Immunodépresseurs, traitements contre le diabète, antibiotiques, antifongiques, traitements contre les infections, vaccins - tout ceci est disponible de façon naturelle en Afrique et a été utilisé depuis des siècles par les autochtones. Mais ces pratiques sont de nos jours menacées alors que les laboratoires Occidentaux pillent ces connaissances et ces ressources naturelles.
La publication de « Out of Africa: Mysteries of Access and Benefit Sharing » (Hors d’Afrique: Les Mystères de l’Accessibilité et de son Partage Bénéfique) a éclairci quelque peu cette tendance croissante au bio-piratage qui se répand à travers le continent Africain. Beth Burrows, de l’Institut Edmonds, un organisme à but non lucratif spécialisé dans l’éducation environnementale, a répondu à quelques questions posée par Pambazuka au sujet de son rapport.
PAMBAZUKA NEWS: Comment définissez-vous la bio-piraterie ?
BETH BURROWS: Comme précisé dans l’introduction d’Hors d’Afrique, la définition retenue dans le contexte de cette œuvre était comme suit: « lorsqu’il y a un accès ou une acquisition concernant la biodiversité (s’accompagnant ou non des savoirs traditionnels s’y rattachant), ne comprenant pas au préalable un consentement éclairé y compris sur les bienfaits d’un tel partage de ces informations de la part de ceux dont les connaissances sur la biodiversité (ou les savoirs traditionnels) ont été «obtenus » ou «acquis », il y a bio-piraterie, c’est-à-dire, du vol. »
PAMBAZUKA NEWS: Quelle est la relation entre le développement de l’Afrique et la bio-piraterie ? Quel est le rapport entre un développement durable et la protection de la biodiversité ?
BETH BURROWS: L’Afrique jouit d’une biodiversité très riche. Elle devrait être en mesure de contrôler la manière dont cette «richesse» est utilisée et de s’assurer qu’elle sera toujours exploitée pour le plus grand bien (au présent comme au futur) de son peuple et d’autres biodiversités du continent. Il est au delà de ma compétence (ou de mon audace) de prétendre dire comment chaque pays et chaque groupe d’habitants envisage exactement son propre développement. Il faudrait poser cette question à tous ces différents groupes.
Si la biodiversité ne peut être maintenue, de toute évidence elle ne sera pas « protégée» ou accessible aux générations futures. Très vraisemblablement, ce sont ceux qui ont su gérer la biodiversité des siècles durant -les personnes qui vivent au seun de cette dernière- qui sont les mieux à même de juger comment entretenir et protéger leur propre biodiversité.
Se contenter de consommer la biodiversité dans le but de rendre plus aisée des projets de développement à court terme ne semble pas raisonnable en termes de conservation (et d’utilisation future). C’est ce qu’avaient compris ceux qui créèrent la Convention sur la Diversité Biologique (CDB). Ce traité était censé reposer sur trois piliers - conservation, usage durable et partage équitable des retombées positives provenant d’une utilisation durable.
Comme l’avait écrit Hamdallah Zedan, ancien Secrétaire du CDB, au sujet d’un partage équitable de ces bienfaits: « Ce dernier objectif est d’une importance toute particulière pour les pays en voie de développement, car ils disposent de la plus grande partie de la diversité biologique mondiale mais perçoivent que, en règle générale, ils ne reçoivent pas une part équitable des avantages dérivés de l’emploi de leurs ressources utilisées pour le développement d’innovations telles que des cultures à haut rendement, des produits pharmaceutiques ou cosmétiques.
Un tel système diminue la motivation que pourraient éprouver les pays nantis d’un point de vue biologique mais plus dépourvus économiquement à conserver et à utiliser de façon durable leurs ressources pour le bénéfice ultime de tous les habitants de notre Monde.
PAMBAZUKA NEWS: Quelles sont les considérations éthiques sous-tendant la bio-piraterie, et quelles protections sont actuellement en place pour protéger la biodiversité en Afrique ?
BETH BURROWS: Les considérations éthiques concernant la bio-piraterie, ou, de façon plus appropriée, concernant les objections à cette pratique, sont identiques à celles concernant le vol, le manque de respect et le colonialisme.
Toute « protection » contre la bio-piraterie qui se pratique en Afrique devrait être établie au niveau national (bien que en quelques lieus ailleurs dans le monde, certaines communautés locales ont élaboré leurs propres règles et refusé l’accès à leur biodiversité à tout individu refusant de s’y conformer).Cette protection nationale devrait être reflétée dans des lois sur l’Accès et le Partage des bienfaits (APA) découlant de la biodiversité de chaque pays. Il serait également nécessaire d’avoir une réglementation gouvernant la reconnaissance des droits des communauté autochtones et locales à leur propre biodiversité.
Quoique beaucoup de pays ont signé la Convention de la Diversité Biologique, beaucoup d’entre elles n’ont toujours pas mis en place de réglementations sur l’Accès et le Partage des Avantages (APA) , ou ne les ont pas mis en application. Qui plus est, le CDB n’a toujours pas accepté de se voir lié par des accords internationaux concernant l’accessibilité et le partage de ces bienfaits (les organisations du CDB s’affairent actuellement à négocier de tels accords).
Malheureusement, un grand nombres de signataires n’ont toujours pas passé de lois à portée nationale visant à gouverner l’accès et le partage des bienfaits en ce qui concerne les ressources génétiques de leur pays (ainsi que celles d’une variété de peuples autochtones vivant à l’intérieur de leurs frontières).
PAMBAZUKA NEWS: Quelles sont les répercussions, à la fois sur l’environnement et pour la société, qui résultent de la bio-piraterie ? Comment sont, en ce cas, lésées les cultures indigènes et leurs communautés ?
BETH BURROWS: Il faudrait poser cette question à chaque groupe à qui on a enlevé des substances ou des connaissances traditionnelles (avec leur accord, l’attribution de leur contribution et / ou une rémunération). Chaque groupe n’a pas nécessairement ressenti ou pensé de la même façon cette situation. Toute privation (ou dégradation, ou encore sur-consommation de biodiversité) n’aurait pas le même effet dans chaque lieu.
En règle générale, les répercussions humaines peuvent aller d’une impression d’avoir été dépouillé, ou d’avoir été victimes d‘un manque de respect, jusqu’à un sentiment d’avoir été complètement délaissé. Chaque peuple doit décider pour lui-même quelles ont été les répercussions. Ce n’est pas à un étranger au groupe de prendre cette décision.
En ce qui concerne l’environnement, il est également difficile de donner une réponse générale à une question sur les conséquences de la bio-piraterie. C’est un thème demandant une enquête au niveau national (et local). Dans le pire des cas, il se peut que la bio-piraterie exerce une telle pression sur une ressource génétique que cette dernière puisse disparaître entièrement du lieu dont elle est originaire. La biodiversité pourrait devenir rare et chère et, finalement, entièrement inaccessible à ceux pour qui elle était autrefois abondante et utilisée librement.
PAMBAZUKA NEWS: Pourriez-vous estimer, en termes financiers, les profits qui ont été réalisés grâce à la bio-piraterie en Afrique ?
BETH BURROWS: Non. Il faudrait procéder à une telle enquête exaction par exaction. Alors que certains de ces « vols » n’ont pas donné lieu au moindre profit, d’autres se seraient soldés par des bénéfices de plusieurs milliards. Et, bien sûr, il y a toute la question de déterminer qu’est-ce qui constitue un « profit » et qui tient les comptes.
PAMBAZUKA NEWS: Que faudrait-il faire, à un niveau tant international que local, pour se préminir contre la bio-piraterie ? Quelles politiques devraient être mises en place, et que doivent mettre en œuvre les communautés afin de protéger la biodiversité de leur territoire ?
BETH BURROWS: Les communautés doivent, à tous les niveaux, décider sous quelles conditions elles donneront accès à leur biodiversité et à leurs connaissances traditionnelles. Il leur faut mettre en place un système leur permettant de traiter avec ceux qui viendraient accèder à leur biodiversité. Ce système devrait être connu de tous.
Au niveau national, ce système doit être inscrit dans la loi, et également au niveau international, où, il nous faut l’espèrer, un niveau minimal d’APA (Accès et Partage des Avantages (APA) sera rendu obligatoire, niveau au dessous duquel il serait inacceptable d’obtemperer. Il faudra peut-être construire une armature juridique en certains endroits pour s’assurer que de telles lois soient établies et appliquées. Dans certaines parties du monde, il s’agirait d’une armature légale. Dans d’autres endroits, une armature éthique.
Pour que ce système fonctionne, il faudrait que les chercheurs universitaires comprennent que les temps ont changé et que les conditions leur permettant d’accéder à la biodiversité ont changé également.Qui plus est, il faudrait également des changements parallèles dans les lois régissant les brevets, au niveau national comme international, pour s’assurer que nul ne puisse breveter aucune trouvaille quel qu’elle soit sans révéler la source de tout matériel biologique utilisé dans son « invention », et sans annexer une copie de l’accord correspondant à l’accès et au partage des avantages afférents à la demande de brevet.
Il me faut noter à ce sujet que ceci serait encore plus compliqué que je l’ai décrit. Par exemple, beaucoup de personnes estiment qu’un brevet portant sur des substances biologiques serait ni éthique ni désirable. En ce qui les concernent, tout accord CAPA devrait inclure une clause interdisant de breveter le matériel, la connaissance et tout ce qui en dériverait.
La nécessité de résoudre ces questions nombreuses et épineuses explique pourquoi les nations du monde, à part quelques exceptions; comprennent l’intérêt de négocier un traité APA dans le contexte du CDB.
