• En dépit des promesses et des mobilisations par les femmes partout sur le continent, les femmes africaines manquent toujours de protection proportionnée à leurs Droits Humains. Roselynn Musa argumente que la racine du problème est le manque persistant de volonté politique par des gouvernements de mettre en application des engagements à l’égalité de genre.

    Introduction

    Le 21ème siècle va marquer une jonction critique dans la promotion et la protection d’une culture de droits humains en Afrique. Comme le monde devient de plus en plus interdependent, les systèmes régionaux de cooperation jouent un rôle de plus en plus important dans la promotion d’un ordre de droits humains international positif.
    Les Etas africains se sont engagés à différents documents de politiques internationaux et régionaux. Les mécanismes internationaux en genre les plus significatifs sont la Convention sur l’Elimination de Toutes les Formes de Discrimination à l’égard de la Femme (CEDAW) de 1979, et la Plateforme d’Action de Beijing (PFA) de 1995, la Charte Africaine des Droits Humains et des Peuples (CADHP), la Conférence Internationale sur la Population et Le Développement (ICPD PoA), la Déclaration Solennelle sur l’Egalité des Genres, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), objectifs de développement du millénaire (ODM), l’Acte Constitutif de l’Union Africaine (UA). Toutes ces conventions et cadres de politiques engagent les gouvernements à aborder l’égalité des genres, l’équité et l’autonomisation de la femme. Ces documents font l’objet de revues périodiques afin d’évaluer dans quelle mesure ils ont été délivrés.

    Les revues au cours des dernières années ont généralement montré que l’Afrique avait enregistré un certain progrès aux niveaux national, sous-régional et régional. La plupart des pays ont également élaboré des mécanismes et politiques du genre. Néanmoins, il y a toujours des défis majeurs dans tous les domaines dans la mesure où la majorité des stratégies restent non-encore mises en œuvre.

    Les ODM et le NEPAD sont des mécanismes plus récents et plus généraux. Dans les ODM, 191 gouvernements se sont résolus à promouvoir l’égalité des genres et l’autonomisation de la femme en tant que des moyens efficaces de combattre la pauvreté, la faim, les maladies et pour stimuler le développement durable. Le NEPAD souligne également l’égalité et encourage les droits de la femme à travers le Mécanisme Africain d’Evaluation par les Pairs (MAEP).
    Cependant, en dépit de toutes les prémisses et de ces engagements de première classe, la femme africaine n’est en aucune manière dans une meilleure situation qu’auparavant. Les promesses ne sont parvenues qu’à faire monter la pointure des souliers si jamais elles ont fait quelque chose. La stagnation dans certains aspects et la détérioration dans d’autres suscitent plutôt des préoccupations. Ceci est d’autant plus vrai à la lumière de la mobilisation des femmes de tous les coins du continent. Au fonds du problème il y a le manque de volonté politique pour accomplir les engagements à l’égalité des genres parmi les gouvernements africains.

    Le présent article a été préparé dans un cadre général qui cherche à refléter les rapports entre le cadre international et régional sur les droits de la femme en Afrique et leur mise en œuvre réelle. A cet effet, l’article discute le Protocole à la Charte Africaine des Droits Humains et des Peuples relatif aux Droits de la Femme en Afrique en mettant en relief son caractère unique, tout en le comparant avec les autres instruments. Il conclut avec les défis rencontrés et les perspectives d’avenir qui ont suggéré une mise en œuvre accélérée des instruments de politiques en genre en Afrique.

    Le Protocole des Droits de la Femme en Afrique

    Le Protocole relatif à la Charte Africaine relatif aux Droits de la Femme en Afrique (ci-après le Protocole) est un document récent qui cherche à aborder les lacunes des autres instruments internationaux qui lui ont précédé dans le traitement des droits de la femme africaine. Il s’est avéré d’une amélioration beaucoup souhaitée sur la manière dont l’CADHP avait abordé ou n’avait pas abordé la position de la femme en Afrique. Il applique la Convention sur l’Elimination de Toutes les Formes de Discrimination à l’égard de la Femme (CEDAW) et la Plateforme d’Action de Beijing dans un contexte africain.

    Le Protocole consiste en trois sections. La première donne le raisonnement derrière son élaboration tout en faisant référence aussi bien aux engagements régionaux et internationaux sur les droits de la femme. La deuxième section reprend les droits que respecte le Protocole et la troisième section couvre la mise en œuvre en abordant la procédure pour l’adopter et en faire le suivi et le processus par lequel il peut être amendé.

    Il sert également comme le premier instrument qui a été élaboré par des Africains pour la femme en Afrique. Il se construit sur les autres questions régionalement négociées et renforce ces questions qui portent atteinte aux droits humains de la femme. L’inclusion des droits des veuves et des droits d’héritage est vue comme une percée puisque ces derniers sont des questions particulières à la femme africaine qui sont négligés et jetés sous le tapis.

    Le Protocole lance un défi contre les traditions et les comportements culturels qui entravent les droits de la femme en Afrique. Il donne aux femmes une ligne de défense sur laquelle elles peuvent baser leurs appels dans le cas où elles ne sont pas parvenues à défier les lois ou les pratiques nationales discriminatoires.

    L’entrée en vigueur du Protocole reflète une prise de conscience que les femmes sont des membres égaux de la société et qu’elles ne sont pas uniquement des bénéficiaires, mais aussi des participantes dans le processus de développement. La prospérité sur le continent africain exigera la promotion des droits de tous les peuples africains de même que l’adhésion au principe d’égalité des genres et de non-descrimination.

    A partir de ce qui précède, l’on peut voir que les plans et les programmes existent au sein de l’UA pour assurer que ses Etats Membres font partie de l’effort mondial de promouvoir le principe d’égalité des genres en Afrique.

    Mécanismes de mise œuvre

    Au niveau national, la procédure pour l’appropriation de la Convention et du Protocole est un défi majeur qui affecte leur mise en œuvre. Alors que plusieurs pays ont accédé à la Convention, beaucoup n’ont pas pris la mesure supplémentaire de la faire leur et d’en faire partie de leurs lois nationales. Ce que ceci signifie en effet est que les dispositions de la Convention ne peuvent pas être directement appliquées dans les Cours nationales. Les Etats Parties n’ont pas toujours la volonté politique de mettre en œuvre les engagements pris au niveau international.

    Les défis de CEDAW constituent une bonne projection de certains défis auxquels le Protocole fait face et dont on peut tirer d’importantes leçons. Le mandat du Comité de CEDAW est de faire le suivi de la mise en œuvre de la Convention par les Etats Parties qui l’ont ratifiée et ceci se fait à travers des rapports périodiques. Malheureusement, ceci est l’un des domaines qui n’ont pas été pris très au sérieux par les Etats Parties. Beaucoup d’Etats Parties ont deux ou plus de rapports non-encore déposés tandis que certains n’ont soumis aucun rapport depuis qu’ils ont accédé à la Convention. Ceci constitue un défi majeur pour le travail du Comité dans le suivi de la mise en œuvre.

    Alors que le processus de présentation des rapports est bien élaboré, il repose en grande partie dans les mains du gouvernement. La participation des ONG reste faible. L’examen des rapports des Etats Parties n’est pas supposé viser la confrontation, mais plutôt se faire d’une manière qui promet le dialogue constructif entre les Etats Parties et le Comité.

    La Cour Africaine des Droits Humains et des Peuples est une approche de dernier recours - lorsque tous les autres remèdes locaux n’ont pas réussi à donner des résultats satisfaisants. En attendant la création totale de la Cour Africaine, la Commission Africaine des Droits Humains et des Peuples sera saisie des dossiers d’interprétation provenant de l’application du Protocole. La Commission Africaine a été créée sous l’article 30 de la Charte Africaine.

    La première responsabilité de la Commission est de promouvoir et d’assurer la protection des droits humains sur le continent. Ses quatre domaines de mandat sont: les activités promotionnelles, les activités protectives, l’examen des rapports des Etats Parties et l’interprétation de la Charte Africaine. La Commission Africaine tient des sessions régulières deux fois par an, autour d’avril et novembre, et elle peut tenir des sessions extraordinaires.
    La Commission Africaine est composée de onze membres qui servent à temps partiel à la Commission. Ce sont des experts indépendants et ils agissent en qualité personnelle plutôt qu’en tant que représentants de leurs gouvernements. L’intégration du Protocole dans le mécanisme de mise en œuvre de la Charte Africaine est consistante avec les dispositions de la Charte elle-même. Et elle va assurer que les femmes dont les droits ont été violés sous le Protocole auront un recours final à la Cour Africaine pour que leurs droits soient établis et appliqués. En outre, les individus, autres que les victimes elles-mêmes, et les ONG de droits humains peuvent apporter une plainte à la Commission au nom des victimes.

    L’un des défis auxquels l’appropriation fait face est la multiplicité des systèmes juridiques dans les pays africains. Alors que dans le cas d’un petit nombre de pays les traités internationaux deviennent automatiquement une partie de la loi nationale une fois qu’ils sont ratifiés, dans la majorité des cas, le traité devra être promulgué par un acte du parlement pour le rendre effectif dans ces pays.

    Il est encourageant de savoir que l’Acte Constitutif de l’Union Africaine réhabilitée qui a remplacé l’Organisation de l’Unité Africaine et la création de la Cour Africaine des Droits Humains et des Peuples ont rendu plus facile aux défenseurs des droits de la femme de presser plus ouvertement pour l’application plus vigoureuse des instruments.

    Unique au Protocole

    Les forces du Protocole incluent le fait qu’il est intervenu après beaucoup d’autres traités, ce qui lui a donné l’avantage d’en tirer les meilleurs options tout en considérant les questions qu’ils avaient omises. Le Protocole est étroitement modelé sur la CEDAW et à cet égard il y a plus de ressemblances que de différences entre les deux instruments. Les différences sont essentiellement dans ces domaines de préoccupation de la femme africaine qui avaient été mentionnés de façon abstraite dans CEDAW ou pas du tout mentionnés. Il a aussi l’avantage de pouvoir apprendre des expériences précédentes dans le sens qu’il pourrait s’inspirer des évolutions de CEDAW. Il cite des droits spécifiques et définit la violence contre la femme. Il donne une définition inclusive de la femme pour y inclure la petite fille. Il est spécifique à la culture et ainsi il a beaucoup de valeur pour défier les pratiques culturelles négatives.
    Contrairement au Protocole, CEDAW ne fait pas d’obligations explicites sur les Etats de mettre à côté des ressources afin d’éliminer la discrimination contre la femme, ou de punir les personnes ou les organisations qui perpètrent la discrimination contre la femme.

    Quand la rédaction du projet du Protocole de l’UA sur la femme a commencé, il y avait au départ une résistance farouche avec l’argument que la femme en Afrique n’a pas besoin d’un Protocole séparé et qu’un paragraphe sur la non-discrimination contre la femme dans l’CADHP suffirait pour prendre soin des questions de droits de la femme qui y étaient omises.
    La Charte Africaine est peut-être plus distincte des autres systèmes régionaux de protection des droits humains dans la mesure où elle a une disposition spécifique qui aborde les droits de la femme. Ceci est en plus des dispositions familières sur les droits à l’égalité et d’être libre de la discrimination caractéristique à la plupart des instruments internationaux. En ce qui concerne précisément les droits de la femme, la Charte dispose que «L’Etat a le devoir de veiller à l’élimination de toute discrimination contre la femme et d’assurer la protection des droits de la femme et de l’enfant tels que stipulés dans les déclarations et conventions internationales» article 18 (3).

    Cette disposition a été considérée comme trop générale, sans aucune spécification substancielle sur les droits de la femme, plaçant ainsi ces droits dans une situation qui avait été décrite comme « comma juridique ». D’autres critiques ont porté sur le fait que les droits de la femme sont abordés avec ceux de l’enfant, et ce sur un même ton. Tout en reconnaissant le fait que la femme et l’enfant ont été victimes de la violence pérénniale , il se pose la question du raisonnement qui fait une équation présentant les deux comme égaux. Néanmoins, la Charte est vue comme fournissant un support ferme pour la protection des droits de la femme en Afrique et elle peut former la base à ce que les Etats doivent rendre compte sur le statut de la femme et sur la protection de leurs droits au sein de leurs systèmes juridiques nationaux. Il enjoint les Etats africains d’entreprendre des mesures positives afin d’assurer que leurs lois et politiques nationales visent ou ont pour finalité la réalisation de ces deux premiers objectifs. Puisque les évolutions significatives se sont produites vers un régime juridique plus inclusif pour la protection des droits de la femme en Afrique, ayant pour conséquence la rédaction du projet du Protocole additionnel à la Charte . Le Protocole peut devenir un instrument qui force les Etats à donner la priorité aux mesures législatives pour éliminer les pratiques traditionnelles dangereuses. Il fournit une fondation sur laquelle les droits humains acquièrent la légalité dans le contexte africain. Il fournit une base pour faire des affirmations qui montrent que les droits de la femme africaine à l’égalité ne sont plus contestés. Ce qui est critique à ce point est de voir le dynamisme dans la façon dont les Cours locales, la Commission Africaine des Droits Humains et des Peuples donnent un sens et un antécédent au Protocole.
    Le Protocole a tenté de revigorer l’engagement de la Charte Africaine à l’égalité de la femme en ajoutant les droits qui manquent de la Charte et en clarifiant les obligations des gouvernements en matière de droits de la femme. Seul un article sur plus de soixante articles de la Charte fait des références spécifiques à la femme. Ci-après certaines des défaillances du traité en ce qui concerne la femme.

    - Le fait qu’il n’a pas réusssi à définir la discrimination à l’égard de la femme.
    - Son manque de garanties aux droits de la femme de consentir au mariage et à l’égalité dans le mariage.
    - Son accent sur les valeurs et les pratiques traditionnelles qui ont longtemps entravé la promotion des droits de la femme en Afrique.

    Pourtant certaines des violations les plus graves des droits de la femme se produisent dans la sphère privée de la famille et sont renforcées par des normes culturelles et traditionnelles.
    L’article 17 (2) et (3) de la Charte Africaine stipule que chaque individu «peut prendre part librement à la vie culturelle de la Communauté» et que la protection et la promotion de la moralité et des valeurs traditionnelles reconnues par la communauté seront la tâche de l’Etat. La seule référence spécifique aux droits de la femme se trouve dans une clause concernant la concrétisation des droits de la femme . La Charte Africaine a en effet été interprétée pour protéger les lois coutumières et religieuses qui violent les droits de la femme tels que les droits à l’égalité et à la non-discrimination ; à la vie, à la liberté et à la sécurité des personnes et à la protection contre le traitement cruel et dégradant.

    Le Protocole reconnaît aux femmes en tant qu’être humain individuel et non en tant que membres de communautés ou de familles. Le Protocole aborde également la discrimination tant dans les domaines publics que privés et il cible tant la discrimination directe que la discrimination indirecte. Il déplace aussi l’égalité d’un concept abstrait à celui qui attend des Etats Parties la prise des mesures concrètes pour y faire face.

    Le plus important, cependant, c’est que le Protocole offre à la femme un véritable remède au niveau régional. Ceci donnera aux femmes victimes de violations des droits humains un endroit où elles peuvent se rendre, qui leur donne l’accès pratique aux instances qui comprendront les implications de leur expérience. Mais ce potentiel sera accompli si les Etats Parties garantissent qu’ils satisfont en pratique aux besoins liés aux droits de la femme et qu’ils oeuvrent pour la mise en œuvre des engagements qu’ils ont pris.

    La Campagne : Solidarité pour les Droits de la Femme Africaine (SOAWR)

    Alors que je dois reconnaître l’énorme ampleur des défis, je voudrais également me réjouir de nos réalisations en reconaissant les efforts de la Solidarité pour les Droits de la Femme Africaine (SOAWR), une coalition qui a œuvré et continue d’œuvrer sans relâche à la promotion de la cause du Protocole.

    SOAWR est un réseau régional composé de 26 Organisations de la Société Civile et de partenaires en développement[1] qui oeuvrent à la promotion et à la protection des Droits de la Femme en Afrique. Depuis son inauguration en 2004, le domaine prioritaire principal de SOAWR a été d’amener ceux des pays qui n’ont pas encore ratifié le Protocole à le faire avec un esprit d’urgence. Tout en encourageant en même temps les pays qui l’ont ratifié à l’approprier et à le mettre en œuvre au niveau national. SOAWR travaille également pour amener les pays qui ont ratifié le Protocole avec des réserves à enlever de telles réserves dangereuses qui constituent un déni de certains des libertés et droits importants de la femme reconnus dans le Protocole.

    SOAWR s’est servie et se sert toujours de tous les instruments à sa disposition et a exploité chaque opportunité de faire progresser la campagne. Parmi ceux-là il y a la rédaction de pétitions, le plaidoyer direct auprès des dirigeants tant au niveau national qu’au niveau régional, le service SMS des téléphones portables, des publications traduites dans différentes langues, des forums de la société civile préparatoires au sommet de l’UA, des forums publics, des conférences de presse, des cartes en couleurs de catégorisation, etc.

    La coalition travaille actuellement sur la documentation des stratégies de plaidoyer dont elle s’est servie au fur des années en menant la campagne pour le Protocole. Ceci était une idée qui est sortie des membres de SOAWR qui se sont réunis immédiatement après les activités préparatoires au Sommet organisées par SOAWR à Accra, Ghana en juin 2007. On a décidé de créer un document qui rassemblerait l’information sur les mesures concrètes prises de même que celles qui sont en voie d’être prises afin d’encourager les Etats africains à ratifier et à s’approprier du Protocole. Le but de ce document est de fournir une compréhension plus claire des efforts existants vers la ratification du Protocole et d’offrir une inspiration et des moyens d’action à l’endossement et à l’appropriation du Protocole par l’ensemble de l’Afrique.

    J’espère que SOAWR continuera de créer une plateforme de discussion et de dialogue sur la rupture entre les instruments internationaux et la mise en œuvre nationale en Afrique en vue d’identifier les stratégies en tant que chercheurs, activistes, et autorités gouvernementales pour combler le fossé. Les activistes en genre devraient aussi unir leurs voix aux organisations de société civile telle que SOAWR pour continuer d’appeler à la suppression des barrières structurelles qui font obstacle à la femme.

    Obstacles et Défis

    L’appropriation et de plus en plus la ratification du Protocole restent lentes suite au manque de volonté politique. Même si la plupart de pays ont créé des mécanismes nationaux en genre, ils restent faibles et manquent d’autorité, de capacité, de ressources humaines et de financement appropriés. A ceci s’ajoute les connaissances non-adéquates en analyse du genre chez les planificateurs et les responsables de la mise en œuvre et la prise de conscience en genre qui est limitée au sein des communautés.

    La Cour Africaine des Droits Humains et des Peuples qui est un instrument important dans l’interprétation du Protocole reste toujours à être totalement fonctionnelle. Et même quand elle deviendra fonctionnelle son accès par les OSC qui sont les principaux champions du Protocle est limité aux pays qui signent une déclaration pour faciliter une telle action.

    La participation de la femme en politique et à la prise des décisions reste lente et ceci freine l’influence de la femme sur les gouvernements pour qu’ils s’acquittent de leurs obligations contenues dans le Porotocole. L’accès de la femme à la justice est en outre inhibée par l’analphabétisme et l’ignorance de leurs droits et de comment y accéder. Certaines pratiques culturelles et traditionelles continuent de freiner les progrès dans la concrétisation des dispositions du Protocole.

    La plupart des instruments ont mis un plafond et un pavement en termes de voir ces instruments être des cadres que la femme peut utiliser pour lutter contre la discrimination sous ses nombreuses manifastations. Cependant, les instruments en soi ne sont pas parfaits. Par exemple, le langage utilisé dans certains d’entre eux est soit trop compliqué ou trop vaste ou les deux et ces facteurs pourraient créer des problèmes d’interprétation spécialement au niveau national. Les instruments contiennent également des vides en termes de manque de recours en cas de non-respect. On a dit d’eux qu’ils ne peuvent qu’aboyer parce qu’ils manquent des dents nécessaires dont ils ont besoin pour mordre. Il faut donc y bâtir les conséquences de non-respect et de non-application.

    Un autre problème c’est la stratégie de placer des réserves sur certaines dispositions clés. Ceci nie les principes des droits de la femme en tant que droits inaliénables, intégrales et indivisibles en tout premier lieu.

    Un autre obstacle qui a été identifié au niveau national est qu’il n’y pas beaucoup d’avocats qui sont conscients du Protocole et ainsi ils ne sont pas capables de le citer en soutenant leurs arguments. Il n’y a pas beaucoup d’étudiants en droit qui suivent des cours sur le genre et le droit où ceci fait partie du curriculum, d’où leur ignorance à propos du Protocole et des autres instruments de droits de la femme.

    Leçons apprises

    La mise en œuvre effective des normes internationales de droits humains pour la femme a jusqu’à présent été dépendante de la volonté des Etats individuels. Souvent, on se sert des pratiques culturelles et religieuses pour empêcher la mise en œuvre des dispositions de droits de la femme. Le fait de compter sur la bonne volonté du gouvernement pour mettre en œuvre les accords internationaux n’a pas produit de bons résultats. La CEDAW a été perçue comme étrangère, mais le Protocole est quelque chose de local et pourtant nos gouvernements ne lui ont pas réservé un traitement différent pour ce qui est de la mise en œuvre.

    L’autonomisation de la femme exige un degré plus élevé d’implication par la femme dans la gouvernance et dans la prise de décisions. Il faut éliminer les obstacles systémiques et structurels qui empêchent la femme de participer à la prise de décisions à tous les niveaux.
    Les médias peuvent jouer un rôle important dans la promotion de l’égalité, d’où il est donc nécessaire de soutenir la presse feminine et les initiatives de communication féminines de même que d’exploiter la technologie afin de promouvoir les activités de la femme.

    La prolifération des instruments a également été citée comme l’un des facteurs possibles qui contribuent au blocage de la mise en application parce que chacun exige une présentation de rapport et des procédures comptables différentes, ce qui met une lourde charge sur les Etats. Il y a aussi diffusion inadéquate de l’infornation au sujet des instruments au niveau local.
    Un certain nombre d’Etats africains se sont faits lier par des instruments internationaux de droits humains, mais seuls quelques-uns ont réellement pris des mesures pour les rendre applicables au sein de leurs pays. Il semble que nos gouvernements ratifient de tels instruments, non pas à cause de l’engagement politique à leur contenu, mais à cause des urgences politiques et du désir de garder une bonne image. Le fait de ne pas parvenir à s’approprier de ces engagements reste un problème.

    La multiplicité des lois dans différents pays est telle que la plupart des pays devront promulguer une nouvelle législation pour être capables d’approprier le Protocole après ratification. Un certain nombre de pays qui ont ratifié le Protocole, telles que l’Afrique du Sud et l’Ile Maurice, l’ont fait avec des réserves dangereuses qui traduisent leur manque de volonté d’abandonner complètement les pratiques qui font la discrimination à l’égard de la femme. La légitimité d’inclure des réserves sur les traités pourrait être discutable à cause de la substance de telles réserves.

    Les principales normes internationales de droits humains sont définies en rapport avec les expériences des hommes et formulées en termes de violations discrètes de droits dans la sphère publique, tandis que les violations des droits de la femme se produisent dans la sphère privée. La dichotomie public/privé qui est si destructive pour les droits de la femme continue d’exister.

    Les auteurs du Projet du Protocole ont été beaucoup influencés par les contenus de CEDAW de même que par le travail du Comité de CEDAW. Il est donc évident que pour assurer la mise en œuvre effective du Protocole, l’Afrique devrait s’inspirer de l’expérience du Comité de CEDAW dans le suivi de la mise en œuvre du Protocole.

    Conclusion

    Il est évident, à partir des paragraphes qui précèdent, que l’adoption du Protocole des Droits de la Femme est une évolution significative et assurerait l’intégration totale des préoccupations liées aux droits humains de la femme dans le cadre régional des droits humains. Le Protocole permettra tant à la Commission Africaine qu’à la Cour Africaine des Droits Humains et des Peuples de décrire comment les droits reconnus sous lui devraient être garantis dans les situations réelles de la vie.

