième Monde.
Des consultants à ordinateur portable voyagent d'une capitale à une autre ; ils mènent des « évaluations rurales rapides » pendant une ou deux semaines, émettent en série des documents légaux et font des présentations sur ordinateur lors d’ateliers auxquels sont invités tous les acteurs, et où des politiques d'état sont définies et approuvées.
L'intelligentsia légale transnationale est également divisée entre les pays du Premier et ceux du Quatrième Monde. L'élite légale est basée dans le Premier Monde ; les « masses » juridiques, autrement dit les « messagers », sont basées dans le Quatrième Monde. La rémunération d’un conseiller international est cinq fois plus importante que celle d'un conseiller local et 10 fois plus importante que celle d'un fonctionnaire local.
Les recherches et les analyses locales sont faites par le « messager juridique », tandis que le conseiller international fait la présentation sur ordinateur et disserte sur les normes de la « meilleure pratique internationale ». Un avocat local me dit que, pour faire un appel d’offres, il doit s'associer à un cabinet juridique du Nord. Un certain nombre de cabinets juridiques locaux sont ainsi associés.
Chaque année la consultation engloutit des milliards de dollars. Selon Action Aid, près d'un cinquième de l'aide globale est alloué à des consultants et à des ‘experts techniques’. Les donateurs emploient 100,000 experts techniques en Afrique. La Tanzanie verse annuellement 500 millions de dollars américains à des conseillers étrangers - ce chiffre est plus de trois fois plus important que ce que le pays a encaissé annuellement grâce aux investissements étrangers directs entre 1994 et 1999 [2].
Le projet de la nouvelle Charte claironne la consultation en tant que l'une des fonctions principales de notre université. Dans les années 70, grâce à la méthode historique et socio-économique, la Faculté de Droit avait pour but de former des avocats sensibilisés aux réalités de la société. À l’époque nous offrions une aide judiciaire aux ouvriers, aux paysans, aux femmes et aux enfants. À présent nous cherchons à former des juristes d'entreprise. Selon le projet de charte, l'université atteindra ses objectifs « en étroite collaboration avec l'industrie et le commerce ».
Le système organisationnel de l'université fait partie de l'attaque idéologique néolibérale contre la pensée critique, contre les intellectuels qui veulent « dire la vérité aux détenteurs de pouvoir », pour reprendre l'expression d'Edward Said [3]. Ce système sape ce que fait l'université en tant que miroir de la société dans le but de faire développer cet élément si important - l’esprit critique. Sans doute, les tentations sont grandes et personne n'y est insensible.
Comme la fin de mon discours est imminente, permettez-moi d'être un peu nostalgique et de faire quelques réflexions. Et puisque j’ai 60 ans, je crois que vous me pardonnerez également d'être un peu présomptueux. En 1968, nous - les membres de USARF - avons lancé un journal polycopié intitulé Cheche – nom fait de L'Etincelle de Nkrumah et de Iskra de Lénine. Les premiers rédacteurs furent trois jeunes, Zakia Meghji, Henry Mapolu et Karim Hirji.
Dans la première édition figurait mon exposé « Les Barbares instruits ». Parcourant le document aujourd'hui, on se sent quelque peu gêné. Sur douze pages il y a environ 20 notes de bas de page, le texte lui-même occupant la moitié de la page, avec de nombreuses citations tirées de Baran, Nkrumah, Fanon, De Castro et ainsi de suite. À l'époque aucun éditeur "respectable" n’a voulu l'accepter mais cela nous était complètement égal. Nous n'écrivions pas dans le but d’être publiés. L’écriture faisait partie de notre lutte idéologique. Elle était sans doute maladroite, de style brut, et quelque peu mécaniste en termes de raisonnement. Mais il est clair que le texte « Les Barbares instruits » traduit la colère, la passion et l’engagement. Nous étions dans la période du nationalisme radical dénommé « socialisme ».
Les jeunes étaient montés contre l'état du monde et ils s’engageaient intellectuellement à mieux le comprendre, étant passionnément motivés par la possibilité de le changer pour le meilleur. Nous discutions de Fanon pendant que nous cultivions le cajou dans des fermes situées dans les alentours de l'université ; à Mlalakuwa nous faisions cours d'alphabétisation basés sur la Pédagogie des Opprimés de Paulo Freire, nous bâtissions nos propres abris, que nous désignions de maisons, c’était de l'auto aide. Notre camarade Joe (le professeur Kanywanyi) pourrait en témoigner.