*Veuillez envoyer vos commentaires à :
*Cet article a d’abord paru dans l’édition anglaise de Pambazuka News numéro 244. Voir :
Tagged under GouvernanceNous sommes inquiets, en tant que paysans africains, que d’autres veuillent décider à notre place de ce que doit être le développement de l’Afrique. Surtout quand cela fait sans qu’on ne soit consulté, sans aucune coordonnation avec nous. Il est vrai que nous sommes pauvres, que nous avons des faiblesses, mais nous ne sommes pas dans une situation d’abandonner notre destin entre les mains des autres. Aujourd’hui donc, plus que jamais, face à la Révolution verte, face à l’agriculture liée au biocarburant nous prenons en compte l’adage qui dit que «tout ce qui se fait sans moi est contre moi.
L’urgence devant laquelle la société civile paysanne africaine se trouve, de devoir se mobiliser et s’opposer aux nouvelles politiques agricoles qu’on cherche à nous imposer découle essentiellement d’un fait : les gouvernements africains ont cessé d’être des forces de propositions alternatives ; elles ne s’approchent pas non plus des acteurs qui peuvent les aider dans une réflexion positive pour prendre les bonnes décisions. Si les décideurs africains prenaient le parti de consulter les organisations paysannes, de diagnostiquer avec elles les situations qu’on traverse et de faire ensemble les bons choix, à travers un processus participatif, la situation du continent changerait.
Les paysans africains qui vivent la pauvreté dans ses causes comme des conséquences, sont les mieux à mêmes de proposer les solutions qu’il leur faut. Ceux qui vivent dans les villages sont les mieux à même de développer ces villages. L’Afrique ne se développera pas par la stratégie du haut vers le bas. Seulement, quand les Etats reçoivent des financements et ne veulent pas qu’on sache ce qu’ils en font, ils ne peuvent que procéder ainsi. Aujourd’hui, dans la plupart des projets de développement, on assiste à des détournements d’objectif. Les fonds sont investis ailleurs que dans les domaines auxquels ils étaient destinés, en particulier au profit des communautés de base.
Aujourd’hui que les multinationales s’engagent derrière la révolution agricole qui s’annonce, le défi est encore plus sérieux pour la société civile paysanne dont la capacité de mobilisation est encore faible. Jusqu’ici il nous faut le soutien d’organisations du Nord pour nous mobiliser, structurer nos ripostes et mettre en œuvre certains aspects de nos plans d’action. Cette dépendance ne s’explique pas toujours. Les moyens financiers de notre indépendance d’action, il faut qu’on les crée. Il nous faut expliquer et convaincre nos populations de l’importance des batailles qui se mènent pour les impliquer dans la mobilisation des ressources. Certes, nos partenaires du Nord sont conscients de s’engager dans un combat qui nous est commun, mais c’est notre destin à nous qui se joue en premier.
Un autre défi est de savoir faire face aux déstabilisations politiques. Là où elles sont assez fortes pour pouvoir influer sur les décisions, les plateformes paysannes sont fragilisées par des dissidences organisées par le pouvoir. D’un mouvement unitaire, on passe alors à un émiettement des forces, avec des organisations sans base populaire qui, puisqu’elles sont promues et soutenues, de manière directe ou indirecte, par les pouvoirs publics, se positionnent comme des cadres de validation des politiques étatiques, sans considération leur pertinence ou de leur efficacité.
Plus de vigilance et de capacité de réactions et de propositions alternatives s’imposent, au moment où on assiste à un nouveau processus de colonisation. Nous imposer les OGM, tel qu’on le voit dans certains pays africains, c’est aller vers la dépréciation de nos propres semences pour nous mettre à la remorque des multinationales qui vous nous en imposer d’autres. Ce sera la mort d’un mouvement paysan dépendant et sans possibilité de décision. Le marché africain n’existerait que pour les multinationales sans doute qu’on ne recevrait que la poubelle de l’Europe, ce dont ses paysans ne veulent pas.
La situation qui menace est là même que celle qui se dessine avec les accords de partenariat économiques, tendant à ouvrir le marché africain à un libre échange inégal. Les conséquences, sur un plan économique plus large, on peut l’imaginer à travers l’invasion de l’Afrique par les produits chinois face auxquels l’artisanat local commence à étouffer. Le jour où il nous faudra compter que sur du lait hollandais uniquement pour nourrir nos enfants, parce que nous aurions cessé de produire par nous-mêmes, nous aurons fini de compromettre notre avenir.
La Révolution verte dont il est question, nous l’avons déjà vécue avec un lourd échec au Sénégal dans les années 1970-1980, avec la promotion d’une agriculture productiviste basée sur l’accroissement des moyens de production, sur l’utilisation de l’engrais à grande échelle, etc. Les sols ont été acidifiés, leur fertilité réduite, le couvert végétal atteint, etc. Certes, pendant une certaine période la production a été largement améliorée, mais à partir du moment où on a dit aux paysans que l’engrais n’était plus subventionné ou n’était plus gratuit, la machine s’est enrayée. C’était certes une révolution, mais elle a montré ses limites. Il nous faut donc revoir les choses par rapport à nos propres réalités. Car, comme le dit Ki Zerbo, «si tu dors sur la natte de l’autre, tu es en train de dormir par terre».
La révolution verte présente sans doute des côtés positifs, mais pour que ces aspects nous soient bénéfiques, il nous faut les adapter à nos besoins et à nos réalités. Il faut voir où est l’intérêt du petit producteur et de l’exploitation familiale. C’est une question de résistance, mais aussi d’alternatives à proposer.
La mobilisation paysanne doit viser les plus hauts niveaux de décision politique. De la même manière que la résistance face aux Accords de partenariat économique a pu donner des fruits, on peut s’opposer avec succès à ces nouvelles politiques. Il faut cependant que la synergie des forces se fasse au niveau national, avant d’aboutir à une mobilisation régionale, voire continentale, sur des bases communes. Or, sur les OGM, par exemple, les organisations maliennes sont de loin en avant par rapport aux sénégalaises et aux burkinabé, en terme de veille et de résistance.
Face aux enjeux actuels, il faut alerter, sensibiliser et mobiliser l’opinion au plus tôt. Il faut prendre les devants pour développer des alternatives, faire la promotion des semences paysannes, aller vers les paysans pour leur montrer que les traditions culturales dont ils ont héritées sont à garder et à transmettre aux générations futures, que les semences qu’on a toujours utilisées valent celle qu’on veut nous imposer et que la faiblesse de la productivité tient à d’autres facteurs.
* Sidy Bâ est conseiller politique du cadre de concertation des producteurs d’arachide ; il est membre du Conseil d’administration du Conseil national de concertation des ruraux du Sénégal.
* Ce texte est provient d’une interview accordée à Tidiane Kassé, rédacteur en chef de la version française de Pambazuka News
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Tagged under Gouvernancehttp://www.pambazuka.org/images/fr/articles/51/fr47273mamadou.jpgPambaz… News : En décembre 2007, lors de la conférence des organisations paysannes d’Afrique, tenue à Sélingué, au Mali, le débat sur la révolution verte a été posé comme une priorité. Pourquoi pensez-vous qu’il y a urgence sur cette question ?
Mamadou Goïta : C’est comme le débat sur les changements climatiques, qui a permis de faire prendre conscience de l’ampleur du phénomène et de poser un œil critique sur les décisions prises aux niveaux national et international. Aujourd’hui, il importe de savoir pourquoi on veut pousser nos Etats à s’engager dans la révolution verte et les biocarburants, alors qu’on connaît les impacts négatifs que cela peut avoir sur la production alimentaire. C’est en ayant conscience de tout cela que nous avons décidé de nous engager dans une campagne internationale contre la révolution verte et de travailler à des alternatives crédibles dans le cadre des politiques nationales, régionales et internationales.
Le débat semble bien posé au sein des organisations paysannes, mais comment le porter au-delà, pour impliquer davantage les populations ?
En effet, que les populations sont mal informées des implications futures de ce qui se passe. Et même au niveau des organisations paysannes il y a encore du travail à faire. Nous avons eu à l’occasion, au cours de cette conférence de Sélingué, de réunir des acteurs qui, pour la plupart, son avertis des questions de l’heure, et pourtant les questions que nous avons abordées, relatives à la révolution verte ou aux biocarburants ne leur sont pas encore bien familières. Ce constat est inquiétant. Si ces acteurs, qui sont à l’avant-garde ne sont pas bien avisés par rapport aux grands enjeux du moment, alors que nos Etats sont en train de s’embarquer sur des pistes qui peuvent nous mener à la catastrophe, il y a lieu de s’alarmer.
Au-delà de s’alarmer, que faut-il faire ?
Nous devons arriver à constituer une masse critique de personnes bien informées et agissantes. Cette rencontre de Sélingué est une étape. La suite va consister à faire des restitutions au niveau local, à mobiliser, à impliquer les médias pour mieux informer les populations. Les documents présentés lors de cette conférence devraient être traduits dans les langues nationales pour toucher les communautés jusqu’à la base.
Que comptez-vous faire en direction des autorités qui se tournent de plus en plus vers la politique des biocarburants ?
Nous avons aussi décidé d’entrer dans un processus de dialogue politique avec nos gouvernants, nos décideurs, nos chercheurs. Il nous faut échanger avec eux pour leur faire part de nos inquiétudes, leur faire comprendre qu’il ne sert à rien de s’opposer les uns les autres sur ces enjeux du moment. Il s’agit plutôt de savoir où se trouve notre intérêt commun, partager nos idées et prendre les décisions les meilleures pour l’intérêt de nos populations.
Où se trouve cet intérêt commun ?
Quand on prend la question des changements climatiques, il suffit de regarder autour de nous. Dans le passé, un paysan malien planifiait sa production en fonction du début et de la fin de la saison pluvieuse. Tout le monde savait qu’à partir du mois de mai, il fallait préparer les champs pour semer en juin ; dans tous les pays du Sahel on récoltait pendant la période de septembre-octobre. En 2007, la saison des pluies a commencé en fin juillet ; un tel décalage est perturbant. Autre signe : regardez les niveaux des cours d’eau, voyez les niveaux des températures. Il y a quelques décennies, il fallait porter des pull-overs pour aller à l’école pendant les mois de novembre-décembre, aujourd’hui nos enfants n’en ont plus besoin parce que ce froid n’existe plus au Mali.