    Le rôle des instruments internationaux et des autres initiatives ne peut pas être sous-estimé. La légitimité au-delà de l’Etat a créé une influence relative pour la poursuite du programme du genre ; cependant nous sommes confrontés par une situation d’échec croissant de concrétisation de ces instruments dans les pays et l’écart entre l’engagement et la concrétisation des engagements devient de plus en plus large, ce qui mène à se demander ce qu’il convient de faire. Nous devrions, tant individuellement que collectivement, voir ce que nous pouvons faire afin d’assurer que la mise en œuvre ait effectivement lieu.
    Il est indéniable qu’il est très important d’avoir ces engagements sur le papier en tant que marqueurs de progrès. Ce qui est plus important, cependant, c’est de les utiliser pour assurer que les changements réels se produisent dans les vies de la femme. Nous devons faire attention pour que les gains obtenus à Beijing ne soient pas retirés.

    Recommandations

    Il convient qu’il y ait un corps spécialisé semblable au comité de CEDAW pour faire le suivi de la mise en œuvre du Protocole. La Commission Africaine , dans son travail de faire le suvi de la Charte, n’a pas prêté suffisamment l’attention au Protocole. Même si elle a affecté un Rapporteur Spécial sur les Droits de la Femme, le Bureau du Rapporteur Spécial a besoin davantage de ressources humaines et financières pour s’acquitter de son mandat de manière plus efficace.

    Malgré que les Etats Parties soient obligés par l’article 26 du Protocole de faire rapport des progrès dans la mise en œuvre du Protocole, ils ne sont pas susceptibles de prendre ceci sérieusement s’il ne leur est pas demandé de faire rapport à un corps particulier spécialement mis en place pour faire le suivi du Protocole.

    Il sera utile d’intégrer l’enseignement des droits de la femme dans les curricula des facultés de droit en tant que discipline principale pour s’assurer que les juristes quittent l’université connaissant non seulement les lois nationales, mais aussi des instruments régionaux et internationaux qui protègent les droits de la femme.

    Les organisations et les coalitions de droits de la femme comme la Solidarité pour les Droits de la Femme Africaine devraient être soutenues pour suivre la mise en œuvre du Protocole. A cet égard, elles devraient être soutenues financièrement pour participer aux réunions pour la Commission et pour préparer les rapports fantômes lorsque les rapports des pays sont en train d’être déterminés.

    Des mesures devraient être prises pour instituer pleinement la Cour Africaine des Droits Humains et des Peuples sans plus tarder.

    Nous devrions encourager et soutenir la femme à participer aux processus politiques à tous les niveaux et dans les portefeuilles qui jouent des rôles significatifs de politiques. Les membres du parlement ont aussi un rôle important à jouer à travers la promulgation des législations et en initiant des lois des membres privés et en réclamant des déclarations ministérielles sur les obligations entreprises.

    Les médias pourraient également contribuer en diffusant l’information sur les progrès du Protocole et leurs avantages pour les citoyens afin qu’ils puissent réclamer la mise en œuvre.
    Tous les droits qui se trouvent dans le Protocole sont interconnectés, interdépendants et indivisibles. Ainsi la violation de l’un ou l’autre d’entre eux affecte la jouissance de tous les autres. Nous devrions encourager les pays à le ratifier sans y mettre de réserves.

    Nos dirigeants et décideurs politiques devraient se décider à changer non seulement ce qui est à l’extérieur d’eux mais aussi ce qui est à l’intérieur d’eux pour ce qui est de l’égalité des genres. Avec une notion redéfinie de pouvoir et d’égalité nous parviendrons à apporter le changement.

    * Roselynn Musa est chargée de plaidoyer au FEMNET

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  • L’Union européenne est en train de dévier des principes de négociation des Accords de partenariat économique (Ape) avec les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (Acp). Le constat repose sur trois éléments d’analyse au moins. Le premier tient au fait que la référence des Ape, c’est l’Accord de Cotonou. Or Cotonou insiste sur la dynamique qui veut que le partenariat inclut le respect mutuel, le respect de la souveraineté des Etats et l’engagement de l’Europe à soutenir l’intégration régionale dans les espaces des Acp. Ce sont pour nous des actes juridiques, signés par des chefs d’Etats du Sud et de l’Europe. C’est la référence et la balance pour tous les accords, pour toute négociation. Donc, quand on voit aujourd’hui l’Europe dire que des pays peuvent signer à titre individuel des accords, il y a vice de forme.

    Cette position choque et viole les règles du partenariat et du respect mutuel. Elle viole aussi la volonté des pays Acp, alors que la Commission européenne s’était engagée à accompagner ces Etats dans ce qu’ils ont décidé de faire.

    Le deuxième élément découle du fait que quand nous avons lancé la feuille de route des négociations, les Acp ont demandé qu’il y ait un groupe de travail sur les productions. Car on ne peut pas négocier des accords de partenariat économique s’il n’y a pas de groupe de production. C’est-à-dire des entreprises, des industries, des organisations paysannes, etc. Pendant un an, l’Europe a refusé la formule, parce que son intérêt était dans les marchés publics et autres. Il a fallu attendre un an et demi pour que l’Europe accepte que ce groupe de travail existe. Mais pendant une autre année, Elle a refusé toutes les propositions qui en venaient. Ce qui fait deux années de perdu sur les trois prévues dans la négociation. Mais tout cela n’est pas écrit et l’opinion publique ne pouvait pas le savoir.

    La troisième raison tient aux études d’impact. Les termes de référence ont été négociés avec l’Europe, de même que le budget de préparation des Ape à financer entre toutes les parties, les consultants à embaucher, etc. Mais quand le document est sorti l’Europe en a rejeté en bloc les conclusions, parce qu’elles ont démontré les impacts négatifs pour nombre de pays, soi-disant que les consultants n’ont pas présenté d’arguments. La vérité est plutôt que ces conclusions n’ont pas aidé l’Europe dans sa dynamique.

    Le quatrième point de rupture, c’est quand l’Europe dit que l’on peut signer et attendre vingt ou vingt-cinq ans pour appliquer les accords. Devant cette option, nous préférons prendre du temps, bien faire le travail, mieux nous préparer, afin de signer pour appliquer.

    Nous n’avons jamais été d’accord avec la Commission européenne dans ce qu’elle veut faire, dans sa volonté de diviser les pays africains et de casser les dynamiques régionale que nous avons mis tant de temps à construire. Et cela, l’Europe le fait en usant de corruption institutionnelle. Tout le monde sait que les pays pauvres très endettés rencontrent des difficultés. Quand on présente à leurs représentants, entre quatre murs, à huis clos, des projets de ceci ou de cela, il peut y avoir des changements de position.

    On nous dit qu’il y a 27 milliards d’euros dans le Dixième Fonds européen de développement. Mais que représente 27 milliards pour 77 Etats sur dix ans, par rapport à ce que la signature d’un Ape peut poser en termes de désintégration ? Qui peut évaluer pour nous, le coût de l’éclatement de la Cedeao, de la Sadc en Afrique australe ou de la Cemac en Afrique centrale ? On ne peut pas parler de l’avenir des peuples, de leur responsabilité, en mettant en ligne des montants d’argent.

    Nos organisations paysannes d’Afrique australe, des Caraïbes, d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest, constituent 60% des Acp, avec une population qui n’est pas loin de celle de l’Europe. Si 60% de l’Europe ne veut pas de quelque chose, on ne peut pas dire que l’Europe est d’accord.

    Officiellement, la Cedeao a déclaré qu’elle ne sera pas prête pour signer le 31 décembre. L’Afrique centrale vient d’envoyer une lettre pour avancer tellement de préalables qu’on ne peut rien finaliser dans les deux mois qui restent. Quant à l’Afrique de l’Est, elle a plus de mille cinq cents lignes tarifaires qu’elle veut sauvegarder.

    * Mamadou Cissokho est le président d’honneur du Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest.

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  • Marc Maes | Gouvernance

    PAMBAZUKA NEWS : Pourquoi, selon vous, l’Union européenne n’a pas voulu signer avec l’Amérique du Nord ou l’Asie ces accords régionaux qu’elle cherche à arracher aux pays Acp?

    MARC MAES : La question est légitime et je n’ai pas encore eu de réponse. Il y a des voix en Europe qui poussent la Commission à signer des accords de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada. Mais elle hésite. Pourquoi ? Est-ce parce qu’elle a des liens commerciaux étroits avec les Etats-Unis, ou parce que les droits de douane ne sont pas élevés et que les investisseurs des Etats-Unis peuvent venir librement s’installer en Europe ? On ne sait pas. Par contre, mon hypothèse pour l’Asie c’est que l’Union européenne a peur de la compétitivité de cette région dans des secteurs comme les services, les marchandises, l’électronique, l’informatique, etc.

    Par rapport à l’Amérique, une autre raison pourrait être qu’entre les deux plus grandes régions du monde il y a déjà un tel niveau de relation qu’il n’y a pas besoin de signer des accords. J’y ajouterais aussi le fait qu’il y a une différence d’approche entre Américains et Européens sur des thèmes importants comme la propriété intellectuelle, les services, etc. La dernière raison que j’avancerais tient à une démarche stratégique des deux partie. La Commission européenne cherche d’abord à obtenir un maximum d’accords bilatéraux pour faire accepter dans le monde son approche, de même que les Américains, et quand il faudra discuter chacun viendra avec ses atouts.

    PAMBAZUKA NEWS : Y a-il d’autres raisons que celle que vous avez avancées pour l’Asie ?

    MARC MAES : Je disais que s’il n’y a pas encore eu de signature d’accord avec l’Asie, c’est parce que l’Union européenne a peur de la compétitivité de cette région dans certains secteurs. Elle sait que pour obtenir des accords avec ces régions, elle ne doit pas seulement demander mais aussi donner. Et la Commission a un peu peur d’ouvrir l’accès à ses marchés à des entreprises qui sont compétitives.

    PAMBAZUKA NEWS : Y a-t-il des évolutions à ce propos ?

    MARC MAES : Jusqu’en octobre de l’année dernière, l’Ue n’était pas pressée de signer des accords avec l’Asie. Mais cette politique a changé quand la Commission a adopté une nouvelle stratégie commerciale qui s’appelle Global Europe (l’Europe mondiale) et vise à obtenir aussi des accords de libre-échange avec l’Asie. Car des pays de cette région négocient de tels accords entre eux et en font de même avec les Américains. Dès lors, les Européens ont peur de disparaître de ces marchés.

    Cette course aux rapports bilatéraux a changé la position des Européens qui veulent maintenant négocier des accords de ce type. Mais la Commission se rend compte que cela va lui coûter cher en termes d’ouverture de son marché. La concurrence sera difficile dans les secteurs où elle n’est pas tellement compétitive comme les textiles, les chaussures, certaines machineries, etc. Malgré tout, il a été calculé que ces accords vont augmenter les exportations et cela pousse à vouloir ouvrir les marchés. Car certains pays d’Europe ont encore une industrie compétitive dans les secteurs concernés.

    PAMBAZUKA NEWS : On sait que certains pays d’Asie sont exclus des accords régionaux avec l’Europe, sous le prétexte que leur région n’a pas atteint un certain niveau d’intégration. Or cette logique ne semble pas avoir prospéré avec les pays d’Afrique avec lesquels on serait prêt à signer en rompant les solidarités régionales…

    MARC MAES : C’est en effet étrange que la Commission utilise des arguments différents selon les régions. Par rapport à l’Asean, la région du sud de l’Asie, la Commission dit que les pays les moins avancés de cette zone, que sont la Birmanie, le Vietnam et le Cambodge, ne devraient pas participer aux négociations parce qu’ils sont trop faibles pour intégrer des accords de libre-échange. Et pourtant les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique sont presque tous des Pma, surtout en Afrique. Donc le raisonnement change selon les régions.

    Mais la raison pour laquelle la Commission ne veut pas négocier avec les Pme d’Asie tient au cas de la Birmanie, un pays qui ne respecte pas les droits humains à propos desquels l’opinion publique en Europe est sensible. Donc, une façon diplomatique de rayer la Birmanie c’est d’exclure tous les trois pays pour des motifs liés à leur niveau de développement.

    Ce double langage vis-à-vis de l’Asie et de l’Afrique montre que l’argumentaire qu’utilise la Commission ne couvre pas toujours la réalité, ne traduit pas les vraies raisons de son comportement.

    PAMBAZUKA NEWS : On parle aussi des mêmes contradictions dans les positions vis-à-vis de l’Amérique centrale et de l’Amérique andine.

    MARC MAES : Oui. La Commission leur a toujours demandé d’achever leur intégration avant de négocier avec l’Union européenne, parce qu’ils sont jugés faibles. Mais on voit qu’elle exige déjà des pays Acp qu’ils ouvrent leurs marchés en continuant leur intégration régionale. Je ne comprends pas pourquoi la Commission a toujours ralenti les négociations avec l’Amérique centrale et andine tout en les accélérant avec les Acp. Sans doute est-ce parce que ces régions sont en négociations avec les Etats-Unis et que l’Europe voudrait attendre les résultats de ces négociations pour récolter les avantages concédés aux Américains.

    L’autre raison pourrait être que ces deux régions n’ont pas, aux yeux de l’Ue, les mêmes avantages économiques que l’Afrique. Surtout l’Afrique de l’Ouest, qui est un grand importateur des produits agricoles européens.

    PAMBAZUKA NEWS : Dans les négociations sur les Ape, la Commission soutient qu’il est impossible de reporter la date-butoir du 31 décembre. Pourquoi est-ce impossible ?

    MARC MAES : Quand la Commission assure qu’elle ne va pas reculer, alors que la Cedeao assure qu’elle ne peut pas signer à cette date, on va, dans la région ouest-efricaine, vers une politique de deux poids deux mesures. Avec des pays Pma qui vont bénéficier du programme Tout sauf les armes et des Pays en développement qui seront soumis au système généralisé des préférences. Est-ce un bon moyen de faciliter l’intégration ? Je ne pense pas. L’Afrique de l’Ouest a dit qu’elle n’est pas, comme région, prête à signer. La Commission européenne lui propose de signer des accords intérimaires ou provisoires. De même que des pays pourraient signer individuellement des accords bilatéraux en tournant le dos à la dynamique régionale. Cela va encore nuire l’intégration régionale.

    Même dans le cas où tous les pays en développement signent et que les Pma ne signent pas, parce qu’ils ont déjà un accès aux marchés dans le cadre du régime Tous sauf les armes, cela aurait le même effet sur l’intégration. Or, à côté de tout ce qui est économique il y a la nécessité d’avoir une vison régionale. Si les pays ne se trouvent plus dans un même régime, ne négocient plus ensemble, cela va freiner la dynamique d’intégration régionale qui existe.

    Au lieu de chercher à tout prix à signer des accords provisoires, intérimaires, exhaustifs, bilatéraux ou régionaux, la Commission doit donner plus de temps à la négociation pour que la région, dans son ensemble, négocie des accords qui sont dans son intérêt. Pour cela, elle doit retourner vers l’Omc et demander une extension de la dérogation pour les Accords de Cotonou, ou bien accorder d’autres mesures transitoires pour assurer que la région reste ensemble et que l’intégration régionale sera renforcée.

    PAMBAZUKA NEWS : Le Commissaire européen, M. Mandelson, soutient que l’Ue pourrait se contenter pour le moment d’un accord sur les marchandises. Mais cela aussi semble poser problème.

    MARC MAES : La Commission a toujours insisté sur le fait que les accords de partenariat économique sont des accords exhaustifs. Donc on n’y retrouve pas seulement des accords sur les marchandises, mais aussi des accords sur les services, les investissements et d’autres thèmes. Mais sachant qu’il est impossible d’obtenir des accords exhaustifs d’ici la fin de l’année, elle a abandonné cette idée et elle veut se concentrer sur les marchandises. Mais cette position ignore le fait que la plus grande partie du blocage dans les négociations actuelles tourne autour des marchandises.

    La question de la période transitoire, des règles d’origine, du taux de couverture, des produits sensibles, des mesures de sauvegarde, etc., constitue un dossier important pour des régions où l’agriculture est importante. Pour les Acp, ce sera donc difficile d’arriver à des conclusions communes, région par région, vers la fin de cette année. Cette proposition d’un accord portant sur les marchandises seulement ne résout donc pas les problèmes des négociations. Il faut la rapporter.

    PAMBAZUKA NEWS: Si le blocage persiste, et que la Commission européenne ne veuille pas demander une dérogation auprès de l’Omc, comment voyez-vous l’évolution des relations commerciales internationales ?

    MARC MAES : Il y a beaucoup de problèmes dans les négociations mondiales, avec le Cycle de Doha qui n’avance pas. Doha a toujours été présenté comme un cycle de développement, mais on voit qu’après six ans de négociation il ne va nulle part. Les positions restent bloquées sur les questions de développement et on se retrouve dans le même cas de figure avec les Ape. Peut-être que les deux échecs vont encourager les pays riches et l’Union européenne à réfléchir sur ce que le commerce signifie pour le développement, sur ce qu’ils peuvent demander aux pays en voie de développement et aux Pma dans les négociations de ce genre.

    Le problème des Ape c’est qu’ils sont basés sur un article de l’accord international sur les marchandises (Article XXIV du Gatt, Ndlr) qui ne prévoit pas de traitement spécial et différencié pour les pays en voie de développement, et certainement pas pour les pays les moins avancés. Donc, la Commission européenne utilise un outil qui n’est pas adapté à la situation des pays pauvres. En tout cas, il est inacceptable qu’au 1er janvier 2008 l’Union européenne introduise des droits de douane qu’elle n’a pas utilisés depuis trente ans. Elle doit chercher une autre solution et ne pas pousser les pays en voie de développement à accepter des accords qui ne sont pas dans leur intérêt.

    • Marc Maes est chargé des programmes de l’Ong belge CNCD-11.11.11, qui mène campagne en faveur de la souveraineté alimentaire, avec le soutien de la Plate-forme souveraineté alimentaire, qui rassemble en Belgique francophone les ONG de développement, les environnementalistes, les associations de consommateurs et les organisations paysannes et d’agriculteurs.

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  • Les paradigmes visuels occidentaux sont obsédés par le corps. Annwen Bates affirme que dans l'imagerie du “Black African other” (Noir Africain autre) et du VIH/SIDA, ceci se traduit par un mélange de “fascination macabre et d'horreur, une fois confronté à la mort du corps”

    “Il n' y a que deux sortes de gens en Afrique: ceux infectés par VIH, et ceux affectés par ce virus.”

    Ce sont là les mots contenus dans la dédicace d'un livret intitulé Positive Health (Santé Positive), qui est rempli de petits secrets pratiques pour vivre avec le VIH. La dédicace continue : “Si vous êtes infectés, le présent livre vous est destiné. Si vous n'êtes pas infectés, le présent livre est pour un ami, quelqu'un ou quelqu'une que vous aimez ou un(e) collègue.” Même dans nos propres rangs, nous sommes devenus un continent défini par un virus.

    Cette définition de l'Afrique et des Africains m'inquiète beaucoup. D'une part parce que la réalité est que beaucoup de gens sont à la fois infectés et affectés par le virus, mais aussi parce que le VIH et le SIDA sont des termes réductionnistes en vogue qui se sont établis sur ce continent. Définir un continent entier et ses gens par un virus et un corps en décadence, un virus immuno-réduisant, rappelle les rumeurs au sujet de l'Afrique/des Africains.
    Il y a beaucoup d’éléments de santé mentale et physique qui affectent nos communautés : diverses dépressions, cancers, mauvais fonctionnements et refus de fonctionnement d'organes, IST, rhumes communs et grippe, etc. A quand date le dernier cri mondial concernant la disponibilité limitée d'organes de donateurs en Afrique, ou des médicaments immuno-supprimant nécessaires pour les greffes ?

    Peut-être que ces situations médicales ne constituent pas de bonnes histoires pour photo-journalisme. Dans le discours des paradigmes visuels occidentaux, il y a une affinité avec le corps. La présente affinité se transforme en un mélange de fascination et d'horreur une fois confrontée à la mort du corps. Dans l'imagerie de l'Africain Noir autre, dans un état de décomposition (et notre monde du 21ème siècle est loin de rompre avec ces stéréotypes), affinité et horreur se mêlent pour devenir des grandes pulsions humanitaires. Ceci, je pense, a donné au corps ravagé par le VIH/sida un grand cours visuel et médiatique en Occident. Non pas pour sous-estimer la souffrance de ceux qui sont morts pour des raisons liées au SIDA ou ceux qui souffrent toujours. La réalité médicale est qu'avec le système d'immunité compromis, le sida contourne souvent les conditions curables et les porte hors du contrôle des médecins, des médicaments et des solutions modernes. Et c'est le contrôle de la vie elle-même qui est la frontière ultime.

    L'Occident pourrait ne plus être les maîtres coloniaux politiques, mais il y a un territoire qu'ils prétendent si bien connaître : la science, la médecine et le ‘corps- capable’. Il n'est pas surprenant que les images visuelles de l'Afrique, les potentialités de la science, la médecine et le "corps-capable" apparaissent rarement. L’image canon de l'Afrique comme défectueux alimente toujours l'afro-pessimisme, en Occident et ailleurs. Au cours des trois dernières années, j'ai fait la collecte de posters, de brochures, de livres comiques, de feuillets – toute documentation imprimée portant sur la santé publique ayant trait au VIH/SIDA dans mon petit coin du monde, Le Cap. Je suis parvenue à la conclusion que les organisations sud-africaines sont en train d'essayer d'aborder ce que l'on pourrait proposer d'appeler une ‘contre-histoire’ de la situation du VIH/SIDA.

    Mon point de départ est l'aspect poétique de la situation : comment les espoirs, les réalités, les préoccupations et les idéologies de base se répandent dans les documents de santé publique (tant du gouvernement que des Ong) en mots et particulièrement en images. Il est particulièrement intéressant de regarder cette matière quant à sa façon de visualiser l'action : informer, prévenir, appuyer et agir.

    La Campagne d'Action Traitement- Treatment Action Campaign (TAC) - fournit une excellente étude de cas d'une organisation qui visualise ce contre-discours d'Afro-habilitation. De plus, cette visualisation est intentionnelle. Comme toute autre campagne de nom-marque, ils ont reconnu la valeur d'une bonne image. Une photo vaut 1.000 mots, si ce n’est pas 1000$. Sur leur site Internet, ils reconnaissent la force des images visuelles dans l'avancement de leur cause en offrant l'usage gratuit de leurs images, aussi longtemps que l'organisation est reconnue. Il s'agit ici d'(Sud) Africains qui le font pour eux-mêmes. Telle est l'une des histoires qui entourent la matérialité de la plus vaste situation du VIH/SIDA en Afrique du Sud. En effet, il y a, en plus, certains qui font espérer et d'autres qui découragent.

    Les représentations visuelles d'(Sud) Africains actifs face à un virus destructeur sous-tend un état psychologique social qui veut progresser. Ce n'est pas un rêve social de luxe ou de distraction, mais une partie d'une vérité sociale très réelle et qui fait espérer. Comme la vérité de lutter pour la liberté politique qui a alimenté de si nombreux mouvements sur notre continent.

    Ce que la situation du VIH/SIDA a porté à notre attention est la politique de santé et par conséquent la politique même de la vie. Dans notre époque de plus en plus visuelle, nous reflétons cette politique dans les significations subtiles investies dans les images. Pour longtemps, des études post-coloniales ont fait le lobbying pour que les voix antérieurement réduites soient entendues. Je propose l'image comme la nouvelle voix, afin que l'on puisse dire: Il y a deux types de gens en Afrique : ceux qui sont représentés par d'autres et ceux qui choisissent comment ils se représentent eux-mêmes.

    * Annwen E. Bates est professeur visiteur du cours d'Histoire de l'Art et Culture Visuelle à Rhodes University. Elles est diplômée d'UCT et de l'Université d'Oxford. Elle écrit avec regrets à propos de l'‘Afrique’ en tant qu'ensemble cohérent. Une perception qu'elle critique souvent et se tient disponible pour les invitations qui aident à élucider davantage la question.

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  • L'exploitation des ressources naturelles a joué un rôle central dans le conflit des Grands et en RDC. Joseph Yav offre une perspective sur les voies et moyens pour transformer les conflits en se servant des ressources comme “instruments pour la réconciliation et la reconstruction dans la région des Grands Lacs."