Aujourd'hui, mes écrits sont peut-être de nature plus académique, plus intellectuellement raffinés. Je ne suis pas censé le dire. Uniquement mes collègues sont en mesure de les juger. Ali Mazrui est le seul à savoir faire des autoévaluations! Mais quel que soit le verdict intellectuel sur mes écrits, je suis en mesure d’affirmer une chose, et personne ne le contredira : ces écrits ne sont pas fervents comme « Les Barbares instruits ».
Peut-être que maintenant je suis plus instruit, mais également moins ému par l'injustice, et donc, peut-être, plus barbare ! Récemment, en lisant un brouillon de mon article, ma fille a raillé, « Papa, tu n'es pas assez en colère ». Et ce n'est pas une question d'âge ; on ne passe pas l'âge de l’engagement, de la passion ou du dévouement! Nous devons chercher des explications et non pas des justifications ; et les explications se trouvent ailleurs.
Le néolibéralisme a fait ses ravages et le langage de la consultation a déplacé et remplacé le langage de la conscience et de l'engagement. En tant qu’individus, nous ne pouvons être que tourmentés avant d’oublier peu à peu même la nécessité d'identifier les maux de notre société. « Organiser, et non pas agoniser », dit mon ami Chachage, et de retour à son bureau il reprend la rédaction de Makuadi wa Soko Huria. Et nous nous devons de le faire car cela est bien plus important que d’aller à Johannesburg assister à encore une conférence sur la mise en œuvre du NEPAD, organisme de persuasion impérialiste.
Je ne sais si le monde d'aujourd'hui est meilleur que celui d'il y a trente ans. Mais je sais que ni notre pays ni le continent ne l'est. Les Programmes d'Ajustement Structurel des années 80 ont détruit les petits accomplissements réalisés durant la période nationaliste dans les domaines de l'éducation, de la santé, de l'espérance de vie et de l'alphabétisation. Les mesures néolibérales des dix dernières années ont détruit le petit secteur industriel mis en place lors de la période de substitution à l'importation.- textiles, huile, cuir, acier, équipements agricoles, usines de noix de cajou.
Mais ce qui est encore plus important, c'est que nous avons perdu le respect, la dignité, l'humanité ainsi que le droit à l'opinion personnelle que représente l'indépendance. La majorité de notre population, les travailleurs et les paysans mis en valeur par la Déclaration d'Arusha, sont devenus des "pauvres inconnus".
Les travailleurs et les paysans, censés être les artisans de l'histoire et les moteurs du développement, se sont transformés en thèmes pour les PRSP - Plans Stratégiques pour la Réduction de la Pauvreté. « Le secteur privé est le moteur de la croissance » nous affirme-t-on à longueur de journée, « l'histoire s'est terminée », nous prône-t-on. Des consultants à ordinateur portable reproduisent les répliques des PRSP de pays en pays. Les stratégies destinées à réduire la pauvreté sont une condition préalable pour bénéficier d'une réduction de la dette. Entre-temps, la dette augmente; du seuil de 8 billions de dollars américains, elle a maintenant passé la barre des 9 billions. Régler les dettes - autant chasser un mirage! Les règles du jeu sont en constante évolution !
Alors que nous sommes financés par des billions de dollars en aide additionnelle, nous louons une De Soto pour entendre dire que nous sommes trop idiots pour reconnaître "le mystère du capital" ou comprendre « pourquoi le système capitaliste réussit à l'Ouest et échoue ailleurs ». Nous sommes assis sur des trillions de dollars de « capital mort ». Nous n’avons qu’insuffler une vie légale à l’intérieur de ce capital mort et voilà ! Nous voici tous devenus tout aussi capitalistes que les Occidentaux.
La question à se poser alors est qui, au bout du processus, possédera les trillions et qui sera mort ? L'Histoire nous apprend que les trillions s'accumulent dans les centres capitalistes laissant derrière eux, à la périphérie, les morts, les mutilés, les mal nourris ainsi que ceux que les conflits ont désunis.
Durant les années 80, la Commission du Sud, financée par Mahatir Mohammed de Malaisie, fut présidée par Mwalimu Nyerere dans le but de savoir comment le capitalisme de l'Ouest passe outre du reste (mes paroles, leur message). La Commission conclut entre autres que le monde était de travers, divisé et souffrait d'inégalités au sein des relations de pouvoir. De plus, elle déclara que cette situation découlait à la fois de l'histoire du colonialisme et des conditions d'inégalité mondiales contemporaines.