Ce sont autant de choses qui poussent à devoir à agir et on ne peut le faire que si les gens prennent conscience des intérêts divergents qui structurent le monde : les nôtres et ceux des autres. Avec l’Alliance pour la révolution verte en Afrique (AGRA – Alliance for Green Revolution in Africa), on sait aussi que des orientations ont été dégagées, que des études se font, que des projets sont financés et des équipes sont en place. Mais cette politique n’a aucune orientation pratique. On entend les responsables d’AGRA dire : «Nous voulons développer l’agriculture africaine, nous voulons travailler sur les semences, sur les politiques semencières, sur l’eau, sur le savoir paysan, sur la fertilisation des sols, etc.». Mais quelles sont les actions entreprises aujourd’hui dans ce sens ? Rien de ce à quoi on pouvait s’attendre.
A quoi vous attendiez-vous ?
On a pensé, au départ, qu’il s’agissait d’idées à partir desquelles on allait construire ensemble, eux et nous, avec les petits paysans et les organisations de la société civile qui les accompagnent, avec les chercheurs, etc. Mais que voit-on aujourd’hui ? On se retrouve au Mali avec deux projets financés sur la production de semences de maïs et de riz, alors que notre travaille sur d’autres projets rizicoles sur lesquels nous sommes assez avancés dans la vulgarisation. A partir de là, pourquoi perdre des investissements dans d’autres spéculations ? Même chose pour le maïs, à propos duquel il y a un nouveau projet dont nous n’avons pris connaissance qu’en octobre 2007. D’ailleurs, c’est à partir de là que nous qui avons invité les Fondations Gates et Rockefeller à nous rencontrer pour s’expliquer sur ce qu’ils étaient en train de faire.
Vous vous trouvez en somme devant le fait accompli ?
Absolument. Ce ne sont plus des idées que nous sommes en train de combattre mais des actions. D’où l’urgence de mener un travail d’information et de sensibilisation pour que les décideurs de nos pays puissent comprendre et réagir. Il faut le faire maintenant. Demain il sera trop tard.
Comment justifier le faible niveau d’informations de la société civile et des producteurs, pour un projet qui est en phase de matérialisation ?
Plusieurs phénomènes expliquent cela. Derrière AGRA il y a des multinationales qui tirent les ficelles. On sait ce que représente pour elles le secret scientifique, l’information stratégique. C’est la raison pour laquelle, dans nos pays, le niveau d’information était quasi nul. Les choses se discutaient et se décidaient ailleurs. Ceux qui en savaient quelque chose l’expliquaient mal, car ils ne maîtrisaient pas les enjeux cachés derrière ce qu’on leur disait. Ils ne voyaient qu’une chose : ces gens (Ndlr : les fondations Gates et Rockefeller) vont investir 150 millions de dollars sur cinq ans pour sortir l’Afrique de la pauvreté et de la faim.
Qui avait cette information ?
Les chercheurs… Un grand responsable d’AGRA, au niveau régional, nous a dit que pour des raisons logistiques il leur était impossible d’aller jusqu’aux paysans pour les consulter. Ils se sont donc limités à échanger avec les chercheurs, sous le prétexte que ces derniers connaissent les besoins des paysans et peuvent s’exprimer pour eux... Vous voyez l’esprit qui est derrière cette entreprise ! Donc si la société civile est mal informée, c’est parce qu’il y a eu des manœuvres secrètes autour du processus. Il faut aussi dire que certains qui avaient l’information dès le départ et ont cherché à en parler n’ont pas été pris au sérieux.
Quand est-ce que vous avez été averti de ce qui se préparait ?
Il y a un peu plus d’un an, en 2006. J’ai essayé d’attirer l’attention sur cette deuxième version de la révolution verte qui se préparait, sans trop parvenir à mobiliser autour de cette question.
Pourquoi ?
Vous savez, l’Afrique fait l’objet de nombreuses sollicitations ; elle se trouve face à tellement d’enjeux qu’il est difficile parfois de trouver oreille attentive. Nos autorités sont plongées dans les négociations sur les accords de partenariat économique avec l’Union européenne, il y a la question de la dette, de l’AGOA (Ndlr : accord sur le commerce avec les Etats Unis), des biotechnologies, etc. Il y a beaucoup de dossiers sur lesquels les propositions viennent des autres, que l’Afrique doit maîtriser pour pouvoir négocier. Il était difficile de faire réagir sur un problème de plus.
Y a-t-il des pays qui ont des positions que vous estimez positives à propos de la révolution verte ?
Nous avons essayé de faire le tour de l’Afrique de l’Ouest. Malheureusement, parmi les décideurs, peu savent ce qu’est la révolution verte, ce qu’est l’AGRA. Leur manque d’information est déjà un problème. Mais certains, après nous avoir écouté, ont décidé de contribuer à nos démarches. C’est le cas au niveau de la Guinée-Bissau, où nous avons rencontré le président de l’Assemblée nationale et le ministre de l’Environnement et des Ressources naturelles. Ils sont disposés à collaborer avec la société civile bissau-guinéenne autour de ces questions. Les autorités de ce pays étaient en phase de boucler le processus de mise en place du projet, mais après avoir étudié les documents que nous leur avons présentés, ils ont décidé de tout mettre en stand by pour que la société civile puisse donner son avis. Ils ont promis de traduire en français les documents qui sortiront de cette réflexion pour nous les envoyer, afin que nous puissions donner notre opinion.
Mais il ne faut pas se leurrer ; il ne suffit pas de convaincre un pays pour le préserver. Si la Guinée-Bissau a un problème avec sa biodiversité, le Mali, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, etc., sont sous la menace. Avec les échanges qui existent entre nos pays, avec les marchés frontaliers, les semences circulent. Il faut donc des réponses régionales, voire continentales. Au Mali aussi, on a discuté avec les autorités qui commencent à prendre conscience du phénomène. Un haut responsable nous a d’ailleurs avoué toutes les pressions dont ils sont l’objet. Selon lui, il n’y a pas un seul jour où des propositions pressantes d’introduction des Ogm ne tombent sur la table. Si ce n’est un appel au téléphone depuis l’extérieur, c’est quelqu’un qui se présente à son bureau. Sa conviction s’est alors faite d’elle-même et il s’est dit qu’on n’a pas besoin de faire tant de pressions pour convaincre d’une bonne chose. Dans d’autres pays on peut aussi citer des alliés bien avisés par rapport à ce qui se trame ; qu’ils soient dans le monde de la politique ou de la recherche.
Et dans les pays où les discussions n’aboutissent pas, quelle pourrait être votre démarche ?
Notre réseau, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGENA), est toujours engagé dans une dynamique de dialogue. Nous pouvons faire des pétitions, nous pouvons organiser des marches, mais le primat, dans notre agenda, reste le dialogue politique. Au niveau du Mali, nous avons eu plus de quatre séances d’informations au niveau de l’Assemblée nationale, deux au niveau du Haut conseil des collectivités territoriales, sans compter les rencontres avec le Conseil économique et social et les débats menés avec les chercheurs. Il en est de même avec le président de la République et le Premier ministre.
Arrivez-vous toujours à vous faire entendre ?
Non. Parfois des décisions sont prises à l’encontre de nos avis. Mais nous sommes optimistes dans nos dialogues, car il y a eu des moments où nos discussions avec les autres composantes ont abouti à des coalitions fortes pour des actions décisives. Ce fut le cas lorsque la Banque mondiale avait voulu arrêter tous ses programmes au Mali, parce que le gouvernement ne voulait pas réduire les prix aux producteurs de coton.
Au-delà de cette approche-pays pour le plaidoyer et l’action, y a-t-il des initiatives au niveau régional ?
On entend bâtir des coalitions nationales fortes pour aller ensuite au niveau régional. La COPAGENA est présente dans les huit pays de l’Union économique monétaire ouest-africaine, en plus de la Guinée. Nous soutenons toutes les initiatives prises au niveau des pays. Là où il y a des mobilisations, des délégués viennent des autres pays pour les soutenir. Par exemple, en novembre 2007, quand nous avons organisé la journée d’informations sur l’AGRA, nous avons invité des participants de tous les autres pays. C’est ensuite que, collectivement, nous avons rencontré les délégués de la Fondation Gates et de la Fondation Rockefeller, pour leur faire comprendre que nous sommes dans un processus régional et que les questions qu’ils veulent débattre avec la société civile malienne sont les mêmes que celles qui se posent dans les autres pays de ce projet.
Y a-il des plans d’actions qui se dessinent au niveau régional ?
Cette conférence de Nyéléni (Ndlr : le centre Nyéléni est le lieu où s’est tenue la manifestation, dans le village de Sélingué) a déjà esquissé des plans d’actions sur la révolution verte, sur les changements climatiques. En dehors des journées d’information ou la campagne internationale que nous envisageons de mener, des outils sont sortis de cette rencontre, que nous comptons exploiter pour la sensibilisation. On ira jusqu’à essayer de mobiliser l’opinion publique aux Etats Unis, en Europe, en Asie, pour soutenir l’Afrique dans sont combat.
Est-ce qu’il y a des dates, des événements qui vont être mis à profit ?
La semaine prochaine (Ndlr : l’entretien a eu lieu en début décembre 2007), il y a une conférence des parties sur la convention sur la diversité biologique qui se tient en Chine. Certains de nos membres y sont présents. Ils attendent qu’on leur dise les positions que nous avons arrêtées ici, pour qu’ils puissent les défendre au cours de cette rencontre. En mai 2008 aussi, nous visons la rencontre de Bonn qui sera consacrée à l’alimentation et à la biodiversité. Ce sera l’occasion de montrer que nous autres, Africains, nous nous soucions aussi de la biodiversité et que la manière dont certains veulent la gérer ne répond pas à nos préoccupations, à nos intérêts. La société civile africaine se prépare à cette rencontre. Je suis membre du comité international chargé de sa préparation et nous sommes en train de définir les thématiques à poser ainsi que les stratégies à développer à cette occasion.