    “J'espère qu'ils ne vont pas trouver de pétrole. Alors nous serons réellement en danger”. [Blood Diamond (Diamant Sang)]

    Introduction

    Pour adapter une vieille métaphore, l'on dirait que quand la Région des Grands Lacs d'Afrique éternue, le monde entier, y compris l'Afrique, s’enrhume. Plusieurs éléments interconnectés ont influencé les conflits dans cette région, y compris les intérêts des pays voisins, la compétition autour des ressources naturelles et économiques, des préoccupations quant à l'instabilité et le manque de sécurité, ainsi que le chauvinisme ethnique, pour n'en citer que quelques-uns.

    Les possibilités de trouver du pétrole dans la région des Grands Lacs semblent encore une fois dangereuses. Il semble que l'Ouganda et la République Démocratique du Congo aient ignoré ce que les prospecteurs croient être des réserves de pétrole allant jusqu'à un milliard de barils dans le Bassin Albertin qu'ils se partagent. Au moment de la rédaction du présent article, la région pétrolière de l'est de la RDC était le théâtre d'affrontements qui se sont soldés par la mort de civils et de militaires, entre les armées congolaise et ougandaise. Des craintes existent de voir ce conflit s'étendre et embraser les frontières.

    Ceci pourrait mener à un autre cas de conflit autour des ressources, comme décrit dans un film récent intitulé “ Blood Diamond” (Diamant Sang) où le vieil homme soupire : “J'espère qu'ils ne vont pas découvrir de pétrole. Alors nous serons réellement en danger.”

    Oui, l'on pourrait dire que le vieil homme de ce film a raison; la région des Grands Lacs d'Afrique est réellement en danger. Si les possibilités réalistes de résolution et de transformation du conflit doivent être développées, des préoccupations à propos du pétrole et d'autres ressources devront être abordées. Le présent article va mettre l'accent uniquement sur la question des ressources en tant que source de conflit ou ressource pour la paix et la reconstruction. Le texte ouvre aussi une perspective sur l manièr de transformer les conflits en se servant des ressources en tant qu'instruments de réconciliation et de reconstruction dans la région des Grands Lacs.

    Histoire du conflit autour des ressources dans la Région des Grands Lacs
    L'une des questions les plus troublantes dans la région des Grands Lacs et spécialement dans le conflit de la RDC a été, et continue d'être, celle de l'exploitation des ressources naturelles de la RDC. L'exploitation illégale des ressources minières de ce pays a été une caractéristique constante dans les débats sur la guerre en général et spécialement dans la partie Est du pays. Il y a un débat pour savoir si oui ou non l'exploitation des ressources minières est le principal but de l'intervention étrangère ou si les initiatives minières constituent un moyen de financer l'effort de guerre.

    Il a été établi depuis longtemps que l'exploitation de ces ressources, y compris le ‘coltan’ (colombo-tantalite), l'or, et les diamants à l'est du Congo, et les diamants, le cuivre, le cobalt et le bois au centre de la RDC ont contribué au conflit dans le pays et exacerbé ce dernier. Préoccupé par les rapports de pillages de ressources par les forces étrangères, le Conseil de Sécurité de l'ONU a mandaté un panel indépendant pour faire des enquêtes sur ces allégations.

    En effet, dans sa déclaration résidentielle datée du 2 juin 2000 (S/PRST/2000/20), le Conseil de Sécurité a demandé que le Secrétaire général crée un Panel d'Experts sur l'exploitation Illégale des ressources naturelles et des autres formes de richesses de la RDC. L'objectif était de rechercher et d'analyser les liens entre l'exploitation des ressources naturelles et autres formes de richesses en RDC et la poursuite du conflit. Dans ses quatre rapports récents, le Panel d'Experts de l'ONU a cité les noms de Hauts officiers des armées ougandaise et rwandaise et de hautes autorités gouvernementales et leurs familles, dont on allègue qu'ils sont responsables de l'exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC et d'autres abus.

    Il a aussi proposé que des mesures soient prises contre les Etats, les individus et les compagnies les plus impliqués dans l'exploitation, y compris les interdictions de voyage, les sanctions financières et les réductions en déboursements d'aide. En janvier 2003, en réponse aux plaintes soulevées par des compagnies et certains gouvernements, le mandat du Panel fut prolongé jusqu'au 31 octobre 2003. Dans son rapport final du octobre 2003, le Panel a bien documenté le noyau de l'exploitation économique, du trafic d'armes et du conflit armé, en indiquant que l'exploitation illégale reste l'une des principales sources de financement des groupes impliqués dans la perpétuation du conflit. Le Panel des Experts a également listé des compagnies basées en Belgique, en Chine, en France, en Allemagne, en Israël, en Espagne, au Royaume-Uni, et aux Etats-Unis, dont on allégue qu'elles étaient impliquées dans le commerce illégal d'armes en RDC.

    Par ailleurs, les acteurs régionaux ont été accusés d'agression d'‘aventurisme étranger’. En d'autres termes, si les parties au conflit en RDC pourraient avoir été motivées au départ par des préoccupations en matière de sécurité, leur présence continue en RDC peut être attribuée aux gains économiques dérivés. Le rapport indique en outre que des groupes criminels liés aux armées du Rwanda, de l'Ouganda et du Zimbabwe et le Gouvernement de la RDC ont bénéficié de tels conflits. Une telle situation est critique pour le processus de paix, parce que selon les rapports, ces ‘groupes ne se démantèleront pas volontairement… ils ont construit une économie de guerre auto-financée et axée sur l'exploitation minière’.

    Le raisonnement pour l'intervention des Etats voisins s’inscrit aujourd’hui dans une démarche auto-proclamée et les conflits limités à certaines zones sont devenus régionaux. De sorte que les conflits au sein des pays et entre pays de la région des Grands Lacs exigent des solutions basées et ciblées sur la région, de même que la coopération des autres Etats voisins influents.

    Situation actuelle : Les guerres pour le pétrole dans les Grands Lacs d'Afrique
    L'Ouganda et la RDC partagent le Lac Albert, qui est devenu une nouvelle frontière importante dans la recherche du pétrole sur le continent. Le Lac Albert, également appelé Albert Nyanza et antérieurement Lac Mobutu Sese Seko, est l'un des plus Grands Lacs d'Afrique. C'est le septième lac le plus grand d'Afrique, et le vingt-troisième dans le monde. Il est situé au centre du continent, à la frontière entre la RDC et l'Ouganda. C'est le lac situé le plus au nord au sein de la chaîne de lacs se trouvant dans la Grande Vallée du Rift; il compte près de 160 km de long et 30 km de large, avec une profondeur maximale de 51 m et une élévation superficielle de 619 m au-dessus du niveau de la mer. En 1864, l'explorateur Samuel Baker découvrit le lac et lui donna le nom du défunt Prince Albert, époux de la Reine Victoria. L’ancien président congolais Mobutu lui donna aussi temporairement son propre nom.

    Le conflit monte autour du pétrole trouvé dans le Lac Albert. Les estimations parlent de réserves d’environ 100 000 barils par jour pendant quelque dix ans, quand la production va commencer. Des tensions ont commencé à monter en fin juillet-début août lorsqu'une unité des Forces Armées Congolaises (FARDC) ont capturé quatre marins ougandais qui s'étaient apparemment perdus en direction de la côte occidentale congolaise du lac. Mais le 3 août, la situation devint plus grave. Les soldats des FARDC qui patrouillaient sur le lac ont attaqué une péniche de recherche de pétrole appartenant à la compagnie canadienne du nom "Heritage Oil Corporation" et ont tué un contractant britannique qui travaillait pour elle. L'armée ougandaise réplique, tuant un soldat congolais dans l'échange de feu, tandis qu'un soldat ougandais était blessé.

    Depuis lors, la tension n'a cessé de monter le long de cette partie de la frontière ougando-congolaise qui s'étend du nord au sud sur le lac de 160 kilomètre - même si la ligne frontalière n'a jamais été déterminée avec précision. Suite à la découverte du pétrole dans la Bassin Albertin, aussi bien l'armée ougandaise que l'armée congolaise se sont déployées lourdement autour des rives. Selon certains observateurs, il y a désormais une menace d'une guerre ouverte.

    Pour calmer les tensions, le président congolais Joseph Kabila et son homologue ougandais, le président Yoweri Museveni, ont tenu un sommet d'une journée en Tanzanie, le 8 septembre, dans une tentative de résoudre le malentendu lié à la frontière. Ils ont signé un accord pour retirer immédiatement leurs troupes jusqu'à 150 kilomètres de la frontière afin d'apaiser les tensions autour du lac frontalier. Ils ont aussi convenu de travailler ensemble pour explorer et exploiter le pétrole dans la région du Lac Albert, voire poser un pipeline conjoint pour distribuer le pétrole. L'accord a été signé en présence du président tanzanien Jakaya Kikwete, des diplomates et des journalistes. Ils se sont également mis d'accord pour qu'une équipe conjointe commence le travail de démarcation de la zone disputée du lac. En outre, ils ont convenus de se rencontrer une fois par an et d'élever leurs missions diplomatiques au niveau d'ambassades pour améliorer les relations.

    Cependant, peu de jours après la réunion et les accords une autre confrontation militaire éclata sur le lac, le 24 septembre. Reuters rapporte que six civils avaient été tués lorsque les soldats ougandais avaient ouvert le feu sur une pirogue congolaise transportant des passagers sur le lac. Dans un rapport contradictoire sur I'incident, l'armée ougandaise indique que deux soldats avaient été tués, un de chaque côté, dans ce qu'elle appelle un affrontement armé au cours d'une dispute concernant un bateau de recherche de pétrole travaillant sur le lac frontalier.

    Il faut donc d'urgence transformer les ressources pour qu'elles cessent d'être une source de conflit et soient des options pour la réconciliation et la reconstruction dans la région des Grands Lacs.

    Observations pour conclure : Faire passer les préoccupations autour du pétrole de source de Conflit en facteur de Paix dans la Région des Grands Lacs
    La réconciliation et la reconstruction sont les éléments essentiels de la construction de la paix. La clé pour transformer les conflits est la construction de relations fortes, équitables là où la méfiance et la crainte étaient la norme. Dans la région des Grands Lacs, comme dans beaucoup d'autres pays africains, le conflit violent est devenu l'état "normal" des relations. Le contrôle des ressources économiques est devenu un facteur important dans la motivation et le maintien des conflits armés. Les politiques économiques complexes qui se cachent souvent derrière les symboles externes de l'Etat et de la souveraineté nationale se sont enracinées dans la poursuite des conflit. Le défi est donc de transformer les économies régionales et nationales "parasites", qui comptent sur les conflits violents, en systèmes sains basés sur la participation politique, l'inclusion sociale et économique, et le respect des droits humains et de l'Etat de droit.

    En conséquence, toute tentative de transformer les conflits pour assurer la réconciliation et la reconstruction dans la région exige la stimulation d'évolutions positives dans la région. De telles évolutions rassureront les pays affectés que leur sécurité et leurs intérêts économiques gagnent davantage à travers l'appui à la stabilité et l'amélioration des relations avec les voisins, plus qu'à travers l’instabilité chez les voisins pour les détourner de leur objectif de paix, de réconciliation, de démocratie, et de développement économique.

    Ignorer les tensions et le malentendu entre la RDC et l'Ouganda aura des conséquences de longue portée sur la stabilité et le développement socio-économique de la région, parce que les ressources seront détournées du développement humain et économique vers la guerre. Pour cette raison, il importe que ces pays coopèrent pour la restauration d'un dialogue pacifique et des relations cordiales entre les Etats. A cet égard, des incursions armées et des affrontements peuvent conduire à des tensions croissantes et à un conflit armé ouvert entre Etats qui, si on ne s'en occupe pas promptement, affectera le bien-être et le développement socio-économique à long terme des deux populations.

    La région des Grands Lacs est riche en ressources naturelles qui sont en jeu pour beaucoup d'acteurs dans le conflit. Cependant, les ressources naturelles cachent également les potentialités pour la réhabilitation et le développement post-conflit. Les pays devraient ainsi examiner les voies et moyens de limiter l'exploitation de telles ressources -spécialement le pétrole dans le cas présent- dans le but de financer le conflit. Ils devraient en outre chercher à identifier et à promouvoir les moyens par lesquels de telles ressources peuvent être sauvegardées et gérées quitte, à réduire le conflit et à assurer que la population en bénéficie. Egalement, il est nécessaire de développer des institutions et des cadres pour l'intégration et la transformation de l'économie informelle en économie formelle, gouvernée par une législation raisonnable, la transparence et l'efficacité, sans marginaliser les acteurs locaux et régionaux.

    * Le Dr. Joseph Yav est professeur à la Faculté de Droit de l'Université de Lubumbashi, en République Démocratique du Congo. Il est aussi directeur exécutif du Centre d’Etudes et de Recherche en Droits de l’Homme, Démocratie et Justice Transitionnelle et Coordinateur de la chaire des Droits de l'homme de l'UNESCO.

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  • Mamadou Ablaye Ndiaye et Alpha Amadou Sy, deux philosophes Sénégalais, sont les auteurs du livre dense et osé «l'Afrique face au défi de la modernité» : La quête d'identité et la mondialité» (éditions Panafrika, Dakar). Les deux auteurs sont des intellectuels engagés, ils écrivent, pensent l'Afrique et le monde, soumettent tout au crible de la raison critique. Ainsi, ils compensent le déficit philosophique et de réflexion approfondie dont souffre le continent.

    Après vos multiples ouvrages, vous nous gratifiez avec ce livre dense au titre «risqué» : «L'Afrique face au défi de la modernité» (La quête d'identité et la mondialité). Est-ce à dire que s'engager dans la Modernité est un risque par rapport à son identité ?

    En vérité, dans cette quête qui est nôtre, le risque est double. D'abord, s'engager à reprendre un thème galvaudé des années 60. L'Afrique indépendante a souvent posé dans des termes plutôt mécaniques voire dualistes les rapports entre la tradition et la modernité comme pendant des relations tumultueuses entre l'Occident et le continent noir. Nous ne pourrons pas revenir ici sur toute la littérature produite à ce sujet. Par contre, nous nous permettrons de rappeler ce propos de l'écrivain Cheikh Hamidou Kane, révélateur de l'état d'esprit de l'époque : «L'Occident est possédé et le monde s'occidentalise. »

    L'amalgame entre modernité et occidentalisation, en filigrane ici, est d'autant plus frappant que les théories de développement, imposées par les Occidentaux aux Africains, étaient conçues sous le mode du rattrapage et du mimétisme. Dès lors, nous courions le risque théorique de remettre en fonction un concept désuet. Mais nous nous sommes dit que la modernité est une problématique récurrente. Regardez un peu ceux-là qu'on appelle les postmodernes ! Sont-ils les derniers des modernes ? Ont-ils clos la modernité ? À la manière d'un Hegel qui proclame la fin d'une histoire qui pourtant continue !

    Le second risque, certes, se pose aujourd'hui avec beaucoup plus d'acuité mais a, pour ainsi dire, l'âge de l'humanité. En effet, si comme le pense Marx, que confirme l'anthropologie contemporaine, « l'individu dans sa réalité est l'ensemble de ses rapports avec les autres », alors l'existence humaine est impensable hors du double rapport de l'intégration sociale et de la préservation du moi contre l'aliénation. Ainsi, autant l'homme est inséré dans un réseau d'intersubjectivité, autant les peuples ne peuvent vivre en autarcie. Et justement l'une des préoccupations de ce livre est de mettre en évidence les conditions à réunir pour que l'Afrique, tout en restant elle-même, s'engage avec succès dans l'axe de l'universalité. Il urge à l'Afrique de relever ce défi.

    Votre ouvrage nous fait découvrir ou relire de grands penseurs comme Léopold Sédar Senghor, Cheikh Hamidou Kane, Samuel Huntington, Francis Fukuyama, Emmanuel Kant, Marx, Goethe et le Coran, Axel Kahn, Spencer etc. Qu'y-a-t-il d'original dans leurs théories qui soit éclairant pour l'Afrique et les Africains ?

    Quand un chercheur fait des investigations, il ne choisit pas ses interlocuteurs ; il les rencontre dans la dynamique de ses réflexions. Ainsi, analysant le réel africain, nous croisons tel ou tel penseur qui a émis une thèse parlant directement ou indirectement du continent. De ce point de vue, nous avons vu nos lecteurs accorder une importance ou plutôt une curiosité certaine à nos références à Platon et à Kant.

    En effet, le dualisme qui a jusqu'ici prévalu a occulté bien des passerelles ! La quête de l'Absolu n'est pas une préoccupation occidentale ; elle est consubstantielle à l'humaine condition. En atteste, si besoin en est, ce recoupement apparemment des plus osés et des plus paradoxaux entre Platon, ce Grec des temps antiques et Thierno (Ndlr : personnage de «L’aventure ambiguë» de Cheikh Hamidou Kane, ce marabout noir, Africain peut-être des années 50.

    Quant à Kant, en dépit des apparences il est d'une actualité certaine pour l'Afrique d'aujourd'hui. Ses réflexions sur l'éthique, la minorité, sur la citoyenneté et l'esprit républicain sont d'un éclairage incontournable pour une Afrique aux traditions démocratiques larvées. Pour les autres, nous préférons laisser le lecteur réaliser de lui-même en quels termes se pose le débat que nous engageons avec eux.

    La quête de l'Absolu n'est pas un phénomène nouveau pour les Africains, et vous le dites bien d'ailleurs dans un parallélisme audacieux et pertinent entre le sage Thierno dans « L'Aventure ambiguë » et Socrate de Platon.

    Ce que les Africains semblent noter c'est que l'Occident est malade et pourtant il attire toute l'humanité dans sa direction, la mondialisation, la globalisation, vers une identité universelle et univoque. Un paradoxe certes déroutant mais que rend intelligible cette pensée de Marx : « L'idéologie dominante est celle de la classe dominante ». Ayant unifié le globe sur la base de la logique marchande, arrosant à l'échelle planétaire de culture par le biais de satellites, l'Occident, sûr de lui, s'offre comme la seule alternative.

    Cette certitude est renforcée par l'effondrement du Mur de Berlin. Seulement, les peuples réalisent, de plus en plus, que ce village dit planétaire est loin d'être celui de la fraternité, lieu de cristallisation des valeurs cardinales de ce qu’Albert Jacquard appelle l'humanitude. Ce monde d'aujourd'hui n'est pas celui où triomphe la civilisation de l'Universel. Il consacre, pour le moment, le triomphe de l' «American way of life », le triomphe des États-Unis qui imposent leurs produits, leurs manières de vivres et leurs valeurs. C'est cet ordre qui fait le lit du terrorisme de masse qu'on peut non pas justifier mais expliquer et comprendre comme une réaction au terrorisme d'État exercé impunément par les Usa et ses alliés.

    Machiavel ne serait-il pas le plus approprié pour berner le citoyen qui au demeurant veut comprendre et participer à la construction de son monde ? L'État de droit n'est-ce pas une hérésie en Afrique ?

    « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » Vous connaissez suffisamment l'Afrique pour vous imaginer la portée subversive de cet impératif kantien dans un continent où les individus ont encore du mal à affirmer et à assumer leur propre subjectivité. Or, de cette affirmation dépend l'enclenchement de ce mouvement intellectuel générateur et de la science et du projet démocratique. C'est pourquoi, sans réduire les acquis démocratiques à ce qui a été uniquement formalisé par l'Occident, nous nous intéressons à cette séquence historique occupée par Descartes, John Locke et les philosophes des Lumières dont justement Kant.

    Peut- être bien que le penseur florentin serait plus approprié pour ceux qui gèrent le continent sans aucun esprit républicain. Mais quand nous parlons de défi c'est à l'endroit de ceux qui sont assez fous pour croire, avec nous, que l'Afrique peut sortir de cette impasse du moment. Dans la dynamique de cette utopie toute positive, la question n'est pas de renoncer à tout ce qui a été fait mais plutôt de remédier en travaillant inlassablement dans le sens de faire porter aux Africains un projet social républicain.

    C'est d'autant un impératif que nous avons déjà montré dans « Africanisme et théorie du projet social » et à la suite de bien d'autres penseurs, que l'État de droit a été grippé dès le départ car conçu par les bailleurs de fond pour permettre l'Etat postcolonial, enlisé dans les eaux boueuses de la prédation, d'être en règle avec le Service de la dette.

    L'Ecole coloniale n'a-t-elle pas été cet anti-modèle avec une impossible initiation ? De plus, il semble que l'Afrique a hérité de cultures où l'esprit critique a été mis à l'écart, voire absent. Tous ces faits ne nous éloignent-ils pas de la modernité de la mondialité et nous sommes perpétuellement face à des défis à relever ?

    Parce que l'homme est perfectible, c'est sans doute dans sa nature de se lancer des défis en permanence. Seulement, la tâche de l'Afrique est rendue rocambolesque par la lourdeur de ce double héritage. Autant l'école coloniale, dont l'ambition était de former des subalternes, n'avait aucun projet de formation citoyenne ; autant l'Etat postcolonial, resté dans les rets de l'économie de rente, n'a doté l'Africain du savoir et du savoir–faire qu'exige le développement.

    Le défi est d'autant plus grand que l'Afrique souffre parce qu'elle est riche et, en tant que telle, objet de toutes les convoitises. Mais elle souffre aussi du fait de sa classe politique dont la propension au patrimonialisme et au népotisme sert de terreau pour le développement du… sous-développement !

    Comment analysez-vous ce monde hégémonique ; axe du bien axe du mal (George Bush), monde civilisé et les autres, islam et christianisme, ces sériations, ces fossés entretenus qui empêchent la rencontre et la fusion qui aurait pu engendrer cette identité tant escomptée sur une base commune de respect ? Comment peut-on envisager les défis dans ces cas ?

    Ces concepts semblent réfléchir des monades, c'est-à-dire des entités sans aucune interconnexion. En réalité, ils renvoient à diverses facettes d'un monde qui souffre d'un terrible déséquilibre. Effectivement, la fin du cycle issu de Yalta en 1945 n'a pas, tant s'en faut, humanisé des rapports travaillés par un échange viscéralement inégal. Au contraire, le nouveau désordre qui s'installe progressivement, à la suite de l'effondrement du Mur de Berlin, en substituant la gestion unipolaire du monde à la bipolarité en vigueur au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, a consacré le règne d'une Amérique arrogante qui se soumet les peuples du monde. Cette visée hégémoniste a buté sur des résistances dont les références, certes, ne sont plus ni Mao ni Marx, ni Lénine mais participent d'une même aspiration à la paix, à la justice et à la liberté.

    Ainsi, là où le Président Bush revendique le fondamentalisme chrétien pour gérer la planète, des hommes s'opposent par un autre fondamentalisme d'inspiration islamique. Là où Bush use du terrorisme d'Etat, des désespérés du désordre contemporain recourent au terrorisme de masse. Ces changements géopolitiques ont été accompagnés par un redéploiement de l'idéologie de la domination souvent sous le slogan de la mort des idéologies. Ainsi, à « L'Empire du bien » dont le porte étendard reste, bien sûr les Etats-unis s'oppose toujours « l'Empire du mal ».

    Cependant, celui-ci n'est plus le défunt univers communiste, mais est désormais constitué des disciples de Satan qui ont élu domicile dans les vastes régions du globe rebelles à l'ordre américain : la Corée du Nord, l'Iran, l'Irak et la Syrie. Ce sont ces mutations que nous tentons d'analyser dans les chapitres 8 et 3 (Ndlr : de leur ouvrage).

    Dans ce dérèglement de l'ordre mondial, la solution n'est pas de chercher à s'aligner derrière les Usa dans l'espoir de soutirer des dividendes que seraient les rentes de l'alignement dans la lutte contre le terrorisme de masse. Le défi le plus urgent pour le continent est de rester debout. Dans cet ordre d'idées, l'intelligentsia a un rôle déterminant à jouer dont le moindre n'est pas de laisser éclore la subjectivité, afin de libérer l'esprit critique et le sens de la créativité et de la responsabilité.

    Le monde bouge, les hommes voyagent ; la médiologie nous l'apprend, Internet et Google nous le rappellent. Les mutations sont indispensables. Comment dès lors l'Afrique avec sa mentalité doit se comporter pour se hisser ou se positionner dans le Creux de la rationalité de la mondialité et de la modernité ?