Dans un langage restreint, la Commission déclara que « les disparités énormes entre le Nord et le Sud sont dues non seulement aux différences de progrès économique mais aussi à la croissance du pouvoir du Nord par rapport au reste du monde » [4]. Selon la Commission du Sud, il y avait un revers du mouvement des ressources depuis le Sud (pauvre) vers le Nord (riche). Quant aux dettes, plus récemment, « les pays en voie de développement ont dû transférer annuellement des sommes de presque 40 milliards de dollars aux pays développés et il existe peu de chances que cette perverse tendance de transfert de capital depuis les pauvres jusqu’aux riches soit révolue» [5].
En 2000, le Président Mkapa fut nommé par Tony Blair, comme membre de la Commission africaine sur la pauvreté. En deux phrases la Commission a résumé 50 années d'histoire africaine comme suit:
L'histoire de l'Afrique de ces 50 dernières années a été souillée par des faiblesses dans deux domaines : d’abord celle de la capacité d'élaborer et de mettre en œuvre des politiques et deuxièmement, celle de la responsabilité – la mesure dans laquelle un Etat peut répondre aux attentes de son peuple (p. 14) [6].
Par là l’on comprend que les Africains ne sont pas capables de réfléchir et que les Etats africains ne savent pas élaborer de politiques. Ceux-ci sont anéantis par le manque de responsabilité, ce qui est un code de référence pour la corruption légendaire ou ce qu'on qualifie de « mauvaise gouvernance ».
Dans les années 60, les Allemands de l'Ouest furent priés de plier bagage et de s'en aller car ils manipulaient l'aide pour exercer une pression pour que la Tanzanie refuse le statut diplomatique aux Allemands de l'Est. De nos jours, la « bonne gouvernance » exige que nous adoptions des lois antiterroristes, et cela même au risque de diviser notre peuple, car c'est la politique étrangère de quelques tyrans de ce monde.
Oui, le monde a en effet changé. Oui, les temps ont changé. Oui, nous avons effectivement une nouvelle forme d'impérialisme surnommé la mondialisation. Oui, effectivement, nous devons changer. On se pose alors la question: changer mais dans quelle direction, au bénéfice de qui, au profit de qui ? Selon Edward Said, la question fondamentale de tout intellectuel est « comment dire la vérité ? De quelle vérité s'agit- il? Pour qui et où? » [7]
La question fondamentale de nos jours est de savoir si cette contre-révolution néolibérale thatchérienne profite aux masses ou à une élite néolibérale restreinte? Aucun changement social, économique ou politique ne peut être décrit, analysé ou compris sans tenir compte d'une classe sociale, d'un peuple ou d'une nation spécifique et, au niveau mondial, de l'humanité tout entière. De plus, il est évident que le présent ne peut être ni compris ni amélioré sans que l'on comprenne mieux le passé. Aucun intellectuel qui se respecte n'approuverait la bestialité qu'incarne l'impérialisme.
Pour nous, hommes de loi, le moins que l'on puisse faire est de se poser la question posée déjà par Edward Said: comment nous hommes de loi devons-nous traiter de la relation autorité – pouvoir - en tant que professionnels suppliants ou comme les représentants de la conscience de cette relation, rien que des amateurs mal rémunérés?
Notes:
[1] A. Claire Cutler, 'Historical Materialism, globalization, and law: competing conceptions of property', in Mark Rupert and Hazel Smith eds. (2002) Historical Materialism and Globalization, London: Routledge.
[2] Action Aid International (2005), Real Aid: An Agenda for Making Aid Work, p. 22.
[3] Dr. Ali Mohamed Shein, Vice President, The Guardian, 10/06/2006.
[4] Tanzania Investment Centre, Tanzania Investor,
[5] Edward W. Said (1993), Representations of the Intellectual, The 1993 Reith Lectures, London: Vintage.
[6] The South Commission (1990), The Challenge to the South, Oxford: Oxford University Press, p. 3.
[7] Ibid. p. 19.
[8] Said 1993, op. cit. p. 65.*Cet extrait provient d'un document intitulé « Avocats du camp neolibéraliste », présenté à l'occasion de sa retraite par Issa G. Shivji, professeur de Droit à l'Université de Dar es- Salam en Tanzanie. Pour avoir accès au document complet, veuillez cliquer sur le lien ci-dessous.
*Le texte a d’abord paru dans le numéro 266 de l’édition anglaise de Pambazuka News. Voir : [email protected] ou faites vos commentaires en ligne sur www.pambazuka.org
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