La session des ministres de l’Organisation Mondiale du Commerce qui se tient en 2008 sera aussi une occasion de mobilisation, tout comme les différentes rencontres prévues dans le cadre du Forum social mondial.Comment expliquer le fait que l’Afrique est aujourd’hui au centre de tant d’enjeux, alors qu’on la présente comme la terre de toutes les misères, avec un poids quasi nul dans les échanges économiques mondiaux ?
Malgré tout ce qu’on dit, l’Afrique est aujourd’hui la solution pour les autres. Elle dispose de ressources importantes, même si elle a été pillée pendant des siècles. L’Afrique offre aussi un marché de plusieurs centaines de millions d’habitants qu’on veut habituer à certains modes de consommation pour pouvoir les inscrire dans les filières de distribution. Les marchés européens et américains sont devenus plus difficiles d’accès aux multinationales, à cause des normes draconiennes de protection qui rendent plus chers les coûts de production, alors on se tourne vers l’Afrique où ces barrières n’existent pas.
L’Afrique devient donc le marché du futur, l’espace où il faut investir. Un des enjeux du biocarburant dans lequel on veut pousser les Africains est là : n’ayant plus de terres ou produire, l’opinion publique occidentale n’acceptant qu’on prenne les cultures destinées à l’alimentation pour faire du biocarburant, on se dit que l’Afrique peut constituer une terre à coloniser. Ainsi tous les regards sont portés sur nos terres, sur nos ressources en eau qui constituent une bonne partie du potentiel mondial ; car ailleurs elles se raréfient au point que d’aucuns pensent que la prochaine guerre mondiale sera une guerre de l’eau. En Afrique, nous avons non seulement les plus grands bassins au monde, mais des bassins moins pollués que les autres.
Je peux y ajouter que si l’Afrique est le continent de la misère, c’est aussi le continent où l’air est le moins pollué. En dehors de l’Amazonie, les grandes forêts tropicales sont en Afrique. Le pétrole africain est celui de l’avenir, en particulier avec le Nigeria. Pour toutes ces raisons, certains cherchent à jouer sur la misère actuelle du continent pour nous engager dans un nouvel asservissement.
Mais à vous entendre, il y a une faible prise de conscience de ces enjeux.
Il y a peu de gens qui s’arrêtent, qui analysent et qui essayent d’avancer. Trop de sujets nous interpellent en Afrique, que j’ai cités tout à l’heure, alors que les ressources humaines manquent. Quant à nos Etats, ils ont souvent les mains liés par des accords qui les empêchent de s’engager dans certaines voies, de réagir sur un certain nombre de questions. Certes, le mouvement social est libre de ses réflexions, mais il n’est pas le décideur. Nous questionnons, nous interpellons, nous informons, nous formons, mais c’est à l’Etat qu’il revient, en dernier lieu, de se déterminer, de voter des lois, de prendre des décrets. A la limite, nous pouvons juste être des forces de pression en jouant sur la mobilisation sociale.
Où sont les meilleurs alliés de l’Afrique dans ce combat ?
Ils sont sur tous les continents, dans tous les secteurs. Que ce soit des décideurs ou des membres de la société civile. Pour que cette conférence de Nyéléni puisse se tenir, il y a eu le soutien de fondations américaines. Elles sont une soixantaine d’organisations qui, quand nous avons posé le débat avec les Fondations Gates et Rockefeller, ont pensé que nous devions continuer la réflexion sur les positions que nous défendions. Mieux, elles ont interpellé ces deux fondations à travers des lettres ouvertes.
Des alliés, nous en avons aussi au niveau du Parlement européen, qui sont déjà engagés avec l’Afrique dans la dénonciation des Accords de partenariat économique. Ce sont eux qui nous envoient parfois des documents d’information et d’alerte.Jusqu’à quel point l’Afrique peut compter sur ces alliés ?
Nous savons bien sûr qu’il y a des limites. Pour ces alliés, il arrive toujours un moment où il se pose un conflit d’intérêt, un moment où chacun devient patriote et s’aligne sur les positions de son pays, de son groupe. C’est pour cela que, dans cette lutte, nous les avons à nos côtés mais pas devant nous.
Au-delà de la contestation, avez-vous des propositions alternatives ?
Elles sont certes faibles et méritent d’être renforcées, mais elles existent. De plus en plus d’Africains avancent des alternatives. L’Institut de recherche pour les alternatives au développement (IRPAD), basé au Mali, travaille dans ce sens. Il y a des milliers d’idées que nous ne pouvons prendre en charge, mais le plus important demeure l’autonomie d’action qui repose sur une capacité financière que nous n’avons pas toujours en Afrique. C’est valable pour les Ong, pour les instituts de recherches, etc.Quand on entend parler des négociations sur le commerce ou encore de révolution verte, on a l’impression que l’Afrique est sous la menace d’une nouvelle colonisation de la part de «soi-disant partenaires». Dans le cas présent, on met davantage à l’index les multinationales. Qu’est-ce qui change ?
Cette colonisation par les multinationales sera plus pernicieuse, plus dangereuse. C’est comme si on mettait maintenant le fusil dans les mains d’un tireur d’élite. Les multinationales ont le pouvoir économique et s’arrogent le pouvoir politique en corrompant les politiciens. Les arguments financiers dont ils disposent sont autrement plus efficaces que les manœuvres politiques dans lesquelles on a longtemps enfermé l’Afrique, avec lesquels on a diverti les Africains. Ce à quoi on assiste aujourd’hui est une nouvelle étape, peut-être la dernière, d’un piège qui se referme sur nous.
Au début, les partenaires extérieurs avaient tout misé sur l’Etat. Dans les années 1970-80, on a décrété la faillite de cet Etat accusé de corruption, de bureaucratie, de mauvaise gestion, pour faire croire aux Ong qu’elles sont les seules à avoir une crédibilité sur laquelle on pouvait compter. On a dépouillé l’Etat pour tout donner à ces organisations. Aujourd’hui que les Ong ont fini de comprendre les intérêts cachés de leurs partenaires au Nord, on les disqualifie pour introduire un nouvel acteur, l’acteur logique qu’est le secteur privé. C’est ainsi que les multinationales se positionnent comme des acteurs centraux du développement ; mais ils vont détruire tout le tissu social dans nos pays.
Comment tout cela se traduit dans le domaine de la révolution verte ?
Quand on regarde la carte du marché mondial des semences, par exemple, on se rend compte qu’elles étaient six ou sept multinationales à tout régenter, il y a quelques années. Il n’y en aura plus que trois, d’ici 2010, pour contrôler 70% des ressources externes de semences qui vont circuler dans le monde et 90% des intrants. Un jour, un grand Pdg aura le monde entier entre ses mains, pour décider quoi semer, quoi manger. On se réveillera alors trop tard pour se rendre compte qu’avec l’Etat et les Ong on avait à qui parler, et que désormais il n’y a plus rien en face de nous. Une multinationale n’a pas de visage…
Comment expliquer cette conjonction entre des fondations qui sont d’habitudes mues par des buts philanthropiques et des multinationales animées par le profit ?
La dérive est venue d’une stratégie développée par les multinationales pour se donner bonne conscience. On ne trouve plus aucune multinationale qui n’ait pas sa fondation. Bill Gates a fait du bon travail en termes d’avancées technologiques avec l’informatique ; aujourd’hui elle a sa fondation. Syngeta, la deuxième multinationale sur le marché des semences après Monsanto, avec un budget qui dépasse celui de tous les pays d’Afrique de l’Ouest, a une fondation qui est son bras armé. C’est à travers elle qu’elle fait de la charité, qu’elle offre des semences aux paysans ; mais il s’agit de semences non adaptées avec lesquelles, l’air de rien, la société fait des expérimentations. C’est à travers ces fondations qu’on élimine les ressources génétiques de nos pays pour planter à leur place des neems ou des eucalyptus, et s’en servir à des fins de recherches au nom de la fondation. C’est à travers ces fondations qu’une multinationale offre une école à un village avec force publicité, alors que dans un autre domaine, tenu secret, elle a déjà pillé le même village.
D’ailleurs, les multinationales de semennces sont mises ensemble pour créer Crop Life, dont le Conseil d’administration est constitué par leurs représentants. Or Crop Life a un statut d’Ong qui lui permet d’agir en souterrain et même de financier certaines de nos institutions sous-régionales comme l’UEMOA, dans le domaine de la biosécurité. C’est aussi un moyen par lequel les multinationales ont démultiplié leurs capacités d’infiltration des mouvements sociaux qui leur sont opposés. Dans les réunions des Ong où on élabore les stratégies, Crop Life est là.
La rencontre de Sélingué a donc pu être infiltrée ?
Nous avons été vigilants sur ce plan. Les fondations Rockefeller et Gates m’ont écrit pour pouvoir participer. Elles ont rempli les fiches à cet effet. Elles voulaient être là pour écouter et avaient même sollicité de pouvoir s’adresser à la conférence pour expliquer ce qu’est l’AGRA. Elles ne sont pas venues parce qu’on leur a dit non. On leur a expliqué qu’il s’agissait d’une réunion interne au cours de laquelle nous voulions réfléchir sur ce qu’elles étaient en train de faire. Si maintenant elles veulent dialoguer avec nous, on trouvera un autre espace pour le faire.
Comment expliquer que Koffi Annan se retouve à la tête du Conseil d’administration d’AGRA ?