    Nous allons peut-être surprendre en disant que cette question a déjà été soulevée avec beaucoup de pertinence depuis les années 1970. Dans une contribution à paraître sur les technologies de l'information et de la communication, nous rappelons la position résolument avant-gardiste adoptée par l'Unesco sur cette problématique. Effectivement, dés 1976, au terme des Assises de la 19e Session de cet organisme international tenue au Kenya, Amadou Moctar Mbow, Directeur Général de l'Unesco, a été chargé de mettre constituer une Commission pour mener la réflexion sur les enjeux de la communication de masse à l'ère des satellites. Parmi les conclusions retenues par ladite Commission dirigée par le suédois Sean Mac Bride, figuraient en bonne partie les exigences du Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication.

    L'Afrique avait été mise en demeure de se mobiliser pour un ordre équitable de l'information, mais aussi pour opérer à un niveau interne, c'est–à-dire dans chaque pays du continent, les réformes démocratiques qu'exige cette nouvelle situation caractérisée par l'exploitation de cette nouvelle richesse de ce nouveau gisement d'un genre tout à fait singulier, l'information. La brûlante actualité de ces recommandations montre que les pays africains n'ont jamais prêté l'attention à ces mises en garde.

    Les Etats-Unis avaient boudé l'Unesco dirigée par Mbow tandis que les Africains n'ont jamais réussi à s'unir pour constituer un bouclier contre les Occidentaux ulcérés par l'idée même de nouvel ordre mondial de l'information. « L'Afrique face au défi de la modernité » répond à votre question en partant de ce combat aux allures épiques d’Amadou Moctar Mbow et de son équipe. C'est cette mobilisation pour le triomphe du droit à l'information que nous appelons, dans notre livre, les leçons de la genèse.

    L'Afrique est-elle bien partie ou que faire ? Faut-il toujours compter sur les autres, alors qu'elle est riche, que « le Zaïre est un accident géographique » et que d'autres pays regorgent de richesses en tout ?

    Le paradoxe de l'Afrique c'est qu'elle est pauvre parce qu'elle est riche. Elle est l'objet de convoitises des capitalistes, des vendeurs d'armes, de drogues et de délinquants de tout acabit. Pour ne rien simplifier, l'hégémonisme occidental a toujours veillé à l'installation de pouvoirs susceptibles de garantir ses intérêts souvent antinomiques à ceux des peuples. La liquidation Patrice Lumumba, d’Amilcar Cabral, de Thomas Sankara, l'ostracisme viscéral contre Kwamé Nkrumah voire Ahmet Sékou Touré, conjugué à la distribution de certificat de satisfecit à des prédateurs promus leaders modèles, prouvent que l'hégémonisme contrôle aussi les appareils politiques, quoique dans des formes beaucoup plus subtiles que dans le contexte de la guerre froide.

    La solution ? Revenir sur une des conclusions retenues par les Assises de Paris anticipant sur le Sommet de Copenhague : « l'Afrique ne sera jamais construite par des étrangers parce qu'ils n'y ont pas intérêt. Contrairement à l'idée que développe l'afropessimisme, l'Afrique n'est ni un continent perdu, ni en détresse mais que trois décennies de difficultés, de tâtonnements, de contre-performances ont desservi notre continent. »

    Pape Bakary CISSOKO
    Cette interview est parue dans le journal sénégalais « Sud Quotidien » du 30 octobre 2007

    Mamadou Ablaye Ndiaye et Alpha Amadou Sy sont deux philosophes sénégalais. Ils ont signé en commun plusieurs ouvrages.

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  • Le 9 octobre 1967, Ernesto Che Guevara tombait sous les balles d’un peloton d’exécution. La veille, un détachement de l’armée bolivienne l’avait encerclé, avec une dizaine de guérilleros et procédé à son arrestation à quelques kilomètres de La Higuera, petit village de Bolivie. Trente huit ans ont passé, l’ex-compagnon de Fidel Castro dans le combat contre l’impérialisme américaine et la réussite de la révolution cubaine, est passé au rang d’icône. Adulé par les mouvements révolutionnaires à travers le monde, symbole de toute résistance contre la domination impérialisto-capitaliste, son image reste omniprésente. Mais son expérience africaine au Congo reste encore peu connue.

    Quand, six ans après la libération de Cuba des griffes du dictateur Batista, représentant de l'impérialisme américain, le guérillero Commandant Ernesto Che Guevara arrive à la conclusion que Cuba était assez solide pour se passer de ses efforts, il décide, en accord avec son ami Fidel Castro, de prolonger l’expérience de Jose Marti. D'abord en Afrique, plus tard en Bolivie.

    Répondant à la demande d'appui militaire émise par les dirigeants du Conseil national de la révolution congolaise (Cnrc), le Che, à la tête d'un contingent de cent Cubains, la plupart des Noirs, débarque à Kibamba (Congo Belge), base des Lumumbistes. Sa mission : combattre Moïse Tshombé, le bourreau du défunt Premier ministre congolais Patrice Lumumba.

    Pendant sept mois qu'à duré la guérilla contre le pouvoir de Tshombé, d'abord, et de Mobutu, ensuite, le Che a dirigé les opérations militaires de cette lutte. L'issue de son combat en Afrique est dramatique : lourdes pertes en matériels, en hommes et en positions. Les revers infligés par les mercenaires belges et américains qui étaient à la solde de Mobutu l’obligent, avec ses hommes, à renoncer aux combats et à se replier sur la Tanzanie par le Lac Tanganyika par où ils étaient venus.

    Le Che, très lucide, tire les conclusions de cette défaite : «Nous avons échoué (…) J'en suis sorti avec plus de foi que jamais dans la guerre de guérilla (…) J'ai appris au Congo (…) l y a des erreurs que je ne commettrai plus», etc.

    Ces conclusions courageuses, sincères et honnêtes, permettent de situer les facteurs qui ont contribué à cette défaite en Afrique :

    - L'appréciation du problème congolais : pour les Lumumbistes, cette question doit rester africaine, donc pas de présence étrangère. Pour le Che et les Cubains, le problème est international. Cette divergence a démobilisé beaucoup de combattants congolais qui, par la suite, se sont positionnés en adversaires pour ne pas dire ennemis de la guérilla.

    - La même appréciation a créé des désaccords profonds entre militants politiques de l'extérieur et combattants de l'intérieur.

    - Les armes qui étaient fournies par les «grands frères» soviétiques et chinois n'étaient pas bien maîtrisées par les congolais en terme d'utilisation.

    - Le Che qui dirigeait les opérations militaires ne parlait aucune langue du pays ; ni le swahili ni le kimbembe.

    - La rigueur et la discipline de fer propres à une guérilla qu'imposait le Che étaient insupportables pour les Africains. D'où des refus d'obéissance multiples préjudiciables à la guérilla.

    - Le Che avait des difficultés pour localiser les zones d'occupation des Lumumbistes, d'évaluer leurs effectifs, de prendre contact avec les chefs militaires.

    - La faiblesse idéologique, le manque de sérieux révolutionnaire et d'esprit de sacrifice caractérisaient pour beaucoup de ces chefs rebelles. Laurent Désiré Kabila, dont le Che disait qu'il était le seul des leaders Lumumbistes qui avaient d'authentiques qualités de dirigeant, avait beaucoup de faiblesses aussi.

    - Il y avait une ignorance des facteurs culturels chez le Che, due à un manque d'étude approfondie sur le terrain et des réalités et des mentalités congolaises.

    C'est la combinaison de tous ces facteurs négatifs qui a engendré l'échec du Che au Congo. D'aucuns y ajoutent le fait que la révolution cubaine ne pouvait pas s'exporter dans d'autres pays du Tiers Monde. Mais cette assertion est contestable. La révolution cubaine (l'expérience s'entend) peut bien s'exporter dans d'autres pays du Tiers Monde. Il suffit que les techniques, les méthodes et les pratiques de la théorie de l'expérience cubaine soient ajustées et adaptées aux réalités locales. Que l'armée de guérilla compte plus d'autochtones que d'étrangers. Que les autochtones soient bien formés pour tenir la direction des opérations et que la guérilla bénéficie de l'appui total des masses. Pour ce faire, il faut que celles-ci reçoivent une éducation politique permanente.

    Près de trente ans après, l'échec du Che s'est transformé en victoire. Laurent Désiré Kabila, dont le Che disait qu'il avait d'authentiques qualités de dirigeant mais devait beaucoup changer compte tenu de ses faiblesses, a changé et mûri. Il a bien assimilé les leçons de "Tatu", le Commandant Ernesto Che Guevara, jusqu'à transformer la défaite de ce dernier en victoire en chassant le valet de l'impérialisme américain, Mobutu, et en prenant le pouvoir que contrôle maintenant après sa mort son fils Joseph Kabila.

    Les mouvements de libération nationale que furent le Paigc (Guinée-Bissau et Cap Vert), Mpla (Angola), et Frelimo (Mozambique) qui ont bénéficié des instructions du Che ont pris le pouvoir dans leurs pays respectifs. Il y a plus de victoires que d'échecs dans l'expérience africaine du Che. Globalement son bilan en Afrique est positif. Le Congo n’est que l’arbre négatif qui cache la forêt positive de ses actes en Afrique.

    Comme nous l'a recommandé le Che, il faut continuer à créer beaucoup de Vietnam et le sort de l'impérialisme mondial sera réglé.

    * Moustapha Fall, est le secrétaire général de l’Action patriotique de libération, un parti d’opposition au Sénégal

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  • Abdelbagi Jibril, directeur du Centre de secours et de documentation sur le Darfur (Darfur Relief and Documentation Centre), fait la comparaison des rapports économiques et commerciaux de l'Afrique du Sud avec la Chine et les Etats du Golfe arabe. Une position dont découle sa défense du régime de Khartoum et son indifférence face à la tragédie des gens du Darfur. Ce qui, conclut-il, est l'équivalent du génocide des Africains.

    Le gouvernement sud-africain joue un rôle de plus en plus important dans les affaires politiques et économiques du continent africain. Le rôle politique croissant de l'Afrique du Sud est directement lié à sa puissance économique. Son économie compte pour à peu près 45 pour cent du PIB de l'Afrique, ce qui équivaut à trois fois la taille de la deuxième économie la plus forte de l'Afrique (l'Egypte).

    L'intérêt et l'Importance économiques de l'Afrique du Sud constituent la force motrice de ses positions politiques sur certaines des situations cruciales auxquelles l'Afrique fait face aujourd'hui, y compris le Darfur.

    Au sein de l'Union Africaine (UA), l'Afrique du Sud est membre de l'influent Conseil de Paix et de Sécurité, où des mesures vitales qui affectent la paix et la sécurité en Afrique sont débattues et mises en application. Au niveau international, l'Afrique du Sud est actuellement membre du Conseil de sécurité des Nations Unies et du Conseil de l'ONU chargé des Droits de l'homme.

    L'Afrique du Sud et le Soudan, le Sud du Soudan
    L'Afrique du Sud a développé des rapports spéciaux avec le Soudan, spécialement après la signature de l'Accord Inclusif de Paix (CPA en sigle anglais) en janvier 2005. Les deux pays coopèrent dans divers domaines économiques et commerciaux. Ils ont une coopération croissante dans le secteur de l'énergie, de même que dans les domaines de la sécurité et de l'armée.

    Immédiatement après la signature du CPA, l'Afrique du Sud a décidé de créer une mission diplomatique au Soudan, qui a ouvert ses portes aussitôt après. Le président Thabo Mbeki était le seul chef d'Etat africain en dehors de l'Autorité Intergouvernementale sur le développement (IGAD) à participer à toutes les séances de clôture des phases importantes des négociations politiques entre le Mouvement et l'Armée de libération du peuple du Soudan (SPLM/A en sigle anglaise) et Khartoum, qui se sont terminées à Nairobi par la signature du CPA le 9 janvier 2005. Il était également parmi les quelques chefs d'Etats africains à participer au couronnement du feu Dr John Garang en tant que premier Vice-Président du Soudan en juillet 2005.

    Après la défaite de l'apartheid et la création d'une nation démocratique en 1994, le gouvernement de l'ANC a pris une décision stratégique de soutenir les gens du Sud du Soudan et l'organisation qui les représente, à savoir la SPLM/A. Un certain nombre de cadres de la SPLM/A ont reçu leur formation et leur éducation en Afrique du Sud. La coopération dans ce domaine se poursuit à travers le Centre d'Etudes en Renaissance Africaine basé à Pretoria à University of South Africa (Université d'Afrique du Sud). Un contingent non-négligeable de chercheurs et d'étudiants originaires du Sud du Soudan poursuivent actuellement leurs études dans des université sud-africaines.

    A la suite de l'augmentation de la production de quantités commercialement viables de pétrole brut soudanais et de la création d'un Gouvernement autonome du Sud du Soudan, les rapports entre les deux pays se sont davantage renforcés et consolidés. La lutte des gens du Sud du Soudan pour la justice et l'égalité fut la pierre angulaire de l'Intérêt de l'Afrique du Sud.

    Il a été constaté que certains supporters de la SPLM/A, spécialement ceux qui ont participé aux Pourparlers de paix inter-soudanais sur le Darfur, nourrissent une haine peu commune envers les mouvements d'insurgés et les gens du Darfur. Ces cadres ont rejeté avec agressivité les réclamations des gens du Darfur portant sur le partage proportionnel de la vie économique et politique du pays, soutenant que de telles réclamations affecteraient le CPA. Certains d'entre eux prétendent même que les gens du Darfur ont cautionné la destruction de leur région afin de saboter l'accord de paix.

    Depuis lors, certains éléments de la SPLM/A ont lancé une sinistre campagne contre les réclamations de justice et d'égalité des Darfuriens. Cette campagne a atteint beaucoup de parties de l'est, de l'ouest et du sud de l'Afrique.

    L'Afrique du Sud et la Chine

    L'Afrique du Sud a des liens commerciaux et économiques forts avec la Chine. Il y a des affinités politiques et idéologiques, héritées de l'ère de la révolution des Noirs de l'Afrique du Sud contre le régime oppressif de l'apartheid. Ces rapports ont créé une dynamique compliquée, spécialement au niveau des forums internationaux de prise de décisions. Tant la Chine que l'Afrique du Sud sont actuellement membres du Conseil de sécurité de l'ONU et du Conseil de l'ONU chargé des Droits de l'homme. Au niveau international, l'Afrique du Sud et la Chine assument des postes semblables sur certaines questions dans les domaines de la paix, de la sécurité et des droits humains à l'échelle Internationale, en particulier sur la situation au Darfur.

    L'Afrique du Sud et les Etats du Golfe arabe

    L'Afrique du Sud a des rapports commerciaux et économiques forts avec les pays du Golfe arabe. De fait, la région du Golfe est en train de devenir une importante zone commerciale et elle tient un grand potentiel pour l'Afrique du Sud, non seulement en tant que marché d'exportations et source d'énergie, mais aussi en tant que source stratégique d'Investissement direct étranger.

    Au cours des quelques dernières années, les Etats du Golfe arabe riches en pétrole ont investi des milliards de dollars américains à partir des revenus supplémentaires du pétrole en bien immobiliers, en investissement en termes de propriété privée, en développement de l'infrastructure, en tourisme et dans d'autres affaires associées en Afrique du Sud.

    Le Soudan représente un domaine spécial d'intérêt géopolitique pour les Etats du Golfe. La protection du gouvernement arabe du général El Bashir est l'un des facteurs principaux qui regroupent tous les membres des Etats de la Ligue arabe dans leur soutien de Khartoum. D'autre part, il est clair que la plupart des Etats en Afrique sub-saharienne n'ont pas encore compris l'ensemble des ramifications qui se trouvent dans la crise au Darfur, qui est en grande partie motivée par la visée de conquérir le territoire qui revenait à des tribus africaines autochtones.

    L'Afrique du Sud et le Darfur

    La position du gouvernement de l'Arique du Sud vis-à-vis de la situation au Darfur est caractérisée par l'indifférence devant la souffrance des victimes de cette tragédie humaine. Bien que l'Afrique du Sud ait participé à la Mission de l'UA au Soudan (MUAS), et qu'elle ait envoyé un certain nombre de soldats et de policiers au Darfur, l'efficacité de sa contribution reste disproportionnée par rapport au rôle de leadership politique qu'elle poursuit activement en ce qui concerne la situation darfurienne.

    Sur un total de 6.171 de troupes autorisées et un personnel de la police comptant 1 560 personnes, l'Afrique du Sud a donné une contribution de 600 individus. Récemment, on a constaté que le gouvernement de l'Afrique du Sud soutient de plus en plus le gouvernement de Khartoum dans sa façon de gérer le dossier du Darfur.

    L'Afrique du Sud continue de se servir de son statut de membre du Conseil de Paix et de Sécurité de l'UA pour soutenir la position assumée par le Soudan et ses alliés de l'Afrique du nord et de l'est au sein des institutions de l'UA. Au niveau international, le pays suit une politique semblable. Pas moins de douze occasions ont servi à l'Afrique du Sud d’user de son statut de membre du Conseil de sécurité de l'ONU et du Conseil de l'ONU chargé des Droits de l'homme pour s'opposer et diluer les projets et les résolutions qui auraient pu aider à fournir aux victimes du conflit armé au Darfur la protection et le secours nécessaires.

    Quelques exemples illustrent cette position dure de l'Afrique du Sud sur le Darfur.

    Le 12 juillet 2007, trois membres du Conseil de sécurité de l'ONU, la Grande Bretagne, la France et le Ghana, ont soumis un projet de résolution pour examen et action par les autres membres du conseil. A cause de la gravité de la situation sur terrain, la résolution fut étudiée sous le Chapitre VII de la Charte de l'ONU. Le texte du projet approuvait la force 'hybride' Union africaine-Nations Unies. Bien que le texte eût été préparé de manière raisonable, il fut confronté à une forte opposition de la part de certains membres du Conseil, en particulier la Chine et l'Afrique du Sud qui étaient à la tête.

    L'ambassadeur de l'Afrique du Sud aux Nations Unies à New York, Dumisani Kumalo, caractérisa le projet de résolution de 'totalement inacceptable'. Il accusa en outre les promoteurs, y compris le Ghana, de 'jeter tout dans l'évier de la cuisine'. Il appuya fortement la position du gouvernement soudanais, selon laquelle la résolution devrait être 'plus amicale envers le Soudan'; et qu'elle devrait enlever 'les questions non pertinentes' et 'étrangères', comme la menace d''autres mesures', qui signifient en général des sanctions.

    L'Ambassadeur Kumalo a constamment soutenu cette position. En mars 2007, quand il était président du Conseil de sécurité, il a dit que 'l'ONU ne peut envoyer des troupes au Darfur sans la permission du gouvernement soudanais… [l'] ONU ne peut pas donner l'ordre aux Marines d'entrer dans un pays'. Cette assertion n'est pas pertinente et c'est une distraction par rapport à la force de maintien de la paix de l'ONU de penser que l'on prendrait des Marines américaines.
    L'ironie est que le gouvernement de l'Afrique du Sud semble aveuglément donner son appui à Khartoum. Le 17 juin 2007, lors d’une conférence de presse accordée par la délégation du Conseil de sécurité de l'ONU à l'issue d'une réunion à Khartoum avec le président du Soudan, l'ambassadeur Kumalo a déclaré : 'Je peux vous dire que le ministre des Affaires étrangères nous a dit sans ambiguité que le gouvernement soudanais a accepté l'opération de la force hybride sans poser aucune condition. Le président lui-même nous a juste confirmé la même chose'.

    En effet, le président soudanais n'a pas manqué l'opportunité de déclarer qu’'…aucun soldat de l'Europe occidentale ne touchera le sol soudanais', ce qui sous-tend la déclaration de Kumalo.

    A la réunion de Haut Niveau tenue à New York, le Soudan, soutenu par l'Afrique du Sud et les autres membres de l'UA, s'est formellement opposé au déploiement au Darfur de contingents d'infanterie en provenance de l'Uruguay et de la Thailande. Ils ont également rejeté le déploiement d'une unité d'ingénieurs militaires en provenance du Norvège. Ces objections sont des violations claires de l'Accord conjoint UA-ONU sur une présence militaire hybride ONU-UA au Darfur. Elles ignorent complètement la lettre et l'esprit de la Résolution 1769 (2007) du Conseil de sécurité de l'ONU qui a autorisé l'Opération Hybride ONU-UA au Darfur (UNAMID).

    A la cinquième session du Conseil de l'ONU chargé des Droits de l'homme à Genève, du 12 au 30 mars 2007, beaucoup d'activistes de droits humains furent choqués lorsque la délégation sud-africaine a fermement soutenu le gouvernement soudanais. Avec l'Algérie, Ils ont endossé une texte faible de résolution qui louait la politique militariste du Soudan au Darfur. Ceci est arrivé en dépit de l'opinion presque unanime parmi les délégués en provenance de l'Afrique sub-saharienne, y compris les pays de la SADC, selon laquelle ils ne pouvaient plus accorder un soutien inconditionnel au gouvernement du Soudan compte tenu de ses crimes au Darfur. Quand leurs efforts ont échoué, la délégation de l'Afrique du Sud s'est servie de toutes sortes de tactiques pour diluer la résolution, introduite par l'UE, sur la situation au Soudan.

    La position du gouvernement de l'ANC en Afrique du Sud vis-à-vis de la situation au Darfur est décevante. Accorder un soutien politique et diplomatique inconditionnel au gouvernement du Soudan revient à une certaine complicité. En outre, les efforts du gouvernement de l'Afrique du Sud pour faire avorter les vigoureux plans régionaux et Internationaux de protection de la population civile qui est sans défense est une trahison des iIdéaux de justice, de dignité humaine, d'égalité, de liberté et de cohabitation pacifique, pour lesquels les masses sud-africaines ont mené une rébellion héroïque contre le régime raciste de l'apartheid.

    A cause d'une telle histoire glorieuse, la position du gouvernement de l'ANC en Afrique du Sud, en soutien des crimes que le gouvernement soudanais continue de commettre au Darfur, perturbe les victimes de cette tragédie plus que les positions de la Chine, de l'Egypte, de l'Algérie, de la Russie et des autres amis du Soudan. Les observateurs extérieurs pourraient aussi facilement remarquer que si les Africains eux-mêmes ne soutiennent pas les victimes africaines de la tragédie du Darfur, pourquoi le reste du monde devrait-il s'en préoccuper?

    En 2010, l'Afrique du Sud doit accueillir la Coupe du monde de football. Cet important événement va focaliser l'attention du monde sur l'Afrique du Sud, en tant que destination privilégiée en matière de tourisme, de commerce et d'investissement. Le fait d'accueillir ce tournois prestigieux devrait placer une certaine responsabilité morale sur la nation hôte en ce qui concerne les valeurs de solidarité, d'amitié, de paix, de justice et de dignité humaine.

    Ce que nous voyons dans la politique de l'Afrique du Sud à l'égard du Darfur est l'antithèse de ces hautes valeurs morales. Elle devrait être rejeté par toutes les personnes éprises de paix. Le monde devrait savoir qu'en protégeant le gouvernement du Soudan concernant le Darfur, l'Afrique du Sud a entaché ses mains. Elle soutient un régime assassin qui poursuit activement une politique d'imposer des conditions de vie qui conduiront finalement à la destruction, en tout ou en partie, d'un groupe spécifique de gens à cause de leur passé ethnique ou tribal. Le Darfur est l’équivalent du génocide des Africains.

    * Abdelbagi Jibril est directeur exécutif de Darfur Relief and Documentation Centre (Centre de Secours et de Documentation pour le Darfur).

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  • La réunion du Comité ministériel de suivi des négociations sur les Accords de partenariat économique (Ape), tenue le vendredi 5 octobre à Abidjan, a abouti à la décision prise par la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) de ne pas les signer à la date butoir du 31 décembre 2007. A trois mois de l’échéance finale, ces discussions entamées depuis 2002 connaissent ainsi un coup de frein.

    Les positions ne sont pas uniformes au niveau de la Cedeao, avec des pays «prêts à y aller» comme la Côte d’Ivoire, et d’autres que l’Union européenne cherche à engager dans une démarche individuelle comme le Nigeria, mais le camp du refus semble l’emporter. Au point qu’au niveau de l’Union européenne, le Directeur général de la Commission au commerce, David O'Sullivan, a soutenu qu’il n’était pas possible de «conclure les Ape avec les six régions du groupe des pays ACP avant le 31 décembre» (www.afriquenligne.fr/actualites/international/ l'union-europeenne-renonce-aux-ape).