Je ne sais pas… Je pense pas qu’il ignore les enjeux. D’ailleurs, la première déclaration qu’il a faite après sa nomination à ce poste, ce fut pour dire qu’il n’y aura pas d’OGM dans le panier d’AGRA. Pour prendre cette position d’entrée, il avait sans doute lu les positions dégagées par la société civile. Tous les bureaux d’AGRA en Afrique de l’Ouest se sont aussi alignés sur la position avancée par M. Annan. Mais est-ce que ce dernier maîtrise ce qui se passe ? Car au Kenya, le laboratoire de biotechnologie financé par AGRA travaille dans la philosophie de la révolution verte. Idem avec les laboratoires que les Etats Unis soutiennent en Egypte ou que la France appuie au Sénégal. A quoi s’ajoutent tous ces étudiants africains qu’on est en train de former à l’Université de Legon au Nigeria ou de Durban en Afrique du Sud, pour qu’ils puissent être les porte-flambeaux des multinationales.
Soit M. Annan sait ce qui se passe mais a besoin de travailler après avoir quitté les Nations Unies, soit il n’a qu’une part de l’information et en ignore l’autre. Peut-être aussi pense-t-il qu’il s’agit d’une chose qui peut être utile à l’Afrique. Quoi qu’il en soit, la COPAGENA lui a adressé une lettre pour lui dire notre incompréhension, tout en le félicitant à propos de sa première déclaration contre le Ogm. Nous lui avons aussi dit que nous souhaitions le rencontrer.
* Mamadou Goïta est le président de la Coalition contre les OGM et pour la protection du patrimoine génétique au Mali
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
Tagged under GouvernanceOn avait atteint une nouvelle phase dans l’évolution du mouvement de justice mondial avec l’inauguration du Forum Social Mondial (FSM) à Porto Alegre, Brésil, en janvier 2001. C’était une trouvaille de mouvements sociaux vaguement associés au Parti Travailliste (Workers' Party - PT) au Brésil, avec un grand appui à l’idée de la part du mouvement ATTAC en France, dont les personnalités clés étaient associées au journal Le Monde Diplomatique. En Asie, la proposition brésilienne, lancée en juin 2000, reçut un accueil enthousiaste de la part, entre autres, de l’institut de recherche et de plaidoirie, Focus on the Global South basé à Bangkok.
Porto Alegre était ainsi supposé être un contrepoint de « Davos, » événement annuel dans une ville de loisir dans les Alpes suisses où les personnalités les plus puissantes dans le monde des affaires et de la politique convergent chaque année, afin de repérer et évaluer les dernières tendances dans les dossiers mondiaux. Le point fort du premier FSM fut un débat transcontinental télévisé entre George Soros et des autres personnalités présentes à Davos avec des représentants de mouvements sociaux rassemblés à Porto Alegre.
Le monde de Davos constituait l’opposé du monde de Porto Alegre, le monde des riches du monde face au monde du reste de l’humanité. C’est ce contraste qui a fait surgir le thème résonnant d’« Un autre monde est possible. » Il y avait là une autre dimension symbolique importante : alors que Seattle était le site de la première victoire majeure du mouvement contre la mondialisation de grandes sociétés transnationales, Porto Alegre représentait le transfert au Sud du centre de gravité de ce mouvement.
Proclamé comme un « espace ouvert, » le FSM est devenu un point d’attraction des réseaux mondiaux centrés sur diverses questions, allant de la guerre à la mondialisation, du au communisme au racisme, en passant par l’oppression basée sur le genre, ainsi que les alternatives. Des versions régionales du FSM furent créées, les plus importantes de ces dernières étant le Forum Social Européen et le Forum Social Africain ; et dans un grand nombre de villes à travers le monde, on a tenu et institutionnalisé des forums sociaux.
Les fonctions du FSM
Depuis sa mise en place, le FSM a assumé trois fonctions critiques pour la société civile mondiale :
Premièrement, il représente un espace – tant physique que temporel –pour que ce mouvement divers se réunisse, forme des réseaux, et, tout simplement, qu’il se sente et s’affirme.
Deuxièmement, il s’agit d’une retraite au cours de laquelle le mouvement réunit ses énergies et met sur pied les orientations de sa détermination permanente d’aborder et de réexaminer les processus, les institutions, et les structures du capitalisme mondial. Naomi Klein, auteur de No Logo, a souligné cette fonction lorsqu’elle dit à l’occasion d’une rencontre à Porto Alegre, en janvier 2002, que ce dont le mouvement avait besoin était « une société moins civile et plus de désobéissance civile. »
Troisièmement, le FSM offre un site et un espace pour que le mouvement développe, discute, et débatte la vision, les valeurs, et les institutions d’un ordre mondial alternatif construit sur une véritable communauté d’intérêts. Le FSM est en effet un macrocosme d’entreprises nombreuses et petites, mais qui sont également significatives, menées à travers le monde par des millions de personnes qui ont dit aux réformistes, aux cyniques, et aux « réalistes » de se tenir à l’écart parce que, en effet, un autre monde est possible… et nécessaire.
Démocratie directe en action
Le FSM et ses nombreux démembrements sont significatifs, non seulement en tant que sites d’affirmation et de débat mais aussi en tant que démocratie directe en action. L’ordre du jour et les réunions sont planifiés en prêtant une attention méticuleuse au processus démocratique. A travers une combinaison de réunions périodiques, des emails et des contacts par internet intensifs pendant les intervalles, le réseau FSM est parvenu à réussir des événements et à aboutir à des décisions consensuelles. Des fois, ceci pourrait prendre beaucoup de temps et aussi être cause de frustration. En effet, quand on est impliqué dans une organisation qui mobilise des centaines de structures, comme nous l’avons fait à Focus on the Global South pendant l’organisation du FSM 2004 à Mumbai, ça pourrait être effectivement très frustrant.
Mais il s’agit ici de démocratie directe ; une démocratie directe qui est à son fort au FSM. On pourrait dire, entre parenthèses, que les expériences de démocratie directe de Seattle, de Prague, de Gênes, et d’autres importantes mobilisations de la décennie ont été institutionnalisées au FSM ou dans le processus de Porto Alegre.
Le principe central de l’approche d’organisation du nouveau mouvement est que s’il faut violer le processus démocratique pour parvenir à l’objectif voulu, cela n’en vaut pas la peine. Peut-être que le Vice-commandant Marcos du Zapatistasa a le mieux exprimé la distorsion organisationnelle des nouveaux mouvements : « Le mouvement n’a pas d’avenir si son avenir est militaire. Si EZLN [Zapatistas] se perpétue comme une structure militaire armée, il est voué à l’échec. L’échec est un ensemble alternatif d’idées, une attitude alternative au monde. Le pire qui pourrait lui arriver, à part cela, serait de le voir aller au pouvoir et s’y installer lui-même comme une armée révolutionnaire. » Le FSM partage cette perspective.
Ce qui est intéressant c’est qu’il y a eu, à peine, une tentative, par un groupe ou réseau quelconque, de remplacer le processus du FSM. Un bon nombre de groupes de « vieux mouvement » participent au FSM, y compris des partis « centralistes démocratiques » du passé de même que des partis sociaux démocratiques traditionnels affiliés à l’International Socialiste. Pourtant aucune de ces structures n’a mis beaucoup d’efforts dans l’orientation du FSM vers des modes d’organisation plus centralisés ou hiérarchisés. En même temps, les nouveaux mouvements n’ont jamais cherché à empêcher les partis et leurs affiliés à jouer un rôle significatif au sein du Forum. En effet, le FSM de 2004 à Mumbai fut organisé conjointement par une coalition non-probable de mouvements sociaux et de partis marxistes léninistes, une série d’acteurs qui ne sont pas connus pour des rapports harmonieux sur le front local.
Peut-être qu’une raison irrésistible du modus vivendi des mouvements anciens et nouveaux était le fait qu’on s’est rendu compte qu’ils avaient besoin les uns des autres, dans la lutte contre le capitalisme mondial et que la force du jeune mouvement mondial réside dans une stratégie de réseautage décentralisé qui reposait non pas sur la croyance doctrinale qu’une classe était destinée à diriger la lutte mais sur la réalité de la marginalisation commune de pratiquement toutes les classes, couches, et groupes subordonnés, sous le règne du capital mondial.
Qu’est ce qui constitue l’ « espace ouvert » ?
Le FSM n’a pas, cependant, été à l’abri des critiques, même au sein de ses propres rangs. Il en y a une qui semble prévaloir. Il s’agit de l’accusation selon laquelle le FSM, en tant qu’institution, n’est pas ancré dans les véritables luttes politiques mondiales, et ceci est en train de le transformer en un festival annuel avec un impact social limité.
Il n’y a, à mon avis, aucune vérité significative en cela. Plusieurs des fondateurs du FSM ont interprété l’espace ouvert de manière libérale ; c’est-à-dire, que le FSM n’endosse explicitement aucune position politique ou lutte particulière, alors que les groupes qui le constituent sont libres de le faire.
D’autres gens s’y sont opposés, en disant que l’idée d’un « espace ouvert » devrait être interprétée de façon partisane, comme la promotion explicite de certains points de vue au détriment des autres et comme la prise de position dans le contexte des luttes clés dans le monde. Sous cet angle, le FSM se trouve dans une illusion qu’il peut se placer au-dessus de la mêlée, et ceci va conduire à sa transformation en une sorte de forum neutre, où la discussion sera de plus en plus isolée de l’action. L’énergie des réseaux de la société civile découle du fait qu’ils sont engagés dans des luttes politiques, disent les tenants de cette perspective.
La raison pour laquelle le FSM était si excitant dans ses premières années était son impact affectif: il offrait une opportunité de recréer et de réaffirmer la solidarité contre l’injustice, contre la guerre, et pour un monde qui n’était pas assujetti à la loi de l’empire et du capital. On dit que le fait que le FSM ne prend aucune position au sujet de la guerre en Irak, de la question palestinienne, et de l’OMC le rend moins pertinent, peu apte à être une source d’inspiration pour nombre de réseaux qu’il avait regroupés.
Caracas contre Nairobi
C’est pourquoi le 6ème FSM tenu à Caracas en janvier 2006 fut si étayant et revitalisant: il a inséré quelque 50.000 délégués au centre de l’orage d’une bataille qui se poursuit contre l’ « empire », où ils se sont mêlés à des militants vénézuéliens, essentiellement des pauvres qui se sont engagés dans un processus de transformation sociale, tout en observant les autres Vénézuéliens, en gros l’élite et la classe moyenne, engagés dans une opposition farouche. Caracas fut une joyeuse mise au point.