    Au niveau de la société civile africaine, la nouvelle a été accueillie avec satisfaction. Mais pour un responsable de la campagne anti-Ape au niveau du Collectif national des Ong africaines pour le développement (Congad) du Sénégal, M. Mignane Diouf, qui s’exprimait sur une radio sénégalaise le 11 octobre, il importe de rester «vigilant». Car la position de la Cedeao n’est pas la même au niveau de tous les pays Acp, voire de toutes les organisations régionales.

    La Cedeao, par la voix de son président de Commission, M. Ibn Chambas, s’est opposée à la signature des accords en décembre 2007, en raison du fait que, entre autres, ils risquent de fragiliser le processus d’intégration régional. D’autres raisons économiques et sociales ont été avancées par les organisations de la société civile et les Etats, en vue de s’opposer à ces accords dont les impacts multiples constituent des menaces pour la stabilité et le développement des économies africaines. Celles-ci risquent de se retrouver dans une situation de dépendance et de vassalité par rapport aux leurs «partenaires» de l’Union européenne.

    Le dossier que vous propose Pambazuka News, dans cette édition, porte sur les impacts des Ape. Pour appuyer la mobilisation de la société civile africaine contre ces accords, l’Institut Panos Afrique de l’Ouest et Oxfam ont eu à mobiliser des journalistes africains pour les former, afin de mieux informer et sensibiliser les opinions publiques sur les négociations qui se menaient en leur nom, et souvent dans une totale opacité.

    Des formations ont été organisées dans ce cadre pour les journalistes. Appuyés et documentés par des spécialistes des Ape, ils ont mené des enquêtes et des reportages pour aider à faire mesurer au public les impacts pouvant découler d’une signature des Ape. Les textes proposés sont des illustrations extraites de leurs articles.

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  • Les Accords de partenariat économique auront des conséquences lourdes sur certaines filières agricoles, à l’instar de la filière ananas pour le Bénin. Or «l’ananas est un marché en développement sur le continent africain», constatent Jean-Luc Burquier et Stéphane Zeraschi, deux importateurs et experts en commerce international de l’Union européenne. Ils étaient en avril dernier à Cotonou à séance de travail qui regroupait des membres du Projet d’appui au secteur privé (Pasp), des acteurs de la filière dont les représentants des producteurs d’ananas.

    « Les exportateurs béninois seront bien inspirés, s’ils envisageaient de s’ouvrir de nouveaux marchés, vers des pays comme la Suède, la Grande-Bretagne, l’Allemagne etc, plutôt que de se cantonner au marché de Rungis en France » soulignait à cette occasion Isabelle Coyssi, expert en communication au Pasp. Seulement, une épée de Damoclès plane avec la signature des Accords de partenariat économique, «dont les effets n’épargneront aucun secteur du développement économique et social», selon Aurélien Atindégla, président du Groupe de recherche et d'action pour la promotion de l'agriculture et du développement (Grapad), une Ong béninoise qui assiste les organisations paysannes au travers des conseils et la formation.

    Quels impacts pourraient avoir les Ape sur la filière de l’ananas ? «Il n’y a particulièrement pas une étude d’impact spécifique des Ape sur la filière de l’ananas», fait savoir Abel Gbétoénonmon, secrétaire général de la plate forme du réseau des organisations de la société civile au Bénin (Pascib). Mais si « à court terme, les Ape ne constituent pas une menace pour la filière de l’ananas, ils pourraient se révéler dangereux à long terme» pour ce qui constitue un des créneaux porteurs de l’économie béninoise, au sein duquel les producteurs commencent à s’organiser.

    En effet, si seul « 1,6% des 110 000 tonnes produites en 2006 auraient été exportées en France, le reste étant consommé au Bénin et sur le marché régional » (La Nation" dans son édition du 19 avril 2007), les producteurs béninois ambitionnent d’atteindre une production de 300 000 tonnes à l’horizon 2010. Mieux, «nous produirons 400 000 tonnes d’ici à trois ans», précise le coordonnateur du programme d’appui au développement des filières agricoles (Padfa), Antonin Alavo.

    Face à ces ambitions quel sera la destination des 400 000 tonnes d’ananas envisagés, lorsqu’on sait que seulement 1,6% des 110 000 produites en 2006 ont été exportées, soit 1 750 tonnes ? La question amène M. Gbétoénonmon à affirmer que « les producteurs béninois doivent dépasser l’étape de la cueillette simple» pour passer à l’étape de la transformation

    Actuellement, quelques rares entreprises béninoises produisent du jus d’ananas embouteillé. Dans la perspective d’une production de 400 000 tonnes et avec les faibles capacités d’exportation du marché béninois, le développement du secteur de la transformation s’impose. Mais « si, avec la signature des Ape, on ne prend pas des mécanismes de sauvegarde de façon à maintenir un minimum de protection sur les industries agroalimentaires locales, il est à craindre que ces industries naissantes dans un environnement compétitif libéralisé se retrouvent dans des difficultés et disparaissent face aux fabriques du nord», avertit Abel Gbètoénonmon.

    * Hippolyte A. Djiwan est journaliste, collaborateur du quotidien béninois Fraternité. Il fait partie d'un groupe de journalistes africains impliqués dans un atelier de formation sur les Ape, documentés et appuyés par l'Institut Panos Afrique de l'Ouest et Oxfam, pour assurer une production régulière d'informations sur ces négociations, afin de sensibiliser le public.

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  • L’instauration d’une zone de libre échange entre l’Union européenne et l’Afrique de l’Ouest, à la faveur des accords de partenariat économiques, constitue une équation pour le Bénin. Ceci à l‘image de tout pays qui alimente son budget à partir ressources essentiellement fiscales. Principaux pourvoyeurs du Trésor public, les recettes douanières contribuent pour environ le tiers du budget national. ‘’Les risques fiscaux associés à l’application des Ape sont certains’’, note donc Toussaint Houeninvo, Expert sur les questions du commerce multilatéral.

    Pour M. Houeninvo, la mise en œuvre des APE occasionnera une érosion des recettes douanières. Le manque à gagner pour le Bénin serait globalement de l’ordre de 174,9 milliards sur la période 2008-2019, selon les scénarios prévus par les différentes études d’impact.

    S’il est évident que la suppression progressive des droits de douane peut conduire à une baisse des recettes douanières, Epiphane Adjovi, économiste, situe le taux de pertes de droits de douane à une moyenne annuelle d'environ 9,48%. «Mais cette perte de recettes douanière est compensée dans une certaine mesure par le renchérissement des taxes indirectes qui augmenterait de 4,8% en moyenne par an», nuance-t-il.

    Les études, tout en reconnaissant l’érosion probable des droits de porte, indiquent par contre une possibilité d’amélioration de la fiscalité intérieure. Ce passage du fléchissement des recettes douanières au renforcement de la fiscalité intérieure sera induit par la baisse des prix des équipements et des facteurs de production, favorable à une amélioration de la compétitivité de certaines filières agricoles et des entreprises en général.

    Mais l’hypothèse d’un renforcement de la fiscalité intérieure suscite, de la part de certains analystes, quelques réserves. D’une part, la création d’un marché de libre-échange constitue en elle-même une menace pour les entreprises locales. Akouété Johnson, Responsable de TradeCom Bénin, note que la hausse des importations en provenance de l’Union européenne à la faveur des Ape pourrait générer une perte de compétitivité des branches de production qui aurait pour causes essentielles des difficultés d’adaptation des filières de production à la concurrence des produits extérieurs. Les études d’impact indiquent une contraction de l’ordre de 45,60 % de l’offre globale de production.

    D’autre part, la structure de l’économie béninoise, à forte proportion d’entreprises informelles, constitue un facteur limitatif. Une enquête réalisée en 2001 par l’Observatoire africain des statistiques (Afristat) recense, dans la seule ville de Cotonou, capitale économique du Bénin, 201 160 unités de production informelles avec un chiffre d’affaire annuel de 532 milliards de francs Cfa et 154 milliards de valeur ajoutée annuelle. Aujourd’hui, près 90% des entreprises béninoises ne paient pas d’impôt et échappent au contrôle fiscal. Dans un document de position produit à l’issue d’un atelier régional tenu en juin 2007 à Cotonou, le secteur privé a attiré l’attention des Etats sur « le risque d'un accroissement du poids de la fiscalité sur les entreprises du secteur formel en cas de démantèlement tarifaire et de la transition fiscale qui va en découler ».

    * Gnona Afangbédji est journaliste au quotidien béninois L'autre Quotidien. Il fait partie d'un groupe de journalistes africains documentés et appuyés par l'Institut Panos Afrique de l'Ouest et Oxfam, pour assurer une production régulière d'informations sur ces négociations, afin de sensibiliser le public.

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  • Les grands travaux auxquels le gouvernement s’est lancé depuis quelques années, n’ont pu se faire que parce que l’Etat avait les moyens de collecter suffisamment de recettes, par ses moyens propres, pour les financer. Or, un pays aussi pauvre que le Sénégal, compte principalement que sur les recettes douanières pour financer les activités de l’Etat. Réduire ces dernières comme le prévoir le projet d’Ape qui doit lier la Cedeao à l’Europe, c’est rogner, considérablement, l’autonomie financière de l’Etat, et son pouvoir de décision.

    Les opposants à la signature des Accords de partenariat économique qui doivent lier les pays d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique (Acp) à l’Union européenne (Ue) développent des arguments de plus en plus divers et qui touchent plusieurs domaines de l’activité économique. Même des officiels de l’Etat se mêlent plus ou moins ouvertement au concert. Un douanier sénégalais, qui indique s’exprimer en son nom propre, marque l’inquiétude de son corps sur les conséquences d’un éventuel désarmement tarifaire sur les recettes de l’Etat. Et des fonctionnaires des finances et des travaux publics appuient ses préoccupations en la matière.

    Un colonel de la Douane sénégalaise, basé à Dakar, signale que «les recettes douanières sont actuellement, l’une des sources les plus importantes des recettes de l’Etat. Au moment où l’Agriculture est à la traîne et que les unités industrielles ferment une à une, ce serait suicidaire pour le Sénégal de devoir renoncer à une grande part de droits de douane.» Le colonel Guèye estime à plus de 100 milliards de francs Cfa le manque à gagner en termes de recettes douanières, que l’ouverture des marchés va coûter aux finances du pays. Ces chiffres ne sont pas très éloignés de ceux de l’Ong Oxfam, qui a calculé dans une étude à paraître bientôt que pour le Sénégal, «les pertes de recettes douanières consécutives aux Ape sont comprises entre 85,8 à 89,7 millions de dollars, soit une baisse de 10,4% à 10,9% des recettes fiscales correspondant à 1,85% et 1,93% du Pib ou près de la moitié des dépenses de santé».

    Cette perte de recettes, si elle n’est pas compensée d’une manière ou d’une autre, va coûter très cher au pays, surtout dans un contexte, comme celui actuel, de pénurie de finances. «Actuellement, si le gouvernement s’est lancé dans de grands travaux d’infrastructures, c’est parce qu’il en a les moyens financiers. Mais, ces ressources sont si limitées qu’il ne peut, à l’heure actuelle, renoncer à une part d’entre elles.» Cet avis est partagé par un haut fonctionnaire du ministère de l’Economie et des finances. Thierno Seydou Niane, responsable de la Cellule de suivi du programme de lutte contre la pauvreté indique : «Aujourd’hui, grâce à la bonne tenue de nos finances, le gouvernement a les moyens de consacrer près de 45% du Budget consolidé d’investissement, le Bci, à la construction des infrastructures comme l’autoroute à péage, pour désengorger Dakar, ou de décider de construire l’aéroport.

    A l’époque où des parts importantes de ces ressources venaient des partenaires étrangers, ce sont ces derniers qui décidaient de leur utilisation.» Une manière de souligner le danger qu’il y a à ne plus se donner les moyens de cette indépendance.

    Le Sénégal, en tant que pays membre de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), est partie prenante des négociations qui se mènent entre cette instance et la Commission de l’Union européenne, pour la signature, au plus tard à la fin de cette année, d’un Accord de partenariat économique (Ape) qui doit ouvrir, réciproquement, les marchés des deux entités aux produits de l’autre, sans droit de douane ni restrictions autres que sanitaires.

    A l’heure actuelle, les échanges de part et d’autre se font de manière non réciproque. L’Europe, qui est le principal partenaire économique du Sénégal et des autres pays de la région Acp, ne bénéficie pas, en théorie, des mêmes facilités d’accès aux marchés des pays en développement que ces derniers sur le sien. Cependant, cette architecture est appelée à disparaître à la fin de cette année, et les acteurs des pays pauvres se rendent, de plus en plus, compte qu’ils seront les plus grands perdants dans cette affaire.

    RESISTANCES

    L’opposition à la signature des Ape n’est pas que financière, et ne se limite pas au corps des douaniers et autres fonctionnaires. Les aviculteurs sénégalais, par exemple, mettent en avant la question de la sécurité alimentaire, à côté des risques de perte d’emploi. M. Idrissa Kama, le secrétaire général de l’Union nationale de la filière avicole (Unafa), qui regroupe aussi bien des éleveurs de poulets que des fabricants d’aliments ou des vétérinaires, ne cache pas son souhait de voir sa filière épargnée de toute concurrence de la volaille européenne.

    M. Kama rappelle la situation que la filière a connue jusqu’en 2005, avant l’éruption de la grippe aviaire dans des poulaillers de certains pays d’Afrique. «Du fait de la concurrence déloyale de cuisses de poulets et d’ailes de dindes vendues à vil prix sur nos marchés, parce que subventionnés dans leurs pays, le secteur avicole, qui faisait un chiffre d’affaire de 25 milliards en l’an 2000, avait perdu jusqu’à 80% de ses capacités de production, et le secteur a dû mettre au chômage plus de 5000 employés, dans différents secteurs.»

    M. Kama indique que la revitalisation de l’aviculture date de 2006, avec la décision des autorités sénégalaises d’interdire l’entrée, dans le pays, de toute volaille importée, pour des raisons sanitaires. «Après une longue période de suspicion, les consommateurs sénégalais ont repris la consommation de poulet, rassurés par le fait qu’il n’y a pas eu de cas de grippe aviaire dans le pays, et par les mesures prises par les pouvoirs publics. Une ouverture des frontières aujourd’hui, serait catastrophique, parce que l’aviculture sénégalaise n’est pas encore assez forte pour se défendre contre des produits subventionnés.»

    Les producteurs de lait local, comme M. Baghoré Bathily, qui a monté une petite structure de transformation de lait local, nommée, «Laiterie du Berger», juge aussi que l’entrée des produits laitiers européens au Sénégal, sans aucune restriction, va signifier la mort des petites unités comme la sienne, pour laquelle il a investi plus d’un milliard de francs Cfa, et qui travaille avec près de 200 producteurs de lait dans la région de Richard Toll, au nord du pays. «Si nous fermons boutique, tous ces éleveurs, à qui nous versons entre 200 et 500.000 francs par mois, vont retomber dans la pauvreté», signale-t-il. Même des entrepreneurs en travaux publics ne sont pas rassurés par la perspective d’ouverture.

    M. Ndiaye, qui s’occupe d’une société chargé de l’assainissement, ne cache pas la crainte de voir une bonne part de la commande publique lui échapper s’il est mis en concurrence avec des sociétés européennes, comme le souhaite le projet européen d’Acp. Mais, il pense avoir trouvé la parade : «J’ai passé un accord de partenariat avec une entreprise du secteur, qui est basée à Rouen. Elle a plus de deux fois les capacités financières et techniques de toutes les entreprises sénégalaises dans le secteur de l’assainissement urbain. Ainsi, si un appel d’offres ouvert est lancé par l’Etat, nous pourrions nous associer pour compétir.» M. Ndiaye juge que ceux de ses collègues qui négligeraient de faire comme lui, doivent se préparer à disparaître à plus ou moins long terme.

    REACTIONS

    Pour leur part, les dirigeants européens jugent que les Africains n’ont aucune raison de s’inquiéter. Déjà, au mois de juillet dernier, à Accra, le commissaire européen au développement, M. Louis Michel, signifiait que les Européens ont déjà donné toutes les garanties qu’ils prendront en charge tous les coûts nécessaires aux économies des pays de la Cedeao pour qu’elles s’ajustent à la concurrence à venir. Et que l’Europe est prête à compenser les pertes fiscales entraînées par le désarmement tarifaire.

    Ce à quoi rétorque Marc Maes, de la Coupole d’Ong flamandes sur le commerce, qu’au lieu de compenser ces pertes fiscales, il faudrait plutôt aider ces pays à ne pas perdre de l’argent. De plus, ajoute-t-il, «cette promesse de compensation est plutôt un moyen de pression de l’Europe, pour inciter les pays d’Afrique à signer les accords». Il en veut pour preuve le fait que, pour la programmation des fonds du 10e Fonds européen de développement : «Nous savons que la Commission européenne a envoyé des lettres à certains négociateurs des régions Acp pour leur dire ceci :’Si vous ne signez pas l’Accord, nous allons réduire de moitié les fonds prévus pour votre intégration régionale. Par contre, si vous signez un Accord qui ne contient pas les clauses de libéralisation des services, nous allons réduire d’un quart cette assistance.»

    Comme en réponse à ces résistances, le commissaire au Commerce, Peter Mandelson, de son côté, s’est désolé à Bruxelles, mardi 11 septembre dernier, de ce que «certains, dans la Cedeao, croient qu’ils ont peu à perdre si un Ape n’est pas signé». Il a tenu à dire que dans l’hypothèse de non-signature d’Ape, l’Europe ne garantit pas l’ouverture de son marché aux Acp.

    * Mohamed Guèye est journaliste au journal sénégalais Le Quotidien. Il fait partie d'un groupe de journalistes ouest-africains invités par l'Institut Panos Afrique de l'Ouest et Oxfam à un atelier de formation et de sensibilisation sur les Ape, pour ensuite assurer une production régulière d'informations sur ces négociations, afin de sensibiliser le public.
    Cet article est paru dans Le Quotidien du 17 septembre 2007

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  • Eric Hazard | Gouvernance

    La plupart des gouvernements ACP sont fortement dépendants des rentrées douanières pour augmenter leurs recettes publiques. La Banque mondiale estime qu’en Afrique sub-saharienne les recettes douanières représentent en moyenne entre 7 et 10% des revenus fiscaux de l’Etat (1) . Les gouvernements de Gambie et Cap Vert tirent par exemple jusqu’à 20% de leurs recettes des droits de douane. Les produits de l’UE représentant 40% des importations totales de l’Afrique sub-saharienne, éliminer les droits de douane sur les produits européens réduirait considérablement les recettes douanières de ces pays. Selon le scénario le moins favorable, la Gambie et Cap Vert perdraient près de 20% de leurs recettes fiscales totales, tandis que le Ghana et le Sénégal subiraient une chute de leurs revenus de 10 à 11%.

    Ces pertes auraient probablement des conséquences sérieuses sur le budget de l’Etat, car s’ils ne parviennent pas à compenser ces pertes en augmentant d’autres sources de prélèvements, les pays ACP auront à réduire leurs dépenses globales. Cela pourrait mettre en danger les programmes sociaux et aboutir à des coupes dans les investissements en matière de santé et d’éducation. Ainsi, au Congo la perte de recettes douanières due aux APE est à peu près équivalente à l’ensemble des dépenses publiques de ce pays en matière d’éducation.

    Si d’un côté les consommateurs des pays ACP pourraient bénéficier d’une gamme plus large de biens et services bon marché devenus accessibles grâce à la libéralisation commerciale, d’un autre côté les APE mettraient en danger les moyens d’existence.

    Mais au-delà des pertes de recettes fiscales, on oublie souvent de souligner le coût de la mise en œuvre des APE. Des études ont estimé qu’ils pourraient représenter 900 millions d’Euros pour la région Afrique de l’Ouest. Ce coût de mise en œuvre représente les coûts d’ajustement pour disposer de systèmes comptables, douaniers, sanitaires… qui répondront aux normes établies d’accord partie par les pays signataires.

    900 millions d’euros additionnels viendront s’ajouter en terme de coûts d’ajustement. Partant les 500 millions d’Euros promis a la CEDEAO par l’UE dans le cadre du PIR ( Programme Indicatif Régional) ne combleront pas les coûts des APE d’une région qui comptent pas moins de 13 PMA, dont des pays comme la Gambie dont le PNB est de 400 millions par an ! Dans ces conditions les 2 milliards d’Euros promis a l’ensemble des Pays en Voie de Développement pour de l’Aide au Commerce représentent eux aussi une goutte d’eau dans un océan de coûts extrêmement lourd et coûteux.

    Par ailleurs, les APE n’ont de sens, y compris aux yeux de la Commission européenne, que s’ils permettent de mettre en place le cadre commercial et économique nécessaire au développement durable et a la réduction de la pauvreté dans chaque pays et région ACP. La redéfinition de la relation avec l’UE, dans le contexte d’un APE et de l’Accord de Cotonou, n’en est qu’un des axes. Pour qu’un APE puisse offrir des opportunités nouvelles, il doit s’insérer dans une stratégie de développement claire et s’appuyer sur un processus de transformation économique, institutionnel et structurel au service des populations, et ce aussi bien au niveau national que régional. Faute de quoi, non seulement les APE ne seront pas en mesure de tenir leurs promesses, mais ils pourraient être la source de sérieux déséquilibres, allant à l’encontre des objectifs de développement des pays et régions ACP.

    Or, en l’état actuel des négociations, l’APE entre l’AO et l’UE ne semble pas encore s’insérer dans une dynamique de développement et de réformes clairement définies que les acteurs nationaux de la région se seraient appropriés. Pour beaucoup, les risques liés à la mise en œuvre d’un APE sont encore mal définis et ne semblent pas encore faire l’objet de réponses permettant de rassurer les opérateurs privés, les représentants de la société civile ou encore ceux de certains Etats membres de la CEDEAO.

    A titre d’exemple, la CEDEAO est en train d’élaborer son Tarif Extérieur Commun (TEC) et tente d’identifier les produits agricoles et agro-industriels sensibles qui pourraient être exclus de l’agenda de libéralisation de l’économie régionale (tant au niveau des APE, que de l’Organisation mondiale du commerce- OMC) ou de tout autre accord commercial avec une tierce partie). Au regard des procédures internes, de la nécessité de disposer d’une méthodologie qui prenne en compte les particularités de la région (faiblesse des outils statistiques, limites des données disponibles, nécessité de prendre en compte des dimensions autres que fiscales et commerciales…), mais aussi de l’importance de partir d’exercices nationaux pour aboutir a des positions cohérentes, ces deux exercices ne pourront décemment aboutir avant la fin de l’année 2007. Des lors on peut se demander comment les prendre en considération dans le cadre d’Accord de Libre d’échange qui doivent être mis en œuvre au 1er janvier 2008, sans hypothéquer la qualité du travail d’analyse a réaliser ?

    Cette sous estimation, voire ce retard accumulé dans les réformes préalables a mettre en œuvre pour créer les conditions d’un APE à somme positive pour les deux parties est pourtant essentielle dans une région qui demeure faiblement intégrée, en dépit des nombreux textes formels adoptés par les décideurs politiques (2) .

    Ainsi, le rythme actuel des négociations ne permet nullement de garantir l’implication, voire même l’accès à l’information, du plus grand nombre. A ce jour, l’AO n’a pas su proposer un texte d’APE et ne semble pas en mesure de le faire avant la fin du mois de septembre, voire octobre 2007, ce qui retarde d’autant plus le calendrier des négociations. Ce faisant, la conduite des négociations apparaît en totale contradiction avec les objectifs de participation fixés par les accords de Cotonou et pose un problème de cohérence interne pour l’Union Européenne.