Ceci est aussi la raison pour laquelle le septième FSM tenu à Nairobi fut également décevant, puisque sa politique était si diluée et qu’il y a eu de grands intérêts commerciaux associés à l’élite kenyane au pouvoir qui ont cherché à le commercialiser. Il y avait un sens élevé de retourner en arrière plutôt que d’aller de l’avant à Nairobi.
Le FSM se trouve à la croisée des chemins. Hugo Chavez a capturé l’essence de la conjoncture lorsqu’il a mis en garde les délégués, en janvier 2006, au sujet du danger de voir le FSM se transformer en un simple forum d’idées sans aucun programme d’action. Il a dit aux participants qu’ils n’avaient de choix que d’aborder la question de pouvoir : « Nous devons avoir une stratégie de contre-pouvoir ». Nous, les mouvements sociaux et politiques, devons être capables de regagner les espaces de pouvoir aux niveaux local, national, et régional."
Elaborer une stratégie de contre–pouvoir ou de contre–hégémonie ne signifie pas basculer dans des vieilles modes d’organisation hiérarchiques et centralisées caractéristiques de la vieille gauche. Une telle stratégie peut, en effet, être mieux avancée à travers le réseautage à plusieurs niveaux. Les mouvements et organisations représentés au FSM ont excellé dans l’avancement de leurs luttes particulières et la conversion de leurs luttes en action signifiera forger une stratégie commune en tirant la force de la diversité et en respectant cette dernière.
Après la déception que fut Nairobi, beaucoup de gens qui ont régulièrement pris part au Forum se posent la question: Le FSM est-il toujours le véhicule le mieux approprié pour la nouvelle plateforme dans la lutte du mouvement mondial pour la justice et la paix? Ou bien, ayant rempli sa fonction historique de regrouper et de relier les différents contre-mouvements créés par le capitalisme mondial, est-il temps que le FSM plie bagage et donne passage à de nouvelles modes d’organisation mondiale de résistance et de transformation?
* Walden Bello est analyste à Focus on the Global South, un institut de recherche et de plaidoirie basé à Bangkok. Il est aussi professeur de sociologie à l’Université des Philippines.
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Tagged under GouvernanceDes investissements supérieurs aux sommes injectées par la Banque Mondiale, 800 000 Chinois installés sur place… La croissance et même la survie économique de la Chine dépendent, paradoxalement et pour une part croissante, du continent le moins développé, l’Afrique. Pékin absorbe désormais 25 % de tout le cuivre consommé à travers le monde, 40 % du charbon, 35 % de l’acier, 10 % du pétrole et sa demande ne cesse de croître, et 90 % de tout l’aluminium. Une économie dévoreuse d’énergie, boulimique en matières premières qui s’est tout naturellement tournée vers la région qui en est le mieux pourvu.
Tagged under GouvernanceDepuis quatre années, la Côte d'Ivoire souffre terriblement de son Etat. La Côte d'Ivoire est comparable à une organisation ou, du moins, un groupe qui a atteint des résultats remarquables (croissance économique et rayonnement international) par la seule volonté de son leader, en l'occurrence le président Félix Houphouet-Boigny, sans avoir atteint la maturité. Alors, et si le problème ivoirien était principalement la difficile entrée du pays dans la modernité politique et sociale, par la maturité? La question fondamentale pourrait-être : comment construire une société ivoirienne moderne fondée sur la citoyenneté, au-delà des multiples sociétés traditionnelles ou holistes, sociétés de base, pour finalement intégrer, avec des atouts réels, la Communauté internationale ?
Par ailleurs, la Côte d'Ivoire connaît aujourd'hui des difficultés d'adaptation à l'évolution du monde parce qu'elle a malencontreusement procédé à un regrettable saut de génération. En effet, toute une génération, constituée de quinquagénaires, qui assure aujourd'hui la production nationale, a fait l'objet d'un "zapping politique". Le rétablissement de cette nécessaire évolution harmonieuse, pour l'équilibre de notre société, s'impose vivement, dans l'intérêt du pays et surtout de la jeunesse qui a besoin d'être préparée pour l'avenir.
Au demeurant, sans tirer les leçons du passé, par une sorte de perpétuel retour en arrière, les attitudes et comportements qui alimentent la frustration des faibles sont à la source des violences qui déchirent le pays. Le risque belligène (de guerre), en effet, tient en la trop grande inégalité entre les individus et entre les régions, à une crise d'allocation des ressources, du fait de l'appropriation privée de l'Etat et de la corruption.
Pour y remédier, il apparaît impérieux de promouvoir un Etat raisonné et régulateur.
L'Etat raisonné est en Etat serein, stratège, planificateur et évaluateur. L'Etat régulateur est un Etat acteur central de la vie nationale, arbitre juste et impartial pour l'intégrité du jeu (politique, économique et social) par le respect des règles, principes et valeurs.
L'Etat doit promouvoir la transparence institutionnelle et la nécessite de rendre compte, avec à l'esprit, travailler constamment à la paix civile, pour construire la démocratie.
La démocratie, ce n'est ni le chaos ni l'anarchie, mais la liberté organisée et encadrée par des institutions porteuses de l'intérêt général. La principale vertu que les Grecs reconnaissaient à la démocratie était celle de la pédagogie. Il y a donc lieu d'apprendre, de s'éduquer, se former utilement.
Il s'agit donc d'épouser résolument "l'esprit d'Athena", déesse grecque de la sagesse, de la science et des arts.
En effet, Athéna mit fin au cycle de violences collectives, en son temps, en créant la "polis", la communauté politique, source de justice et de protection. Celle-ci est considérée comme un lieu de vie et d'appartenance où les individus et les groupes ont la possibilité de se réaliser en fonction de leurs talents et de leurs mérites. Cette organisation consiste en une sorte de "foyer civique" qu'il appartient aux responsables publics d'entretenir, en tant que gardiens de l'intérêt commun et en servant de modèles el leurs concitoyens. (Cf. Patrick DOLE, intégrité morale et vie publique, Nouveaux Horizons).
Les responsables publics, ainsi, doivent apprendre à être sobres dans leur vie personnelle afin de donner à l'Etat les moyens de son efficacité et de sa solennité somme toute nécessaire à l'exercice du pouvoir et de l'autorité. Le général De Gaulle, alors Président de la République française, recevait les hôtes de marque de la France avec faste, sous les lambris dorés des palais nationaux parce que, disait-il, il s'agissait de la grandeur nationale. Cependant, il ne disposait pour lui-même, que d'une modeste résidence, La Boisserie, à Colombey-les-Deux-églises, dans la Haute Marne.
Manifestement, il importe de faire la démarcation entre la personne et la fonction, au lieu d'entretenir constamment la confusion, source d'altération de la conscience dans le comportement face au bien public, bien commun. En cela, la formation revêt une dimension cruciale. Si les institutions de l'Etat ne sont pas animées, principalement, par des fonctionnaires, ceux et celles qui ont été formés à la gestion de l'Etat, le résultat est connu d'avance: l'échec.
La désadministration qui se manifeste au cœur de l'Etat constitue réellement un danger pour l'équilibre de la République. Reconnaissons ensemble, et en toute humilité, que l'intrusion intempestive des partis et forces politiques a conduit l'Etat dans un tunnel dont il peine à voir le bout. L'éthique républicaine commande que l'Etat, l'Etat de droit, soit soumis à la loi (légalité), à l'exigence d'efficacité (résultats) et de transparence, (légitimité), avec des agents dûment formés donc qualifiés, imprégnés de l'esprit du service public (neutralité et probité).
A cet égard, Me Bernard G. Takoré, dans un article publié par Fraternité Matin des 10 et 1l novembre 2007, a écrit avec justesse : " La bataille féroce que se sont livrés les partis politiques ivoiriens pour le contrôle de certaines sociétés d'Etat, démontre bien que le souci de transparence dans les affaires publiques n'était pas le but poursuivi". Triste constat, révélateur d'une nation sans idéal ni repères, qui n'est pas encore parvenue à faire le deuil de la disparition du père! Alors, quand va-t-on enfin comprendre que le service de l'Etat a plus besoin de méritants que de militants?
Aussi apparaît-il urgent et impérieux que les graves soupçons qui pèsent lourdement sur les concours d'entrée à l'ENA (Ecole nationale d'administration), et les autres concours publics nationaux, puissent être levés rapidement. Ce serait un acte de salubrité publique, pour enfin rassurer ces nombreux jeunes dans la détresse, qui commencent à douter et à désespérer sérieusement de notre Etat, pourtant garant de l'égalité des chances et de la sélection par le mérite.
On peut certes gouverner avec des amis, mais on doit administrer et gérer avec des compétences. La politique est la contingence et l'administration la permanence. L'administration est à la politique ce que le ciel est au nuage: elle demeure tandis que l'autre passe. Les administrateurs sont les gestionnaires du temps long de la nation.
Un Etat qui méprise ses serviteurs est voué à l'amateurisme, l'affaiblissement et la faillite. La décomposition de l'Etat est à la base de la crise de la nation et de la société, avec un risque potentiel inquiétant de vassalisation du pays, par la faute des partis politiques.
Les partis politiques ont une grande responsabilité dans la fondation des citoyens, et au-delà, l'équilibre de la nation. C'est pourquoi, la recherche de l'efficacité, pour l'intérêt national, devra conduire à la mise en place d'un Fonds destiné à l'équipement des sièges des partis (renforcement technologique) et à la fondation des responsables et des militants, la participation à des rencontres internationales, la création d'un centre de documentation politique, etc. C'est de la sorte que l'on pourrait rendre un grand service au pays, en créant les conditions de la promotion de partis politiques engagés dans la construction d'une société politique moderne, pour assurer la vitalité démocratique nationale.