    Plus inquiétant, bien que les négociations continuent à progresser, l’APE tel qu’élaboré par les négociateurs ne fait pas l’objet d’une réelle appropriation au niveau national reposant sur une stratégie de développement intégrée sur le long terme. Ainsi, les questions relatives à la dimension développement des APE continuent de faire l’objet de dissensions entre les deux parties. Partant, il semble difficile d’imaginer qu’en l’état des discussions, la forme actuelle des APE puisse répondre de manière satisfaisante aux objectifs de développement et de renforcement de l‘intégration régionale, tels qu’ils étaient indiqué dans la feuille de route établie a Accra par les deux parties en 2004.

    Mais au delà de la question de la coopération au développement, telle la mise en place de programmes de renforcement de la compétitivité et de mise à niveau, les pays d’AO n’ont pour la plupart pas inséré l’APE dans leurs projets de réforme et de transformation nationaux. Alors que les négociateurs semblent surtout parer au plus pressé : mettre en place un APE d’ici la fin de l’année 2007, on assiste dans nombreux pays de la région à une dichotomie entre le projet de mise en place d’APE d’une part, (confiné aux ministères du commerce et des finances pour les questions liées à la perte de recettes douanières, et de l’agriculture pour l’identification des produits sensibles), et d’autre part les politiques économiques, sociales et de réforme destinées en principe à assurer le développement durable au niveau national et régional.

    Dans ce contexte, la volonté affichée de l’UE d’aboutir à un APE avec l’Afrique de l’Ouest d’ici la fin de l’année 2007 apparaît en contradiction avec les réalités économiques et politiques de la région. A vouloir trop pousser dans ce sens, la Commission européenne risque d’être perçue comme dirigiste, usant de sa puissance politique et économique pour imposer sa propre vision dans les négociations. Elle pourrait ainsi se voir accusé de pratiquer la politique «de la carotte et du bâton », utilisant les promesses d’aide et la menace de la perte des préférences commerciales, en vue « d’acheter » ou « de forcer », selon le cas, la conclusion coûte que coûte d’un APE d’ici la date « fatidique » du 31 décembre 2007.

    Dans ce contexte, il importe que l’UE tienne compte des difficultés rencontrées par la région AO et qui ont été souligné dans la revue a mi-parcours. Ces difficultés devraient notamment permettre de redéfinir des stratégies plus cohérentes. Dans le même temps, il est crucial que les dirigeants des pays d’Afrique de l’Ouest prennent toutes leurs responsabilités. Ils peuvent le faire d’abord en exprimant clairement et au plus tôt leurs difficultés à mener à terme les négociations d’un APE d’ici la fin 2007 (3) , afin que des mesures appropriées puissent être prises, y compris parmi les pays européens qui soutiennent leur démarche. Mais surtout, ils importe qu’ils prennent leurs responsabilités politiques en mettant en place un programme cohérent de développement de leur pays sur le long terme, dans lequel un APE, dont ils auront eux-mêmes définis le contenu, pourra prendre place. Faute de quoi, les défis de la mise en œuvre d’un APE pourraient fort bien se révéler insurmontables.

    Seule une solide volonté politique en Europe et en Afrique de l’Ouest peuvent permettre la mise en cohérence du cadre de coopération économique et commerciale entre les deux régions et les objectifs à long terme de développement au profit des 240 millions d’habitants d’une région parmi les plus pauvres du monde

    * Eric Hazard est le responsable de la Campagne sur la Justice économique pour Oxfam International. Cet article a été proposé comme documentation de base à des journalistes mobilisés dans le cadre d’une campagne d’information et de sensibilisation du public sur les négociations autour des Ape.

    Notes
    1 _ L. Hinkle et al., « Beyond Cotonou: Economic Partnership Agreements in Africa », in R. Newfarmer, Trade, Doha, and Development: A Window into the Issues, Banque mondiale, Washington DC, 2005, pp.267-280.

    2 _ Le coefficient d’intégration demeure extrêmement faible, la part des échanges intra régionaux étant de l’ordre de 15 a 20% du commerce total des pays d’AO.

    3_ A ce titre, la revue à mi-parcours de l’APE conclue en mai 2007 est une occasion manquée.

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  • Les producteurs de tomate de la vallée du fleuve Sénégal regardent avec inquiétude leur calendrier, au fur et à mesure qu’approche la date fatidique du 31 décembre. Ils se demandent ce que va devenir leur activité, et par voie de conséquence, leur vie, si les pays de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) venaient à signer les Accords de partenariat économique (Ape) qui doivent lier la région avec l’Union européenne (Ue). Ibrahima Fédior, le président du Conseil interprofessionnel de la filière tomate, le syndicat qui regroupe les différents acteurs de la tomate, signale que l’ouverture au marché sénégalais des produits européens, va contribuer à aggraver une situation déjà trop difficile.

    «La campagne qui vient de s’écouler, la production nationale a été de 52.000 tonnes de tomate fraîche, pour 71.000 tonnes en 2006. Alors qu’en 2005, la production a été de 76,5 mille tonnes. Vous voyez donc que, depuis quelques années, la production de tomate dans la Vallée connaît une baisse drastique. Et cela est dû principalement à l’entrée massive, sur le marché sénégalais, de concentrés de tomates de contrebande, en provenance d’Italie ou du Portugal.». Le président du regroupement des producteurs de tomates, qui parlait au téléphone depuis Dagana, a indiqué que, pour l’année dernière, le manque à gagner pour les producteurs de tomate de la Vallée a été de 7 milliards de francs Cfa.

    «Etant obligés de réduire les surfaces cultivées, les paysans gagnent moins d’argent qu’espéré», explique-t-il. Et s’ils sont obligés de cultiver moins, c’est parce que la Socas, l’usine de transformation de tomate établie dans la Vallée, et qui rachète leur production, ne veut se pas permettre d’acquérir une quantité supérieure à ce qu’elle peut écouler. Et ces cinq dernières années, la compagnie lutte fortement contre la tomate de contrebande, qui réduit considérablement ses parts de marché.

    Par conséquent, Ibrahima Fédior et ses amis appréhendent fortement que les produits européens, qui pour le moment, pénètrent majoritairement à travers la contrebande venant des pays voisins, soient autorisés à venir massivement concurrencer la production locale. «Les Ape vont alors signifier la mort de la filière tomate». Et le désarroi pour de nombreux soutiens de famille, qui vivent de cette activité. Pour illustrer la catastrophe que cela serait, M. Fédior indique que la part de la tomate concentrée importée serait actuellement d’environ 20.000t par an, ce qui représente la moitié de la consommation actuelle du Sénégal. «Cela fait environ l’équivalent de ce que nous produisons à l’heure actuelle. Donc, des pertes de revenus de l’ordre de 20 milliards de francs Cfa pour nous», soupire-t-il.

    Le secteur de la tomate locale est la seule filière intégrée de l’agriculture sénégalaise, signale M. Papa Samba Diop, le directeur commercial de la Socas, l’usine de transformation de la tomate. M. Diop affirme que, dans le cadre du contrat qui lie l’entreprise aux agriculteurs, ces derniers travaillent en harmonie avec les transformateurs, de manière à chercher la satisfaction de toutes les parties. Les gains importants que les producteurs de tomate tiraient d’une activité où ils avaient des prix garantis, leur permettaient de faire face au marasme qui affectait les autres cultures auxquels ils se consacrent, comme le riz, l’oignon ou d’autres produits de maraîchage. En dehors du riz, la tomate est la seule activité qui emploie le plus de monde dans la vallée du fleuve Sénégal.

    Environ 3000 ménages s’adonnent pleinement à cette culture. Ce chiffre ne tient pas compte des ouvriers de deux usines de la Socas, les distributeurs, les fournisseurs d’engrais et autres transporteurs. tout ce monde a déjà d’ailleurs commencé à ressentir les effets de la crise qui affecte la filière, du fait d’une forte réduction de la production, ces dernières années.

    Les producteurs de tomate ne sont d’ailleurs pas les seuls producteurs qui expriment leurs inquiétudes devant l’éventualité d’une ouverture des frontières aux produits venant de l’Europe. Moussé Diongue, membre du comité exécutif de l’Association des unions des producteurs maraîchers des Niayes (Aumn), structure spécialisée dans la production de l’oignon, ne tient pas un discours différent. M. Diongue révèle : «Depuis près de 7 ans, les producteurs d’oignon des Niayes se battent pour améliorer la qualité de leur produit, de manière à être compétitifs sur le marché national et sur le plan extérieur. Nous avons fait des efforts remarquables dans l’organisation des producteurs, surtout pour qu’ils respectent les normes techniques. Nous avons, après des années d’effort, pu obtenir la création d’un label de qualité, dit Soblé Niayes (Oignon des Niayes, Ndlr) Or, tout cela sera très rapidement remis en cause, si l’on veut procéder à une ouverture des marchés trop précipitée.». Un fonctionnaire de l’Agence de régulation des marchés (Arm), qui fixe le prix des produits maraîchers, particulièrement de la tomate et de l’oignon, explique que l’oignon sénégalais n’est pas encore en mesure d’entrer en compétition avec ses concurrents de Hollande ou d’ailleurs.

    Le Sénégal, qui produit annuellement 80.000 tonnes d’oignons, en consomme environ 100.000. Mais, faute de moyens de conservations adéquats, une bonne partie de la production nationale, environ la moitié, se détériore avant de pouvoir être consommée. Ce qui fait que, régulièrement, les autorités sénégalaises sont obligées de laisser entrer une part importante d’oignons de Hollande, pour compléter le déficit de production. Cependant, ces produits étrangers, subventionnés à la production et à l’exportation, viennent faire de l’ombre aux produits locaux, vendus souvent plus chers.

    Les oignons sénégalais doivent alors attendre que les produits importés soient épuisés, avant de pouvoir se vendre. En réaction, les producteurs nationaux se tournent régulièrement vers l’Etat, pour lui demander de fermer les frontières à la production étrangère, à certaines périodes de l’année, afin de permettre l’écoulement de la production nationale. Cela entraîne parfois un renchérissement des prix, que les consommateurs supportent mal. Les agents de l’Arm expliquent que «les Sénégalais ne savent souvent pas que l’oignon qui est importée et qui est vendue à des prix très compétitifs, a été déjà subventionné dans son pays d’origine, ce qui lui permet d’être parfois deux fois moins cher que la production nationale».

    Le directeur de l’agence, Oumar Cissé, est convaincu que si le Sénégal entrait dans un système de libre-échange qui supprimerait les barrières douanières à certains produits, ce sont les producteurs nationaux qui perdraient la protection dont ils bénéficient avec plus ou moins de bonheur. Ce qui signifierait la mort de leurs secteurs d’activité, et la prolétarisation de nombreux agriculteurs. «De plus», ajoute M. Cissé, rien ne nous dit que si les Européens avaient le monopole de la fourniture de notre marché, ils n’augmenteraient pas les prix en ce moment-là, pour nous étouffer encore plus.

    * Mohamed Guèye est journaliste au journal sénégalais Le Quotidien. Il fait partie d'un groupe de journalistes sénégalais invités par l'Institut Panos Afrique de l'Ouest et Oxfam à un atelier de formation et de sensibilisation sur les Ape, pour ensuite assurer une production régulière d'informations sur ces négociations.
    Cet article est paru dans Le Quotidien du 1er septembre 2007

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  • Eric Hazard | Gouvernance

    A quelques mois de la date annoncée de la fin des négociations de nombreuses difficultés et questions demeurent en suspens. L’Union européenne (UE) est le premier partenaire commercial de la CEDEAO. En tant qu’économie industrialisée avancée, elle est aussi un de ses principaux concurrents. Partant, que ce soit d’un point de vue économique ou social, les enjeux des APE sont extrêmement élevés pour les pays de la région Afrique de l’Ouest

    Les négociations APE se déroulent entre, d’un côté, les 25 pays membres de l’UE, qui ont un PNB combiné de 13 300 milliards de dollars, et de l’autre, six groupes de pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, dont 39 font partie des 50 pays les moins avancés (PMA) au monde. Le groupe le plus petit, les Iles du Pacifique, a un PNB combiné de 9 milliards de dollars – soit 1400 fois moins que celui de l’UE. Même le groupe le plus grand, la région d’Afrique de l’ouest, a un PNB plus de 80 fois inférieur à celui de l’UE.

    Ces difficultés ont été ouvertement évoquées dans une revue a mi-parcours publiée avec les sceaux de l’UE et des pays ACP (1) . Or si un « partenariat » implique sans conteste que les deux parties bénéficient de l’accord qui les lie. Avec les APE, si les gains pour l’UE sont clairs, il est difficile de voir quels vont être les bénéfices pour les pays ACP. Tout en soulignant l’iniquité des ressources disponibles, au bénéfice de la partie européenne, cette revue a mi parcours (2) rappelle en terme policée que « très peu d’études d’impact ont abordé la question de l’impact de l’APE sur les secteurs de production, sur les ménages et sur l’emploi ».

    En filigrane, de nombreuses critiques émises par les organisations paysannes, les syndicats ou Organisations Non Gouvernementales ouest africaine sont corroborées par le contenu de cette tardive revue a mi parcours (3).

    Ainsi, le système actuel de Préférences de Cotonou, qui offre aux exportateurs ACP un accès préférentiel au marché de l’UE, arrive à expiration fin 2007. Si aucun nouvel Accord n’est trouvé dès le 1er janvier 2008, les 13 pays les moins avancés (PMA) de la sous région accéderont au marché européen dans le cadre de l’initiative Tout sauf les armes (TSA), qui fournit un accès en franchise de droits de douane et sans quota. Les pays non PMA, que sont la Cote d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria, compteront eux sur le Système généralisé de préférences (SGP) normal, que l’UE prévoit pour tous les pays en développement. Ce système offre pourtant des préférences bien inférieures à celles de Cotonou. Il pourrait notamment obliger les exportateurs de ces trois pays à payer des droits tarifaires extrêmement élevés à l’entrée sur le marché européen. Alors que le calendrier des négociations accuse un retard extrêmement important, l’approche de la date butoir renforce donc les inquiétudes de ces exportateurs.

    En effet, le SGP pourrait notamment être désastreux pour les secteurs d’exportation des pays ACP. La Commission européenne a fait ses propres calculs : «Pour la région de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, il pourrait y avoir des pertes de plus d’un milliard d’euros dans les échanges commerciaux, car le droit tarifaire moyen à verser dans le cadre du SGP est en moyenne de 20% à 36% des exportations en provenance de la Côte d’Ivoire (700 millions d’euros), ce pays se verrait imposer un droit tarifaire de 27%, contre 0% dans l’Accord de Cotonou et des APE ; pour le Ghana, ce serait sur 25% des exportations (240 millions d’euros). Pour l’Afrique centrale, il pourrait y avoir une perte d’environ 360 millions d’euros en exportations. (54)» Concrètement, cela signifie que les producteurs de banane de Cote d’Ivoire paieront 13.5 euros pour exporter un carton de bananes contre 10 euros actuellement. Cette augmentation de 35% grèvera la compétitivité de cette filière et hypothéquera son avenir.

    Ces coûts additionnels, liés au nouveau système d’accès au marché européen (le Système Généralisé de Préférences standard), seraient supportés par quelques secteurs d’exportation. Au Ghana et en Côte d’Ivoire, plus des deux tiers des coûts de la perturbation des échanges dans le cadre du SGP standard seraient supportés par les secteurs de l’horticulture, de la pêche et du bois (5).

    Accès aux marchés pour les exportateurs des pays ACP

    Bien que l’UE ait promis d’augmenter l’accès aux marchés pour tous les producteurs des pays ACP, rien ne laisse présager qu’il en sera ainsi. En 2001, l’UE a établi le programme « Tout sauf les armes » (TSA) pour les PMA, y compris les 39 PMA appartenant, à cette date, au groupe des pays ACP. Dans le cadre de ce programme TSA, les pays éligibles ont un accès sans droit de douanes pour la très grande majorité de leurs exportations vers l’UE.

    Il est par contre peu probable que le reste des pays ACP, les « non-PMA », bénéficient d’un accès aux marchés plus favorable que celui octroyé par le système de préférences des Conventions de Lomé. Il est également peu probable que soient supprimées les barrières qui limitaient l’impact positif des accords préférentiels. Même avec un APE, les exportateurs des pays ACP devront probablement toujours faire face non seulement à des règles d’origine très strictes, qui limitent le nombre d’exportations pouvant bénéficier d’un traitement préférentiel, mais également au renforcement continu des mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) qui entravent l’accès de leurs exportateurs aux marchés européens, ainsi qu’à la progressivité des tarifs sur certaines productions clés, qui conduit à l’imposition de droits de douane plus élevés sur les produits transformés (comme le café instantané) que sur les matières premières (telles que les grains de café) et décourage donc les pays ACP de transformer leurs propres produits.

    En outre, la lenteur des réformes des politiques agricoles européennes signifie que, même s’ils parviennent à exporter vers l’UE, les exportateurs des pays ACP restent confrontés à la concurrence de producteurs européens hautement subventionnés.

    En résumé, en matière d’accès aux marchés les pays PMA qui appartiennent à la catégorie des pays les moins avancés ne bénéficieront pas notablement d’un APE car l’UE leur a déjà promis un accès équivalent avec le programme TSA, tandis que les autres pays non PMA ( Cote d’Ivoire, Ghana, Nigeria) négocient uniquement pour pouvoir préserver l’accès aux marchés dont ils bénéficiaient déjà avec l’Accord de Cotonou.

    Accès aux marchés pour les exportateurs de l’UE

    Pour ce qui concerne l’ouverture des marchés ACP, la signification exacte de « l’essentiel » du commerce est vivement débattue. Dans le cas des APE, la Commission européenne a déclaré qu’elle considère que le « délai raisonnable » pour la période de transition est de dix ans mais que celui-ci pourrait être prolongé dans des cas exceptionnels. La Commission européenne s’est montrée plus réservée au sujet de l’étendue que devrait couvrir la libéralisation dans les pays ACP. Il est néanmoins généralement entendu que si l’UE libéralise 100% de son commerce, les pays ACP devront en libéraliser 80%, ce qui limiterait à 20% la marge de protection des produits locaux face à la concurrence des biens et services européens.

    Ce degré de libéralisation correspondrait à la conception de la Commission selon laquelle, pour être compatible avec l’OMC, il faut en moyenne libéraliser 90% du commerce (6). Mais cela mettrait les gouvernements ACP dans la position de devoir choisir entre maintenir des droits de douane sur les importations sources de recettes fiscales essentielles comme les voitures ou l’électronique, protéger des denrées de base telles que le maïs, mettre quelques industries existantes à l’abri de la concurrence européenne, ou maintenir leur capacité à soutenir le développement industriel futur du pays.

    La suppression des barrières douanières à l’importation de produits européens mettra en effet en concurrence directe les produits (souvent hautement subventionnés) (7) d’une des régions les plus avancées économiquement avec ceux des producteurs de certains des pays les plus pauvres du monde. Bien que les pays ACP et l’UE s’attendent à ce que la libéralisation de certains secteurs ait des conséquences dramatiques, les études d’impact ont jusqu’ici été superficielles et de qualité très inégale. Ces études ne fournissent en particulier aucune évaluation quantitative de l’impact des APE sur les niveaux de production et d’emploi ou sur la compétitivité future des secteurs productifs des pays ACP. Selon l’évaluation de l’impact des APE sur le développement durable réalisée par la Commission européenne, « si la libéralisation pourrait permettre [aux consommateurs d’acheter des produits bon marché], elle pourrait également accélérer l’effondrement du secteur industriel moderne [sic] en Afrique de l’ouest » (8).

    Non seulement les APE menacent les secteurs existants mais ils pourraient aussi considérablement saper la capacité des gouvernements ACP à soutenir le développement économique futur de leur pays. A ce jour, pratiquement tous les pays qui se sont développés ont mis en oeuvre une politique tarifaire pour aider leurs petites entreprises à progresser vers des stades plus avancés dans la chaîne de production de valeur, évoluant progressivement vers des industries de transformation et de fabrication. Cela implique de faire varier les droits de douane en fonction des besoins de l’économie et des priorités de développement au niveau national ou régional.

    Les APE vont fortement restreindre la capacité des pays ACP à user ainsi de la politique tarifaire. Les pays ACP ne pourront probablement pas modifier considérablement leurs choix de produits faisant l’objet d’une exemption, même si l’évolution de leur structure industrielle exige de protéger d’autres secteurs que ceux de départ. Les pays ACP n’auront donc que peu ou pas de marge de manoeuvre pour inclure sur la liste des secteurs protégés d’autres secteurs agricoles ou industriels qui pourraient avoir un potentiel de croissance à l’avenir. Le gel des niveaux de droits de douanes découlant des APE risque donc d’enfermer les pays ACP dans la production de matières premières et d’entraver leur développement économique futur.

    Un autre intérêt offensif de l’UE est de libéraliser le commerce des pays ACP dans le domaine des services. L’Accord de Cotonou rappelle les engagements pris dans le cadre de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) et confirme que les pays ACP doivent bénéficier d’un traitement spécial et différencié. Mais le mandat de négociation de la Commission européenne est plus offensif que l’Accord de Cotonou et que l’OMC puisqu’il affirme que les négociations en matière de services devraient « commencer dans tous les secteurs au plus tard en 2006 » (9).

    L’impact sur le développement de l’inclusion des services dans les négociations APE est encore largement ignoré et seules quelques rares études ont examiné de façon approfondie les secteurs de services des pays ACP. Les pays ACP eux-mêmes ont fermement demandé « que soit respecté le droit des membres du Groupe ACP de réglementer et de libéraliser le commerce des services en fonction de leurs orientations nationales » . Il reste à voir si ces pays parviendront à conserver, au terme de ces négociations, la capacité de réglementer leurs services.

    Dans ce contexte on peut imaginer les difficultés que rencontreront certaines sociétés locales (notamment dans le BTP et les services) pour gagner des appels d’offres face à des concurrents européens disposant d’un environnement plus favorable avec des coûts des facteurs moindres moindre (accès a l’électricité, Internet…). Comment un infographiste ou un provider de services d’un pays de la sous région disposant de quelques heures d’électricité par jour et d’un accès a faible débit pourra entrer en compétition avec une société européenne bien installer et capable de pratiquer le dumping pour gagner des marches ?

    * Eric Hazard est le responsable de la Campagne sur la Justice économique pour Oxfam International. Cet article a été proposé comme documentation de base à des journalistes mobilisés dans le cadre d’une campagne d’information et de sensibilisation du public sur les négociations autour des Ape.

    Notes
    1 _ ACP-EU, Economic Partnership Agreement Negotiations, Cotonou Agreement Article 37.4 review, Council of EU General Secretariat, ACP MD no:115/07 ACP, 16 May 2007, Origin European Commission for discussion.
    2 _ Ibid
    3 _ Réellement lancée en 2004 en Afrique de l’Ouest, les négociations portant sur les APE devaient faire l’objet d’une revue à mi parcours consensuelle. Cette revue arrive malheureusement à quelque mois de l’échéance prévue des négociations et permettra donc difficilement aux parties en présence d’en tenir compte de manière constructive pour réorienter les négociations en fonction des insuffisances notées.
    4 _ Accord de partenariat économique : Questions et réponses, Commission européenne, 6 mars 2007.
    5 _ TWN Africa, Oxfam International, Une question de volonté politique, Briefing paper, Avril 2007, 31 p., Pour une analyse plus complète, lire ODI. 2007. The Costs to the ACP of exporting to the EU under the GSP. Final Report, March 2007. London: Overseas Development Institute. Available on-line: www.sia-gcc.org/acp/download/summarised_mid-term_report_final_doc_light.pdf
    9 _ Recommandations autorisant la Commission à négocier des Accords de partenariat économique avec les pays et régions ACP, texte adopté par le Conseil des affaires générales de l’UE, le 17 juin 2002.
    10 _ Déclaration ACP relative à la cinquième Conférence ministérielle de l’OMC, Bruxelles, 1er août 2003.