Nous vivons tristement depuis des années dans une société sans débats.
Peut-on prétendre bâtir sans penser? L'assèchement intellectuel auquel on a abouti, par la recherche effrénée et désordonnée du gain, n'a pu entraîner qu'une désertification morale, source de la vulnérabilité des institutions et de la nation.
La faible valeur des efforts de réflexion sur l'Etat ne peut qu'être préjudiciable à l'efficacité de l'action publique et conduire à l'infantilisation des populations ainsi qu'a la régression de la société. Aussi est-il urgent de créer un Centre de recherche et d'action pour l'amélioration des performances de l'Etat.
Finalement, on doit se résoudre à penser qu'il n'y a pas de pays sous-développés, mais des pays non structurés et mal organisés, en raison de la patrimonialisation de l'Etat qui, pourtant, doit être au service de tous. La paix définitive en Côte d'Ivoire ne reviendra que par l'effectivité d'un Etat impartial, au-dessus de tout soupçon, gage de la confiance entre les pouvoirs publics et les citoyens.
Si nous voulons que la communauté internationale nous considère et nous respecte, il faut commencer par inspirer confiance et être plus crédibles dans nos engagements et nos actes.
Pour sauver la Côte d'Ivoire, il faudrait marquer une rupture et faire de ce pays un vaste chantier d'éducation nationale, véritablement une formation à la citoyenneté, à la bonne gouvernance et à l'éthique sociale. Programme titanesque ! Utopie? Tout est possible, avec la volonté et la bonne foi. C'est une ardente obligation, un devoir à la fois patriotique, républicain, national et humanitaire.
Janvier 2008.* Pierre Ayoun N’Dah est administrateur civil. Docteur en Droit Auteur de l'ouvrage " Moderniser l'Etat Africain " Editions du CERAP.
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* Dans sa version complète, ce texte est parue dans Fraternité matin du 14 mars 2008
Tagged under Gouvernance Cote d’IvoireCombien sont-ils d’intellectuels africains en exil ? Difficile de répondre. Néanmoins, «l’Ile-de-France compte plus de médecins béninois que le Bénin», observe Habib Ouane, coordinateur du rapport 2007 de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) sur les pays les moins avancés (PMA). Selon le professeur Edward S. Ayensu, président du conseil scientifique et industriel du Ghana, «le continent africain ne se développera jamais en l’absence des intellectuels africains». Dans le journal français "Quotidien" du vendredi 20 juillet 2007, Christian Losson écrit : « …L’exode des cerveaux se poursuit à un rythme effréné. Haïti, Cap-Vert, Samoa, Gambie et Somalie ont vu ces dernières années plus de la moitié de leur élite siphonnée par les pays riches. En 2004, un million de personnes sont parties en quête de meilleures conditions de vie et de travail. Soit 15 % des diplômés du supérieur de ces pays ». Alors qu’est-ce qui fait courir les cerveaux africains au-delà de leur continent ?
Les raisons sont nombreuses. Absence de politique efficace de leur maintien en place ; manque ou faible financement de la recherche (moins de 1% du PIB est consacré à la recherche) ; absence ou inexistence d’infrastructures pour conduire les recherches… Ce diagnostic posé à la Conférence sur l’amélioration de la participation de l’Afrique à la science et au développement, organisée du 3 au 7 mars à Addis Abeba par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (UNECA), appelle des conduites à tenir. La première selon M. Luc Gnacadja, Secrétaire exécutif de la Convention sur la lutte contre la désertification, est « la prise de conscience de chaque Etat face aux enjeux que représentent la science et la technologie pour le développement de l’Afrique ». Certains pays en sont conscients, mais d’autres traînent encore les pas.
Pour contrer la fuite des cerveaux, le gouvernement guinéen expérimente un système de formation post-universitaire et doctorale. Il vise à maintenir les scientifiques et les postulants à la recherche en Guinée pour les deux tiers du temps et le reste auprès d’une institution partenaire à l’étranger. Selon El Hadj Ousmane Souaré, ministre guinéen de l’Education nationale et de la Recherche scientifique, « cette stratégie a l’avantage de faciliter l’insertion du candidat dans son environnement, ensuite elle limite son séjour à l’étranger, ce qui réduit les velléités de rester en dehors de son pays».
Une autre initiative est celle de l’Algérie, qui se base sur la délocalisation d’un certain nombre d’activités pour arrêter l’exode des compétences vers le Nord. L’Algérie expérimente déjà cette proposition qui a permis de mobiliser 16 000 chercheurs de corps et de rang magistral. Ainsi, plus de 5 000 thèses avec plus de quinze brevets ont été déposés, selon le professeur Souad Bendjaballah, ministre déléguée chargée de la Recherche scientifique en Algérie, lors d’une communication sur le sujet faite à la Conférence d’Addis Abeba. Le partage des expériences guinéenne et algérienne est le témoignage de la prise de conscience de ces deux Etats, et chaque gouvernement africain devrait s’en inspirer. Hélas, certains pays n’y voient peut-être pas encore les enjeux ! C’est le cas du Bénin, absent à la conférence d’Adis Abeba.
Une équation difficileLa question de la fuite des cerveaux est une équation difficile à résoudre. Au moment où certains pays africains prennent conscience de la menace que représente l’exode des intellectuels africains et mettent en place des stratégies et politiques pour réduire le phénomène, « les Etats Unis qui ont besoin d’ingénieurs offrent gratuitement des visas et autres conditions alléchantes pour leur faciliter le départ », remarque le Professeur Sospeter Muhongo, directeur du Bureau Régional pour l'Afrique du Conseil International pour la Science (ICSU). Il en est de même pour certains pays d’Europe. La France, depuis l’arrivée au pouvoir du président Nicolas Sarkozy, a peaufiné sa politique de « l’immigration ciblée » qui apparait aux yeux des intellectuels, cadres et chercheurs africains comme une aubaine pour aller travailler en France. Les cerveaux africains sont
donc dans le dilemme.En attendant de trouver une solution à la fuite des cerveaux, celle trouvée est transitoire. Il s’agit de la « Circulation des compétences», une idée pour laquelle milite la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement. Selon le Professeur Muhongo , la « Circulation des compétences» consiste à employer dans les grands projets en Afrique les cadres africains de la diaspora qui ne souhaitent pas rentrer dans leur pays.
Mais qu’il s’appelle fuite de cerveaux ou circulation de cerveaux, la présence des intellectuels africains est plus que nécessaire pour guérir le continent africain malade de l’absence de ses intellectuels. «Il faut donc mettre en place des programmes de compensations, financiers ou techniques», comme le soutient Habib Ouane. « Sinon, les vagues d’émigration n’en sont qu’à leurs prémices » conclut-il.
* Hippolyte Djiwan est un journaliste béninois
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Tagged under GouvernanceQuelle que soit l’issue des pourparlers et des pressions diplomatiques, une page d’histoire se tourne au Zimbabwe : Robert Gabriel Mugabe, héros de la lutte de libération, dirigeant exemplaire durant les premières années de son règne avant de se transformer en dictateur atrabilaire a perdu le pouvoir quasi absolu qu’il exerçait depuis 1980. Même si la Commission électorale tarde à annoncer le résultat définitif des élections, l’évidence s’est déjà imposée : l’opposition, menée par Morvan Tsvangirai, le leader du Mouvement pour un changement démocratique, l’emporte avec une marge telle qu’aucune fraude ne pourrait plus rogner.
Contrairement aux prévisions, l’entrée en lice d’un troisième homme, Simba Makoni, ancien Ministre des Finances, issu du sérail, n’a pas éparpillé les votes de l’opposition, mais divisé le camp présidentiel lui-même, ce qui explique la marge d’avance considérable dont disposerait Tsvangirai. Cet ancien syndicaliste, maintes fois maltraité, injurié, battu par les nervis du régime a démontré qu’il n’était pas seulement, comme le disait la propagande officielle, le « candidat de l’opinion occidentale » ou le favori de l’ancien colonisateur britannique, mais l’homme qui symbolisait les espoirs de renouveau et de mieux être d’une population épuisée.
Le raz de marée n’a pas seulement ébranlé Mugabe, il a emporté plusieurs de ses proches : Patrick Chinamasa, le Ministre de la Justice, vaincu dans l’un des bastions du parti présidentiel, la ZANU-PF, ainsi que d’autres piliers du pouvoir, la vice-présidente Joyce Mujuru, le ministre de la sécurité et du territoire Didymus Mutasa, le très puissant ministre de la Défense Sydney Sekeramayi. De telles défaites érodent les appuis dont le président pourrait encore se prévaloir, au sein de l’armée et des forces de sécurité, qui sont demeurés les derniers piliers du pouvoir. Il n’est pas certain qu’une épreuve de force, qui balaierait le verdict des urnes, bénéficierait de l’appui unanime de ceux qui avaient naguère accompagné Mugabe dans son combat contre la minorité blanche.
Le sort à réserver à Mugabe est cependant un enjeu qui dépasse le cadre du seul Zimbabwe. L’Union européenne, par la voix de la présidence slovène, s’est exprimée clairement, appelant Mugabe à quitter le pouvoir. Auparavant, les Occidentaux s’étaient contentés d’appeler à la publication rapide des résultats des élections législatives et présidentielles. A la veille du scrutin, les Européens peu désireux d’attiser la rhétorique nationaliste de Mugabe et des siens, avaient fait preuve d’une grande retenue, se contentant de plaider en faveur d’élections vraiment démocratiques. On peut supposer que si Mugabe finit par quitter le pouvoir, les mesures d’embargo qui avaient privé de visa les dirigeants du Zimbabwe et durement pénalisé la population elle-même finiront par être levées.