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  • Nicolas Sarkozy, dans son discours au soir de son élection du 6 mai dernier, avait fait cas de l’Afrique dans un registre compassionnel, se présentant comme le président qui aiderait l’Afrique à vaincre la « pauvreté, la maladie et la misère ». Les grands médias internationaux étant présents ce soir-là, le moment et l’endroit étaient bien choisis pour lancer un message aux Africains et au monde, comme si dans un contexte mondial, marqué par de nouvelles configurations géopolitiques, la France à travers son tout récent président voulait réaffirmer sa place en Afrique face aux jeunes « envahisseurs » comme la Chine, la Russie, les Etats-Unis…

    Mais pourquoi l’Afrique en ce moment précis d’un temps fort d’une élection présidentielle ? L’Afrique a-t-elle le monopole de la « pauvreté, de la maladie et de la misère » ? Non. Du discours de misérabilisme sur l’Afrique, le président est passé à un autre discours avec un autre contenu, en l’occurrence, celui prononcé le 26 juillet 2007 à Dakar, au Sénégal, discours cette fois-ci de teneur mystico-politique où Sarkozy proclame que « L’Afrique est devenue un mythe ». Avant la colonisation et les prétendues missions de « l’Europe civilisatrice », les premiers explorateurs du continent noir, obtus et incultes, à la recherche de « sensations fortes », l’avaient qualifié de « continent mystérieux ».

    Comment le Président qui dit être l’homme de la « rupture » avec les pratiques politiques d’un autre âge de ses prédécesseurs à l’égard de l’Afrique a-t-il pu lire un tel discours, écrit par le «nègre officiel » du président, Henri Guaino (Ndlr : son conseiller qui lui a rédigé le discours), et plein de clichés ? Quelles étaient ses profondes motivations ? Ces dernières révèlent l’inconstance du discours politique africain du président, qui s’inscrit dans la continuité des actes de ses prédécesseurs sur fond d’une quête de légitimité politique personnelle en Afrique.

    La confusion du temps de la campagne présidentielle de 2007 et du temps politique africain étaient au centre de ce discours de Dakar. Le président a en effet du mal à sortir du temps de sa campagne présidentielle pour véritablement se projeter dans une nouvelle dynamique de relations avec l’Afrique. Pendant toute la campagne électorale, il n’a cessé d’user et d’abuser de la sémantique politique dans le but de « choquer » les français et d’ouvrir les débats : celui d’une France, traumatisée par la crise européenne liée à son non au référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen, celui du mouvement des délocalisations vers les pays émergents tels que la Chine ou l’Inde avec son corollaire de chômage et de crise économique ou encore celui de la crise des banlieues en octobre et novembre 2005, révélatrice d’une crise identitaire et de l’exclusion d’une partie de la société française.

    Allant dans le sens de la majorité des Français, il sait, en terme de stratégie politique, leur livrer le discours qu’ils veulent entendre. Ainsi, les thématiques sociétales ont été usées à fond et dans tous les sens : le travail avec la fameuse maxime « travailler plus pour gagner plus », la relance d’une Europe « bloquée » avec un traité européen simplifié, la surmédiatisation de la politique sécuritaire et de la lutte contre l’immigration…

    Justement, en ce qui concerne l’immigration, courant 2006, le président, à l’époque ministre de la Sécurité, avait effectué un séjour dans deux pays subsahariens, le Mali et le Bénin, pour expliquer sa politique dans ce domaine. Mais la jeunesse de ces pays ne lui avait pas réservé un accueil chaleureux, même s’il en avait profité pour donner sa vision des nouvelles relations franco-africaines. Pour lui, il était temps de se défaire des relations ambiguës existant depuis longtemps entre la France et l’Afrique francophone.

    Tout ce mouvement était dans la cadence de la pré-campagne présidentielle. Sinon comment expliquer qu’après avoir martelé une certaine « rupture » dans les relations franco-africaines pour engager une nouvelle démarche dans ce sens, le président, dans sa première tournée subsaharienne se rende au Gabon, pays du dirigeant Odimba Omar Bongo, l’un des monuments vivants de la « françafrique » au pouvoir depuis une quarantaine d’années.

    « Depuis ma prise de fonction, je tente de maintenir un équilibre entre notre volonté réformatrice, qui est notre feuille de route, et la réalité » se justifie en ces termes, Jean-Marie Bockel, ancien socialiste passé à droite et secrétaire d’Etat à la Coopération et la Francophonie, dans l’hebdomadaire Jeune Afrique du 5 août 2007. Quelle est donc cette « réalité » implacable à laquelle aucun président français ne peut échapper, fût-il grand adepte de la « rupture » ?

    La supposée « réalité » a pris le dessus sur la « rupture ». Cette « réalité », c’est la permanence des rapports ambigus entre la France et l’Afrique francophone dans le temps et dans l’espace, générateurs de toutes les incompréhensions entre français et africains, « réalité » liée à des intérêts géostratégiques et économiques.

    Mais aujourd’hui, L’Afrique est au cœur d’un nouvel enjeu géopolitique international. Le « pré-carré » français en Afrique se trouve ainsi menacé dans cette nouvelle donne mondiale. « L’Afrique de Papa m’a dit » au temps du règne de Christophe Mitterrand, « émissaire officieux » de son père François Mitterrand, ne doit pas voler en éclats.

    Comment maintenir le rythme du discours livré aux français lors de son déplacement en Afrique durant la pré–campagne présidentielle, après avoir été élu président ? Comment s’adresser aux dirigeants africains en prenant soin de ne pas les « bousculer » et de préserver ainsi le « pré-carré » et la « réalité » implacable dans la logique de ceux qui l’ont précédé ? Voilà tout le dilemme de Nicolas Sarkozy. Face à ce dilemme, il a choisi la solution la plus facile. Un discours inspiré de la littérature exotique coloniale sur l’Afrique qui n’ouvre pas de vrais débats politiques et économiques.

    Henri Guaino, a fait lire au Président un discours qui plonge ses racines dans le sous-sol livresque d’une époque à jamais révolue. La « pensée philosophique » du XIX ème siècle de Hegel dans son ouvrage « La raison de l’histoire », pour qui l’Afrique, comme le reprend justement le président dans son discours est « immobile » à travers « L’homme africain » qui « jamais ne s’élance vers l’avenir », la nostalgie de l’enfance africaine de Camara Laye qui symbolise une Afrique qui « refuse de lever la tête et regarder avec confiance l’avenir », la « négritude » de Léopold Sédar Senghor dont les écrits ont fait l’objet de vives critiques dans les universités africaines….

    Voici autant d’auteurs mobilisés pour ce premier discours présidentiel en Afrique subsaharienne, loin des réelles préoccupations des africains.

    A Dakar, les étudiants présents dans le grand amphithéâtre « UCAD » de l’université Cheikh Anta Diop, et non « la jeunesse africaine », auxquels le président s’est adressé voulaient, eux, entendre un autre discours, celui qui devait ouvrir les vrais débats politiques et économiques entre l’Afrique et l’Europe d’une part, et entre le monde et l’Afrique d’autre part.

    Ce premier discours présidentiel politico-mystico-historique ne fait pas avancer la réflexion en termes de rapports économiques entre le Nord et le Sud. J’ai lu tout le discours, de la première à la dernière ligne, hormis ces références philosophiques et historiques d’un autre âge sur l’Afrique, il n’y a point de questions qui induisent les enjeux économiques mondiaux d’aujourd’hui. Or, face à la mondialisation, l’Afrique, tout comme l’Europe et la France, doit relever de nouveaux défis.

    Par exemple, pourquoi ne pas avoir proposé qu’à l’avenir, on réfléchisse sur cette règle injuste non écrite qui réserve la direction du Fonds monétaire international à un Européen et la présidence de la Banque mondiale à un Américain ? Pourquoi ne pas revoir la représentation des pays pauvres du Sud au Conseil d’administration, la revalorisation de leurs droits de vote et de l’adoption d’un mode décisionnel plus équitable au sein de cette structure financière internationale ? Pourquoi poser la question de la « bonne gouvernance » à Libreville, au Gabon et en même temps occulter le système de gouvernance de la Banque mondiale dont l’affaire Paul Wolfowitz dans sa gestion occulte se révèle un exemple frappant d’opacité ?

    Il y aurait donc plusieurs types de discours selon l’interlocuteur que l’on a en face. S’il faut « choquer » pour « ouvrir le débat » comme au temps de la campagne présidentielle, le président, dans son discours à Dakar, s’est trompé d’époque, de sujets et à versé dans la violence symbolique des mots, en quête d’une légitimité politique en Afrique et dans la continuité du comportement politique de ses prédécesseurs de la Ve République.

    Continuité donc des discours de 1946 et 1958 de Brazzaville, au Congo, du Général de Gaulle qui furent les signes annonciateurs du « soleil des indépendances » des anciennes colonies françaises, ou de celui la Baule de François Mitterrand de 1990 annonçant le « soleil des démocraties africaines » pour les ex-colonies françaises. Eux aussi, se révélèrent en décalage total avec les réalités africaines et tous furent sans effet.

    Le président a cédé lui aussi aux « chants du crépuscule » de Victor Hugo et les Africains continueront à écouter, pendant longtemps, la longue, la très longue litanie des discours crépusculaires. Comme l’affirme Vincent Hugeux dans l’Epress « La rupture peut attendre car le chef de l’Etat n’a pas tourné le dos à la Françafrique »

    Mahamadou Siribié est Docteur en Sciences Politiques, président de l’Association «The New way’s Association»

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  • Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler — nous les Africains —, avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la conception que vous avez de ce continent et de ses habitants.

    Vous étiez venu dites-vous pour nous assurer que la France s’associera à nous si nous voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et sincère également.

    Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo, quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays !

    De quelle liberté, de quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain : Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ? Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.

    Vous étiez donc venu — vidi vici complétera l’autre -, regarder en face notre histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort.

    Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature.

    Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes, sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? - ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.

    Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux Droits de l’homme ?

    Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous.

    Seriez-vous aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous concernant. Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ?

    Car, oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous reconnaissons qu’il y a eu des «justes». Or vous savez fort bien que les justes n’excusent pas le totalitarisme.

    Vous avez tort de penser que les dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et les jeux des grandes puissances — dont la France évidemment, qui font et défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et nous résistons déjà, mais la France est-elle franchement de notre côté ? Qui a oublié le Rwanda ?

    Vous appelez à une «renaissance africaine», venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent sincèrement et franchement cette renaissance. Nous la jeunesse africaine, savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat autoproclamés démocrates.

    Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ?
    Sincèrement et franchement à vous.

    Antananarivo, le 3 août 2007

    Cette lettre ouverte est cosigné avec d'autres écrivains africains : Boubacar Boris Diop (Sénégal), Abderrahman Beggar (Maroc, Canada), Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis) , Koulsy Lamko (Tchad), Kangni Alem (université de Lomé), et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs).

    * Veuillez envoyer vos commentaires à ou en ligne sur www.pambazuka.org

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  • Dakar, Sénégal, le 26 juillet 2007

    Mesdames et Messieurs,
    Permettez-moi de remercier d'abord le gouvernement et le peuple sénégalais de leur accueil si chaleureux. Permettez-moi de remercier l'université de Dakar qui me permet pour la première fois de m'adresser à l'élite de la jeunesse africaine en tant que Président de la République française.

    Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l'on doit à des amis que l'on aime et que l'on respecte. J'aime l'Afrique, je respecte et j'aime les Africains.

    Entre le Sénégal et la France, l'histoire a tissé les liens d'une amitié que nul ne peut défaire. Cette amitié est forte et sincère. C'est pour cela que j'ai souhaité adresser, de Dakar, le salut fraternel de la France à l'Afrique toute entière.

    Je veux, ce soir, m'adresser à tous les Africains qui sont si différents les uns des autres, qui n'ont pas la même langue, qui n'ont pas la même religion, qui n'ont pas les mêmes coutumes, qui n'ont pas la même culture, qui n'ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Africains. Là réside le premier mystère de l'Afrique.

    Oui, je veux m'adresser à tous les habitants de ce continent meurtri, et, en particulier, aux jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs, qui parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui pourtant vous reconnaissez comme frères, frères dans la souffrance, frères dans l'humiliation, frères dans la révolte, frères dans l'espérance, frères dans le sentiment que vous éprouvez d'une destinée commune, frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de génération en génération et que l'exil lui-même ne peut effacer.

    Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, pour pleurer avec vous sur les malheurs de l'Afrique. Car l'Afrique n'a pas besoin de mes pleurs.

    Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, pour m'apitoyer sur votre sort parce que votre sort est d'abord entre vos mains. Que feriez-vous, fière jeunesse africaine de ma pitié ?

    Je ne suis pas venu effacer le passé car le passé ne s'efface pas.

    Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes.

    Il y a eu la traite négrière, il y a eu l'esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l'homme, ce fut un crime contre l'humanité toute entière.

    Et l'homme noir qui éternellement « entend de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit de l'un d'entre eux qu'on jette à la mer ». Cet homme noir qui ne peut s'empêcher de se répéter sans fin « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ». Cet homme noir, je veux le dire ici à Dakar, a le visage de tous les hommes du monde.

    Cette souffrance de l'homme noir, je ne parle pas de l'homme au sens du sexe, je parle de l'homme au sens de l'être humain et bien sûr de la femme et de l'homme dans son acceptation générale. Cette souffrance de l'homme noir, c'est la souffrance de tous les hommes. Cette blessure ouverte dans l'âme de l'homme noir est une blessure ouverte dans l'âme de tous les hommes.
    Mais nul ne peut demander aux générations d'aujourd'hui d'expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

    Jeunes d'Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l'esclavage comme des crimes envers l'humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

    Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

    Je suis venu vous proposer, jeunes d'Afrique, non d'oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser.

    Je suis venu vous proposer, jeunes d'Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d'en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l'avenir.

    Je suis venu, jeunes d'Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

    L'Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s'est entretué en Afrique au moins autant qu'en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l'Afrique.

    Ils ont eu tort.

    Ils n'ont pas vu la profondeur et la richesse de l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils étaient supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils étaient le progrès, qu'ils étaient la civilisation.

    Ils ont eu tort.

    Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

    Ils ont eu tort.

    Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.
    Ils ont eu tort.

    Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l'ouverture aux autres, l'échange, le partage parce que pour s'ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.

    Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

    Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n'étaient pas des voleurs, tous les colons n'étaient pas des exploiteurs.

    Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l'aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l'obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c'étaient les esprits, c'étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l'amour sans voir qu'ils semaient la révolte et la haine.

    La colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable des dictateurs. Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des gaspillages et de la pollution.

    Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l'amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.

    La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l'estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres.

    La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l'embryon d'une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur.

    La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l'Europe et le destin de l'Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.

    Et la France n'oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté.

    Nul ne peut faire comme si rien n'était arrivé.

    Nul ne peut faire comme si cette faute n'avait pas été commise.

    Nul ne peut faire comme si cette histoire n'avait pas eu lieu.

    Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen.

    Jeunes d'Afrique, vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l'Occident a déposé dans le cœur et dans l'âme de l'Afrique.

    Jeunes d'Afrique, la civilisation européenne a eu tort de se croire supérieure à celle de vos ancêtres, mais désormais la civilisation européenne vous appartient aussi.

    Jeunes d'Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté parce qu'elle est une maladie, une maladie de l'intelligence, et qui est ce qu'il y a de plus dangereux au monde.

    Jeunes d'Afrique, ne vous coupez pas de ce qui vous enrichit, ne vous amputez pas d'une part de vous-même. La pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme.

    Je veux vous dire, jeunes d'Afrique, que le drame de l'Afrique n'est pas dans une prétendue infériorité de son art, sa pensée, de sa culture. Car, pour ce qui est de l'art, de la pensée et de la culture, c'est l'Occident qui s'est mis à l'école de l'Afrique.

    L'art moderne doit presque tout à l'Afrique. L'influence de l'Afrique a contribué à changer non seulement l'idée de la beauté, non seulement le sens du rythme, de la musique, de la danse, mais même dit Senghor, la manière de marcher ou de rire du monde du XXème siècle.

    Je veux donc dire, à la jeunesse d'Afrique, que le drame de l'Afrique ne vient pas de ce que l'âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l'homme africain est aussi logique et raisonnable que l'homme européen.

    C'est en puisant dans l'imaginaire africain que vous ont légué vos ancêtres, c'est en puisant dans les contes, dans les proverbes, dans les mythologies, dans les rites, dans ces formes qui, depuis l'aube des temps, se transmettent et s'enrichissent de génération en génération que vous trouverez l'imagination et la force de vous inventer un avenir qui vous soit propre, un avenir singulier qui ne ressemblera à aucun autre, où vous vous sentirez enfin libres, libres, jeunes d'Afrique d'être vous-mêmes, libres de décider par vous-mêmes.

    Je suis venu vous dire que vous n'avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu'elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu'elles sont un antidote au matérialisme et à l'individualisme qui asservissent l'homme moderne, qu'elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l'aplatissement du monde.

    Je suis venu vous dire que l'homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l'homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.

    Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d'en faire la synthèse.

    Mais je suis aussi venu vous dire qu'il y a en vous, jeunes d'Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l'Afrique et celle de l'Europe.

    Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée.

    Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, vous donner des leçons.

    Je ne suis pas venu vous faire la morale.

    Mais je suis venu vous dire que la part d'Europe qui est en vous est le fruit d'un grand péché d'orgueil de l'Occident mais que cette part d'Europe en vous n'est pas indigne.

    Car elle est l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice et de l'égalité entre les femmes et les hommes.
    Car elle est l'appel à la raison et à la conscience universelles.

    Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

    Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès.

    Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble être écrit d'avance.

    Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin.

    Le problème de l'Afrique et permettez à un ami de l'Afrique de le dire, il est là. Le défi de l'Afrique, c'est d'entrer davantage dans l'histoire. C'est de puiser en elle l'énergie, la force, l'envie, la volonté d'écouter et d'épouser sa propre histoire.

    Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais existé.

    Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance.

    Le problème de l'Afrique, c'est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter.

    Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de s'inventer un passé plus ou moins mythique pour s'aider à supporter le présent mais de s'inventer un avenir avec des moyens qui lui soient propres.

    Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l'Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde.

    Le problème de l'Afrique, c'est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile.

    Le défi de l'Afrique, c'est d'apprendre à regarder son accession à l'universel non comme un reniement de ce qu'elle est mais comme un accomplissement.

    Le défi de l'Afrique, c'est d'apprendre à se sentir l'héritière de tout ce qu'il y a d'universel dans toutes les civilisations humaines.

    C'est de s'approprier les droits de l'homme, la démocratie, la liberté, l'égalité, la justice comme l'héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes.

    C'est de s'approprier la science et la technique modernes comme le produit de toute l'intelligence humaine.

    Le défi de l'Afrique est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s'enfermer parce qu'ils savent que l'enfermement est mortel.

    Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l'esprit humain.

    La faiblesse de l'Afrique qui a connu sur son sol tant de civilisations brillantes, ce fut longtemps de ne pas participer assez à ce grand métissage. Elle a payé cher, l'Afrique, ce désengagement du monde qui l'a rendue si vulnérable. Mais, de ses malheurs, l'Afrique a tiré une force nouvelle en se métissant à son tour. Ce métissage, quelles que fussent les conditions douloureuses de son avènement, est la vraie force et la vraie chance de l'Afrique au moment où émerge la première civilisation mondiale.

    La civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les cœurs et les mentalités africaines à l'universel et à l'histoire.

    Ne vous laissez pas, jeunes d'Afrique, voler votre avenir par ceux qui ne savent opposer à l'intolérance que l'intolérance, au racisme que le racisme.

    Ne vous laissez pas, jeunes d'Afrique, voler votre avenir par ceux qui veulent vous exproprier d'une histoire qui vous appartient aussi parce qu'elle fut l'histoire douloureuse de vos parents, de vos grands-parents et de vos aïeux.

    N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire au nom de la tradition parce qu'une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude.

    N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part dans l'aventure humaine, parce que sans vous, jeunes d'Afrique qui êtes la jeunesse du monde, l'aventure humaine sera moins belle.

    N'écoutez pas jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre identité, faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine, parce que pour échanger il faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux autres, il faut avoir quelque chose à leur dire.

    Ecoutez plutôt, jeunes d'Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l'histoire avaient placé l'Afrique.

    Il disait, lui l'enfant de Joal, qui avait été bercé par les rhapsodies des griots, il disait : « nous sommes des métis culturels, et si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s'adresse aussi aux Français et aux autres hommes ».

    Il disait aussi : « le français nous a fait don de ses mots abstraits -si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit ».

    Ainsi parlait Léopold Senghor qui fait honneur à tout ce que l'humanité comprend d'intelligence. Ce grand poète et ce grand Africain voulait que l'Afrique se mit à parler à toute l'humanité et lui écrivait en français des poèmes pour tous les hommes.

    Ces poèmes étaient des chants qui parlaient, à tous les hommes, d'êtres fabuleux qui gardent des fontaines, chantent dans les rivières et qui se cachent dans les arbres.

    Des poèmes qui leur faisaient entendre les voix des morts du village et des ancêtres.

    Des poèmes qui faisaient traverser des forêts de symboles et remonter jusqu'aux sources de la mémoire ancestrale que chaque peuple garde au fond de sa conscience comme l'adulte garde au fond de la sienne le souvenir du bonheur de l'enfance.
    Car chaque peuple a connu ce temps de l'éternel présent, où il cherchait non à dominer l'univers mais à vivre en harmonie avec l'univers. Temps de la sensation, de l'instinct, de l'intuition. Temps du mystère et de l'initiation. Temps mystique où le sacré était partout, où tout était signes et correspondances. C'est le temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui était grande, parce qu'elle se respecte et se répète de génération en génération, et transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi anciennes que les dieux.

    L'Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu'ils avaient partagé la même enfance. L'Afrique en a réveillé les joies simples, les bonheurs éphémères et ce besoin, ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner, ce besoin d'être en harmonie plutôt que d'être en conquête.

    Ceux qui jugent la culture africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour de grands enfants, tous ceux-là ont oublié que la Grèce antique qui nous a tant appris sur l'usage de la raison avait aussi ses sorciers, ses devins, ses cultes à mystères, ses sociétés secrètes, ses bois sacrés et sa mythologie qui venait du fond des âges et dans laquelle nous puisons encore, aujourd'hui, un inestimable trésor de sagesse humaine.

    L'Afrique qui a aussi ses grands poèmes dramatiques et ses légendes tragiques, en écoutant Sophocle, a entendu une voix plus familière qu'elle ne l'aurait crû et l'Occident a reconnu dans l'art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu'il éprouvait le besoin de ressusciter.

    Alors entendez, jeunes d'Afrique, combien Rimbaud est africain quand il met des couleurs sur les voyelles comme tes ancêtres en mettaient sur leurs masques, « masque noir, masque rouge, masque blanc–et-noir ».

    Ouvrez les yeux, jeunes d'Afrique, et ne regardez plus, comme l'ont fait trop souvent vos aînés, la civilisation mondiale comme une menace pour votre identité mais la civilisation mondiale comme quelque chose qui vous appartient aussi.
    Dès lors que vous reconnaîtrez dans la sagesse universelle une part de la sagesse que vous tenez de vos pères et que vous aurez la volonté de la faire fructifier, alors commencera ce que j'appelle de mes vœux, la Renaissance africaine.

    Dès lors que vous proclamerez que l'homme africain n'est pas voué à un destin qui serait fatalement tragique et que, partout en Afrique, il ne saurait y avoir d'autre but que le bonheur, alors commencera la Renaissance africaine.

    Dès lors que vous, jeunes d'Afrique, vous déclarerez qu'il ne saurait y avoir d'autres finalités pour une politique africaine que l'unité de l'Afrique et l'unité du genre humain, alors commencera la Renaissance africaine.

    Dès lors que vous regarderez bien en face la réalité de l'Afrique et que vous la prendrez à bras le corps, alors commencera la Renaissance africaine. Car le problème de l'Afrique, c'est qu'elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause.

    Et ce mythe empêche de regarder en face la réalité de l'Afrique.

    La réalité de l'Afrique, c'est une démographie trop forte pour une croissance économique trop faible.
    La réalité de l'Afrique, c'est encore trop de famine, trop de misère.

    La réalité de l'Afrique, c'est la rareté qui suscite la violence.

    La réalité de l'Afrique, c'est le développement qui ne va pas assez vite, c'est l'agriculture qui ne produit pas assez, c'est le manque de routes, c'est le manque d'écoles, c'est le manque d'hôpitaux.

    La réalité de l'Afrique, c'est un grand gaspillage d'énergie, de courage, de talents, d'intelligence.

    La réalité de l'Afrique, c'est celle d'un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu'il n'arrive pas à se libérer de ses mythes.

    La Renaissance dont l'Afrique a besoin, vous seuls, Jeunes d'Afrique, vous pouvez l'accomplir parce que vous seuls en aurez la force.

    Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous l'accomplissions ensemble parce que de la Renaissance de l'Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l'Europe et la Renaissance du monde.

    Je sais l'envie de partir qu'éprouvent un si grand nombre d'entre vous confrontés aux difficultés de l'Afrique.

    Je sais la tentation de l'exil qui pousse tant de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille.

    Je sais ce qu'il faut de volonté, ce qu'il faut de courage pour tenter cette aventure, pour quitter sa patrie, la terre où l'on est né, où l'on a grandi, pour laisser derrière soi les lieux familiers où l'on a été heureux, l'amour d'une mère, d'un père ou d'un frère et cette solidarité, cette chaleur, cet esprit communautaire qui sont si forts en Afrique.

    Je sais ce qu'il faut de force d'âme pour affronter le dépaysement, l'éloignement, la solitude.

    Je sais ce que la plupart d'entre eux doivent affronter comme épreuves, comme difficultés, comme risques.
    Je sais qu'ils iront parfois jusqu'à risquer leur vie pour aller jusqu'au bout de ce qu'ils croient être leur rêve.

    Mais je sais que rien ne les retiendra.

    Car rien ne retient jamais la jeunesse quand elle se croit portée par ses rêves.

    Je ne crois pas que la jeunesse africaine ne soit poussée à partir que pour fuir la misère.

    Je crois que la jeunesse africaine s'en va parce que, comme toutes les jeunesses, elle veut conquérir le monde.

    Comme toutes les jeunesses, elle a le goût de l'aventure et du grand large.

    Elle veut aller voir comment on vit, comment on pense, comment on travaille, comment on étudie ailleurs.

    L'Afrique n'accomplira pas sa Renaissance en coupant les ailes de sa jeunesse. Mais l'Afrique a besoin de sa jeunesse.

    La Renaissance de l'Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser.

    La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que le monde lui appartient comme à toutes les jeunesses de la terre.

    La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que tout deviendra possible comme tout semblait possible aux hommes de la Renaissance.

    Alors, je sais bien que la jeunesse africaine, ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence. Elle ne peut pas être la seule jeunesse du monde qui n'a le choix qu'entre la clandestinité et le repliement sur soi.

    Elle doit pouvoir acquérir, hors d'Afrique la compétence et le savoir qu'elle ne trouverait pas chez elle.
    Mais elle doit aussi à la terre africaine de mettre à son service les talents qu'elle aura développés. Il faut revenir bâtir l'Afrique ; il faut lui apporter le savoir, la compétence le dynamisme de ses cadres. Il faut mettre un terme au pillage des élites africaines dont l'Afrique a besoin pour se développer.

    Ce que veut la jeunesse africaine c'est de ne pas être à la merci des passeurs sans scrupules qui jouent avec votre vie.

    Ce que veut la jeunesse d'Afrique, c'est que sa dignité soit préservée.

    C'est pouvoir faire des études, c'est pouvoir travailler, c'est pouvoir vivre décemment. C'est au fond, ce que veut toute l'Afrique. L'Afrique ne veut pas de la charité. L'Afrique ne veut pas d'aide. L'Afrique ne veut pas de passe-droit.

    Ce que veut l'Afrique et ce qu'il faut lui donner, c'est la solidarité, la compréhension et le respect.

    Ce que veut l'Afrique, ce n'est pas que l'on prenne son avenir en main, ce n'est pas que l'on pense à sa place, ce n'est pas que l'on décide à sa place.

    Ce que veut l'Afrique est ce que veut la France, c'est la coopération, c'est l'association, c'est le partenariat entre des nations égales en droits et en devoirs.
    Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez la justice, vous voulez le Droit ? C'est à vous d'en décider. La France ne décidera pas à votre place. Mais si vous choisissez la démocratie, la liberté, la justice et le Droit, alors la France s'associera à vous pour les construire.

    Jeunes d'Afrique, la mondialisation telle qu'elle se fait ne vous plaît pas. L'Afrique a payé trop cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder à celui du laisser-faire.

    Jeunes d'Afrique vous croyez que le libre échange est bénéfique mais que ce n'est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n'est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu'à être trop naïve, l'Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier. Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation, avec plus d'humanité, avec plus de justice, avec plus de règles.
    Je suis venu vous dire que la France la veut aussi. Elle veut se battre avec l'Europe, elle veut se battre avec l'Afrique, elle veut se battre avec tous ceux, qui dans le monde, veulent changer la mondialisation. Si l'Afrique, la France et l'Europe le veulent ensemble, alors nous réussirons. Mais nous ne pouvons pas exprimer une volonté à votre place.

    Jeunes d'Afrique, vous voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez la hausse du niveau de vie.

    Mais le voulez-vous vraiment ? Voulez-vous que cessent l'arbitraire, la corruption, la violence ? Voulez-vous que la propriété soit respectée, que l'argent soit investi au lieu d'être détourné ? Voulez-vous que l'État se remette à faire son métier, qu'il soit allégé des bureaucraties qui l'étouffent, qu'il soit libéré du parasitisme, du clientélisme, que son autorité soit restaurée, qu'il domine les féodalités, qu'il domine les corporatismes ? Voulez-vous que partout règne l'État de droit qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce qu'il peut attendre des autres ?

    Si vous le voulez, alors la France sera à vos côtés pour l'exiger, mais personne ne le voudra à votre place.
    Voulez-vous qu'il n'y ait plus de famine sur la terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre africaine, il n'y ait plus jamais un seul enfant qui meure de faim ? Alors cherchez l'autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. L'Afrique a d'abord besoin de produire pour se nourrir. Si c'est ce que vous voulez, jeunes d'Afrique, vous tenez entre vos mains l'avenir de l'Afrique, et la France travaillera avec vous pour bâtir cet avenir.

    Vous voulez lutter contre la pollution ? Vous voulez que le développement soit durable ? Vous voulez que les générations actuelles ne vivent plus au détriment des générations futures ? Vous voulez que chacun paye le véritable coût de ce qu'il consomme ? Vous voulez développer les technologies propres ? C'est à vous de le décider. Mais si vous le décidez, la France sera à vos côtés.

    Vous voulez la paix sur le continent africain ? Vous voulez la sécurité collective ? Vous voulez le règlement pacifique des conflits ? Vous voulez mettre fin au cycle infernal de la vengeance et de la haine ? C'est à vous, mes amis africains, de le décider . Et si vous le décidez, la France sera à vos côtés, comme une amie indéfectible, mais la France ne peut pas vouloir à la place de la jeunesse d'Afrique.
    Vous voulez l'unité africaine ? La France le souhaite aussi.

    Parce que la France souhaite l'unité de l'Afrique, car l'unité de l'Afrique rendra l'Afrique aux Africains.

    Ce que veut faire la France avec l'Afrique, c'est regarder en face les réalités. C'est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes.

    Ce que la France veut faire avec l'Afrique, c'est le co-développement, c'est-à-dire le développement partagé.

    La France veut avec l'Afrique des projets communs, des pôles de compétitivité communs, des universités communes, des laboratoires communs.

    Ce que la France veut faire avec l'Afrique, c'est élaborer une stratégie commune dans la mondialisation.

    Ce que la France veut faire avec l'Afrique, c'est une politique d'immigration négociée ensemble, décidée ensemble pour que la jeunesse africaine puisse être accueillie en France et dans toute l'Europe avec dignité et avec respect.

    Ce que la France veut faire avec l'Afrique, c'est une alliance de la jeunesse française et de la jeunesse africaine pour que le monde de demain soit un monde meilleur.

    Ce que veut faire la France avec l'Afrique, c'est préparer l'avènement de l'Eurafrique, ce grand destin commun qui attend l'Europe et l'Afrique.

    A ceux qui, en Afrique, regardent avec méfiance ce grand projet de l'Union Méditerranéenne que la France a proposé à tous les pays riverains de la Méditerranée, je veux dire que, dans l'esprit de la France, il ne s'agit nullement de mettre à l'écart l'Afrique, qui s'étend au sud du Sahara mais, qu'au contraire, il s'agit de faire de cette Union le pivot de l'Eurafrique, la première étape du plus grand rêve de paix et de prospérité qu'Européens et Africains sont capables de concevoir ensemble.

    Alors, mes chers Amis, alors seulement, l'enfant noir de Camara Laye, à genoux dans le silence de la nuit africaine, saura et comprendra qu'il peut lever la tête et regarder avec confiance l'avenir. Et cet enfant noir de Camara Laye, il sentira réconciliées en lui les deux parts de lui-même. Et il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l'humanité.

    Je vous remercie.

    * Nicolas Sarkozy est président de la République français

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  • Lors de sa récente visite de travail en Afrique sub-saharienne, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, a prononcé à Dakar un discours adressé à « l’élite de la jeunesse africaine ». Ce discours a profondément choqué une grande partie de ceux à qui il était destiné, ainsi que les milieux professionnels et l’intelligentsia africaine francophone. Viendrait-il à être traduit en anglais qu’il ne manquerait pas de causer des controverses bien plus soutenues compte tenu des traditions de nationalisme, de panafricanisme et d’afrocentrisme plus ancrées chez les Africains anglophones que chez les francophones. Achille Mbembe, professeur de sciences politiques et d’histoire à l’Université de Witvatersrand de Johannesburg, en fait, ici, une critique argumentée.
    [Le texte d’Achille Mbembe a été publié sur ce site le 1er août 2007 [1].
    Il a été complété le 5 août 2007 par un codicille de Catherine Coquery–Vidrovitch.]

    L’Afrique de Nicolas Sarkozy
    « Le viol souvent commence par le langage »

    En auraient-ils eu l’opportunité, la majorité des Africains francophones aurait sans doute voté contre Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles françaises.

    Ce n’est pas que son concurrent d’alors, et encore moins le parti socialiste, aient quoi que ce soit de convaincant à dire au sujet de l’Afrique, ou que leurs pratiques passées témoignent de quelque volonté que ce soit de refonte radicale des relations entre la France et ses ex-colonies. Le nouveau président français aurait tout simplement payé cher son traitement de l’immigration lorsqu’il était le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, ses collusions avec l’extrême droite raciste et son rôle dans le déclenchement des émeutes de 2005 dans les banlieues de France.

    Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation - celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris.

    Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait un grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.

    Il était donc attendu. Dire qu’il a déçu est une litote. Certes, le cartel des satrapes (d’Omar Bongo, Paul Biya et Sassou Nguesso à Idris Déby, Eyadéma Fils et les autres) se félicite de ce qui apparaît clairement comme le choix de la continuité dans la gestion de la « Françafrique » - ce système de corruption réciproque qui lie la France à ses affidés africains.

    Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos franchement choquants. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible.

    Régression

    Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des « nouvelles élites françaises » (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

    Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

    Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les « nouvelles élites françaises » prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230).

    Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.

    Les « nouvelles élites françaises » ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des « Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de France estiment désormais que l’on ne peut rendre compte de sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire coloniale.

    À leurs yeux, on ne peut parler de l’Afrique qu’en suivant, en sens inverse, le chemin du sens et de la raison, peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. D’où la tendance à saturer les mots, à recourir à une sorte de pléthore verbale, à procéder par la suffocation des images – toutes choses qui octroient au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar son caractère heurté, bégayant et abrupt.

    J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se cachent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

    Aux sources de l’ethnologie coloniale

    À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme qui constitue l’un des visages privilégiés du racisme à la française.

    Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur « la mentalité primitive » ou encore « prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les « sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du mythe.

    Se présentant – coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl derrière le masque du « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la « culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’il considérait qu’après tout, l’homme noir est un enfant. Comme son contemporain Ludwig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cosmogonique, L’homme et la terre, L’esprit comme ennemi de l’âme), il estimait que l’homme occidental avait payé d’une dévitalisation génératrice de comportements impersonnels la démesure dans l’usage de la volonté – le formalisme auquel il doit sa puissance sur la nature.

    De son côté, le missionnaire belge Placide Tempels dissertait sur « la philosophie bantoue » dont l’un des principes était, selon lui, la symbiose entre « l’homme africain » et la nature. Aux yeux du bon père, la force vitale constitue l’être de l’homme bantu. Celle-ci se déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui s’avère un « chef ».

    Telles sont d’ailleurs, en plus de Pierre Teilhard de Chardin, les sources principales de la pensée de Senghor qu’Henri Guaino se fait fort de mobiliser dans l’espoir de donner aux propos présidentiels une caution autochtone. Ignore-t-il donc l’inestimable dette que, dans sa formulation du concept de la négritude ou dans la formation de ses notions de culture, de civilisation, voire de métissage, le poète sénégalais doit aux théories les plus racistes, les plus essentialistes et les plus biologisantes de son époque ?

    Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale. Au demeurant, celle-ci se nourrit de nombreux récits de voyage et nourrit à son tour toute une culture populaire dont les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture et la sculpture, la photographie ou les expositions ne sont qu’un aspect. Ici, on s’efforce de créer un objet qui, loin de permettre d’effectuer le travail de reconnaissance de l’Autre, fait plutôt de ce dernier un objet substitutif, de donner libre cours à des fantasmes.

    Le conseiller spécial du président français reprend à son compte cette technique aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des idéologues de la différence et des poncifs de l’ontologie africaine. Puis il procède comme si l’idée selon laquelle il existerait une essence nègre, une « âme africaine » dont « l’homme africain » (Muntu) serait la manifestation la plus vivante – comme si cette idée somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu, est à cet égard un classique.

    Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, « l’homme africain » du président Sarkozy est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc ») – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

    Pour le reste, l’Afrique des « nouvelles élites françaises » est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien de commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde - celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés.

    La politique de l’ignorance

    Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain.

    Je ne parle pas de la contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés, ni de la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont contribué. Je parle des milliards de son propre trésor que le gouvernement français a commis dans cette grande œuvre et ne m’explique guère comment, au terme d’un tel investissement, on peut encore, aujourd’hui, parler de l’Afrique en des termes aussi peu intelligents.

    Que cache cette politique de l’ignorance volontaire et assumée ?

    Comment peut-on se présenter à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au début du XXIe siècle et parler à l’élite intellectuelle africaine comme si l’Afrique n’avait pas de tradition intellectuelle et critique propre et comme si Senghor et Camara Laye étaient les derniers mots de l’intelligence africaine au cours du XXe siècle ?

    Par ailleurs, où sont donc passées les connaissances accumulées au cours des cinquante dernières années par l’Institut de Recherche sur le Développement, les laboratoires du Centre National de la Recherche Scientifique, les nombreux appels d’offres thématiques réunissant chercheurs africains et français qui ont tant servi à renouveler notre connaissance du continent – initiatives souvent généreuses auxquelles il m’est d’ailleurs arrivé, plus d’une fois, d’être associé ?

    Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite.

    Déni de responsabilité

    Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance », voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ?

    Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la « pacification », de « la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la « diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

    En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis - auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des nécessités fâcheuses ».

    Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier », ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle.

    D’autre part, il faut être cohérent et cesser de tenir à propos de la colonisation des propos à géométrie variable – certains pour la consommation interne et d’autres pour l’exportation. Qui convaincra-t-on en effet de sa bonne foi si, en sous-main des proclamations de sincérité telles que celles de Dakar, l’on cherche à dédouaner le système colonial en cherchant à nommer, à titre posthume comme maréchal, des figures aussi sinistres que Raoul Salan ou en cherchant à construire un mémorial à des tueurs comme Bastien Thiry, Roger Degueldre, Albert Dovecar et autres Claude Piegts ?

    Conclusion

    La majorité des Africains ne vit ni en France, ni dans les anciennes colonies françaises. Elle ne cherche pas à émigrer dans l’Hexagone. Dans l’exercice quotidien de leur métier, des millions d’Africains ne dépendent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur survie, ils ne doivent strictement rien à la France et la France ne leur doit strictement rien. Et c’est bien ainsi.

    Ceci dit, un profond rapport intellectuel et culturel lie certains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous avons été formés en partie. Une forte minorité de citoyens français d’origine africaine, descendants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le sort est loin de nous être indifférent, tout comme celui des immigrés illégaux qui, malgré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néanmoins droit à un traitement humain.

    Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ; que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; qu’il n’y a pas de mission nègre comme il n’y a pas de fardeau blanc ; que nous n’avons ni le droit ni le devoir d’exiger réparation de qui que ce soit ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre propre fondement.

    Aujourd’hui, y compris parmi les Africains francophones dont la servilité à l’égard de la France est particulièrement accusée et qui sont séduits par les sirènes du nativisme et de la condition victimaire, beaucoup d’esprits savent pertinemment que le sort du continent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France. Après un demi-siècle de décolonisation formelle, les jeunes générations ont appris que de la France, tout comme des autres puissances mondiales, il ne faut pas attendre grand-chose. Personne ne sauvera les Africains malgré eux.

    Elles savent aussi que jugées à l’aune de l’émancipation africaine, certaines de ces puissances sont plus nuisibles que d’autres. Et que compte tenu de notre vulnérabilité passée et actuelle, le moins que nous puissions faire est de limiter ce pouvoir de nuisance. Une telle attitude n’a rien à voir avec la haine de qui que ce soit. Au contraire, elle est le préalable à une politique de l’égalité sans laquelle il ne saurait y avoir un monde commun.

    Si donc la France veut jouer un rôle positif dans l’avènement de ce monde commun, il faut qu’elle renonce à ses préjugés. Il faut que ses nouvelles élites opèrent le travail intellectuel nécessaire à cet effet. On ne peut pas parler à l’ami sans s’adresser à lui. Etre capable d’amitié, c’est, comme le soulignait Jacques Derrida, savoir honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être. Cela est un signe de liberté.

    Pour l’heure, le prisme à partir duquel elles regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports d’amitié qui seraient coextensifs à des rapports de justice et de respect. Tant que cet aggiornamento n’est pas réalisé, ses clients et affidés locaux continueront de l’utiliser pour de tristes fins. Mais personne, ici, ne la prendra vraiment au sérieux et, encore moins, l’écoutera.

    Achille MBEMBE est Professeur de sciences politiques et d’histoire à l’Université de Witvatersrand de Johannesburg

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  • « Y a pas rupture », aurait pensé le bon tirailleur sénégalais amateur de Banania, après avoir écouté la péroraison de Nicolas Sarkozy à la jeunesse africaine – et avec lui l’auditoire médusé de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar devant lequel le président de la République française avait choisi de présenter sa vision du continent, ce 26 juillet.

    Le cynisme avec lequel celui-ci avait raflé la mise de la libération des infirmières bulgares, en véritable coucou de la diplomatie, au nez et à la barbe de tous ceux qui la négociaient depuis de longues années, moyennant quelques contrats juteux, l’itinéraire de ce premier périple subsaharien au cœur du « pré carré » et bien à l’écart des pays anglophones, fussent-ils éminents partenaires de notre économie, la formule indigéniste convenue selon laquelle « en Afrique, le doyen, cela compte » pour justifier l’étape gabonaise – tout cela ne laissait guère d’incertitude quant à la continuité de la « Françafrique » qu’entendait assumer le nouvel hôte de l’Elysée.

    Comme il fallait s’y attendre, les appels vibrants en faveur de la refondation de la relation franco-africaine, durant la campagne électorale, n’engageaient que ceux qui avaient voulu y croire ou qu’avaient désespéré les paroles ineptes de Ségolène Royal sur la place que devait prendre l’énergie solaire dans l’aide publique au développement.

    Mais le pragmatisme de la Realpolitik est une chose, sa théorisation en est une autre. Or, les propos dakarois de Nicolas Sarkozy sont littéralement stupéfiants, au-delà de leur maladresse insigne, voire de leur incongruité dans une Université (Cheikh Anta Diop) qui porte le nom de l’un des principaux penseurs de la négritude. «Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (…) Jamais il ne s’élance vers l’avenir (…) Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout est écrit d’avance (…) Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès », a déclaré le président de la République. Il a ainsi repris presque mot pour mot le célèbre poncif hégélien : "L’Afrique, aussi loin que remonte l’histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance, qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit".

    Nicolas Sarkozy, qui aime à citer les grands auteurs républicains, aurait pu aussi bien reprendre le Discours sur l’Afrique de Victor Hugo, en 1879, dans lequel notre poète national se désolait de « ce bloc de sable et de cendre, ce morceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle », et enjoignait aux Européens : « Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu la donne aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la ». C’est ce qu’elle fit, l’Europe, et si nous avons bien compris le verbe présidentiel elle n’a pas à en éprouver le moindre remords, quels que fussent ses « torts » indéniables en la matière. Car « nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères » – un adage que devraient méditer nos amis allemands, ces pauvres imbéciles qui se croient engagés par les turpitudes de leurs parents nazis ! Car au fond les colonisateurs « se trompaient mais ils étaient sincères » (n’est-il pas à craindre que les nazis et les staliniens, « sincères », l’étaient eux aussi ?).

    Nicolas Sarkozy renoue de la sorte avec le discours de légitimation de la conquête qui justifiait la « mission civilisatrice » de la France dans les colonies par l’incapacité de l’âme primitive à « entrer dans l’Histoire », à mettre en valeur les fabuleuses richesses du continent et à épouser les idées du « Progrès », toute engluée qu’elle était dans l’ « immobilité » de la tradition.

    On devine le président français assez ignorant des sciences sociales. Pourtant il se dit soucieux de les rendre « utiles » grâce à la réforme de l’Université et du Cnrs. En l’occurrence ce fut une belle occasion perdue de les exploiter. En effet, la lecture de quelques-uns des nombreux livres d’histoire et d’anthropologie écrits, entre autres, et pour nous en tenir aux plus facilement accessibles, par les chercheurs français depuis une cinquantaine d’années aurait appris à Nicolas Sarkozy que les sociétés africaines ont bien entendu une histoire. Que celle-ci est très ancienne et qu’elle a véhiculé des idées autochtones de « progrès » telles que la notion de olaju (littéralement les « Lumières ») chez les Yoruba du Nigeria. Que le développement des grandes cultures de rente comme l’huile de palme au Nigeria et au Ghana, l’arachide au Sénégal ou le cacao en Côte d’Ivoire a souvent précédé l’occupation coloniale et s’est généralement effectué indépendamment des politiques publiques de « mise en valeur ».

    En bref que l’immuabilité de la « tradition africaine » n’a jamais existé que dans l’esprit des Européens et que de façon générale elle « n’appartient point aux hommes », ainsi que le faisait remarquer Voltaire avant les délires racialistes du 19ème siècle – pas même aux « hommes noirs ».

    Ce petit exercice de lecture lui aurait également enseigné que les Africains d’aujourd’hui, à l’instar de leurs ancêtres, ne sont pas étrangers à l’« aventure » et savent « s’élancer vers l’avenir ». Telle est précisément la signification de l’émigration que ne dicte pas la seule désespérance des jeunes face à la misère, comme on l’ânonne trop souvent et comme l’a paradoxalement reconnu le président lui-même dans son discours, mais bel et bien leur volonté positive de conquérir leur dignité d’homme adulte, de bénéficier des opportunités de la globalisation, d’en faire profiter leur pays et leur famille, de s’enrichir matériellement et culturellement.

    Une soif d’ « aventure » - les « sapeurs » congolais empruntent précisément ce mot pour parler de leur voyage initiatique à Paris - que n’étancheront pas la problématique hors sujet du « co-développement » et la mise sous tutelle du ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Derechef les bibliothèques des universités et des centres de recherche regorgent d’études qui démontrent l’inanité de cette approche et plus largement de la politique de quotas supposée attirer la main d’œuvre qualifiée et décourager le regroupement familial des pauvres hères.

    Las, cette littérature n’intéresse guère nos dirigeants qui préfèrent gaver l’électorat de fadaises populistes plutôt que de l’informer des besoins réels de notre économie et de nos possibilités (et impossibilités) concrètes en matière de régulation des migrations.

    Tenus à quelques kilomètres des plages d’où ces pionniers des temps modernes prennent la mer, forts de leur histoire mais au péril de leur vie du fait des législations malthusiennes et objectivement criminelles de l’ « Europe forteresse », les propos régressifs du président de la République ont eu quelque chose d’abject.

    Jean-François Bayart est chercheur. Il est auteur de L’Etat en Afrique : la politique du ventre, Fayard,(nouvelle édition 2006)

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