Du côté africain, l’issue de cette épreuve de force est suivie avec crainte et attention. En effet, les voisins du Zimbabwe redoutent un scenario à la kenyane, qui se solderait par des affrontements violents entre partisans des deux rivaux. Si Mugabe lui-même ne craint pas le recours à la violence (il l’a montré en réprimant implacablement une révolte en pays Matabele, au début des années 80) la victoire de l’opposition paraît trop évidente pour pouvoir aisément être confisquée et la volonté de sanctionner le pouvoir sortant semble avoir été partagée par tous les groupes ethniques du pays qui ont été, il faut le dire, également touchés par la misère et la récession…
Quoique vaincu, le vieux lion n’a cependant perdu ni toutes ses griffes ni toute sa crinière : Mugabe, l’homme qui a osé tenir tête aux Britannique, qui n’a pas hésité à confisquer les terres des fermiers blancs, qui a envoyé son armée au Congo mettre en échec l’invasion rwandaise et ougandaise, garde une popularité certaine en Afrique australe, où l’opinion n’apprécierait pas que le doyen des chefs d’Etat africains soit chassé du pouvoir dans l’humiliation. C’est ce qui explique la prudence du président sud africain Mbeki, le silence attentiste des autres capitales où l’on souhaite une solution négociée qui verrait le vieux chef s’effacer sans perdre la face et son rival triompher sans vengeance ni ostentation.
* Colette Braeckman est l'envoyée spéciale du quotidien belge Le soir au Zimbabwe, pour couvrir les élections.
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Tagged under Gouvernance ZimbabweIl y a deux cent vingt et un ans, un groupe d'hommes s’est rassemblé dans une salle qui existe toujours de l'autre côté de la rue, et avec ces simples mots, lança l'aventure inouïe de la démocratie américaine. Agriculteurs et savants, hommes politiques et patriotes qui avaient traversé l’océan pour fuir la tyrannie et les persécutions, donnèrent enfin forme à leur déclaration d’indépendance lors d’une convention qui siégea à Philadelphie jusqu’au printemps 1787. Ils finirent par signer le document rédigé, non encore achevé. Ce document portait le stigmate du péché originel de l’esclavage, un problème qui divisait les colonies et faillit faire échouer les travaux de la convention jusqu’à ce que les pères fondateurs décident de permettre le trafic des esclaves pendant encore au moins vingt ans, et de laisser aux générations futures le soin de l’achever.
Bien sur, la réponse à la question de l’esclavage était déjà en germe dans notre constitution, une constitution dont l’idéal de l’égalité des citoyens devant la loi est le cœur, une constitution qui promettait à son peuple la liberté et la justice, et une union qui pouvait et devait être perfectionnée au fil du temps.
Et pourtant des mots sur un parchemin ne suffirent ni à libérer les esclaves de leurs chaînes, ni à donner aux hommes et aux femmes de toute couleur et de toute croyance leurs pleins droits et devoirs de citoyens des Etats-Unis
Il fallait encore que, de génération en génération, les Américains s’engagent —en luttant et protestant, dans la rue et dans les tribunaux, et en menant une guerre civile et une campagne de désobéissance civile, toujours en prenant de grands risques—, pour réduire l'écart entre la promesse de nos idéaux et la réalité de leur temps.
C’est l’une des tâches que nous nous sommes fixées au début de cette campagne —continuer la longue marche de ceux qui nous ont précédé, une marche pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus généreuse et plus prospère.
J’ai choisi de me présenter aux élections présidentielles à ce moment de l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pourrons résoudre les problèmes de notre temps que si nous les résolvons ensemble, que nous ne pourrons parfaire l’union que si nous comprenons que nous avons tous une histoire différente mais que nous partageons de mêmes espoirs, que nous ne sommes pas tous pareils et que nous ne venons pas du même endroit mais que nous voulons aller dans la même direction, vers un avenir meilleur pour nos enfants et petits-enfants.
Cette conviction me vient de ma foi inébranlable en la générosité et la dignité du peuple Américain. Elle me vient aussi de ma propre histoire d'Américain. Je suis le fils d'un noir du Kenya et d'une blanche du Kansas. J’ai été élevé par un grand-père qui a survécu à la Dépression et qui s'est engagé dans l'armée de Patton pendant la deuxième Guerre Mondiale, et une grand-mère blanche qui était ouvrière à la chaîne dans une usine de bombardiers quand son mari était en Europe.
J’ai fréquenté les meilleures écoles d'Amérique et vécu dans un des pays les plus pauvres du monde. J’ai épousé une noire américaine qui porte en elle le sang des esclaves et de leurs maîtres, un héritage que nous avons transmis à nos deux chères filles.
J’ai des frères, des sœurs, des nièces, des neveux des oncles et des cousins, de toute race et de toute teinte, dispersés sur trois continents, et tant que je serai en vie, je n'oublierai jamais que mon histoire est inconcevable dans aucun autre pays.
C’est une histoire qui ne fait pas de moi le candidat le plus plausible. Mais c’est une histoire qui a gravé au plus profond de moi l’idée que cette nation est plus que la somme de ses parties, que de plusieurs nous ne faisons qu’un.
Tout au long de cette première année de campagne, envers et contre tous les pronostics, nous avons constaté à quel point les Américains avaient faim de ce message d'unité.
Bien que l’on soit tenté de juger ma candidature sur des critères purement raciaux, nous avons remporté des victoires impressionnantes dans les états les plus blancs du pays. En Caroline du Sud, où flotte encore le drapeau des Confédérés, nous avons construit une coalition puissante entre Afro-Américains et Américains blancs.
Cela ne veut pas dire que l'appartenance raciale n'a joué aucun rôle dans la campagne. A plusieurs reprises au cours de la campagne, des commentateurs m’ont trouvé ou « trop noir » ou « pas assez noir ».
Nous avons vu surgir des tensions raciales dans la semaine qui a précédé les primaires de la Caroline du Sud. Les médias ont épluché chaque résultat partiel, à la recherche de tout indice de polarisation raciale, pas seulement entre noirs et blancs mais aussi entre noirs et bruns.
Et pourtant ce n’est que ces deux dernières semaines que la question raciale est devenue un facteur de division.
D’un côté on a laissé entendre que ma candidature était en quelque sorte un exercice de discrimination positive, basé seulement sur le désir de libéraux [Ndt : gens de gauche] candides d’acheter à bon marché la réconciliation raciale.
D’un autre côté on a entendu mon ancien pasteur, le Rev. Jeremiah Wright, exprimer dans un langage incendiaire des opinions qui risquent non seulement de creuser le fossé entre les races mais aussi de porter atteinte à ce qu’il y a de grand et de bon dans notre pays. Voilà qui, à juste titre choque blancs et noirs confondus.
J’ai déjà condamné sans équivoque aucune les déclarations si controversées du Rev. Wright. Il reste des points qui en dérangent encore certains.
Est-ce que je savais qu’il pouvait à l’occasion dénoncer avec violence la politique américaine intérieure et étrangère ? Bien sûr. M’est-il arrivé de l’entendre dire des choses contestables quand j’étais dans son église ? Oui. Est-ce que je partage toutes ses opinions politiques ? Non, bien au contraire ! Tout comme j’en suis sûr beaucoup d’entre vous entendent vos pasteurs, prêtres ou rabbins proférer des opinions que vous êtes loin de partager.
Mais les déclarations à l’origine de ce récent tollé ne relevaient pas seulement de la polémique. Elles n’étaient pas que l’indignation d’un leader spirituel dénonçant les injustices ressenties.
Elles reflétaient plutôt une vue profondément erronée de ce pays —une vue qui voit du racisme blanc partout, une vue qui met l'accent sur ce qui va mal en Amérique plutôt que sur ce qui va bien. Une vue qui voit les racines des conflits du Moyen-Orient essentiellement dans les actions de solides alliés comme Israël, au lieu de les chercher dans les idéologies perverses et haineuses de l'Islam radical.
Le Rev. Jeremiah Wright ne fait pas que se tromper, ses propos sèment la discorde à un moment où nous devons trouver ensemble des solutions à nos énormes problèmes : deux guerres, une menace terroriste, une économie défaillante, une crise chronique du système de santé, un changement climatique aux conséquences désastreuses. Ces problèmes ne sont ni noirs ni blancs, ni hispaniques ni asiatiques mais ce sont des problèmes qui nous concernent tous.
Au vu de mon parcours, de mes choix politiques et des valeurs et idéaux auxquels j’adhère, on dira que je ne suis pas allé assez loin dans ma condamnation. Et d’abord pourquoi m’être associé avec le Rev. Jeremiah Wright, me demandera-t-on ? Pourquoi ne pas avoir changé d’église ?
J’avoue que si tout ce que je savais du Rev. Wright se résumait aux bribes de sermons qui passent en boucle à la télévision et sur YouTube, ou si la Trinity United Church of Christ ressemblait aux caricatures colportées par certains commentateurs, j’aurais réagi de même.
Mais le fait est que ce n’est pas tout ce que je sais de cet homme. L’homme que j’ai rencontré il y a plus de vingt ans est l’homme qui m’a éveillé à ma foi. Un homme pour qui aimer son prochain, prendre soin des malades et venir en aide aux miséreux est un devoir.
Voilà un homme qui a servi dans les Marines, qui a étudié et enseigné dans les meilleures universités et séminaires et qui pendant plus de trente ans a été à la tête d’une église, qui en se mettant au service de sa communauté accomplit l’œuvre de Dieu sur terre : loger les sans-abris, assister les nécessiteux, ouvrir des crèches, attribuer des bourses d’études, rendre visite aux prisonniers, réconforter les séropositifs et les malades atteints du sida.
Dans mon livre, Les Rêves de mon père, je décris mes premières impressions de l’église de la Trinity:
« L'assistance se mit à crier, à se lever, à taper des mains, et le vent puissant de son souffle emportait la voix du révérend jusqu'aux chevrons (...). Et dans ces simples notes — espoir ! — j’entendis autre chose. Au pied de cette croix, à l'intérieur des milliers d'églises réparties dans cette ville, je vis l'histoire de noirs ordinaires se fondre avec celles de David et Goliath, de Moïse et Pharaon, des chrétiens jetés dans la fosse aux lions, du champ d’os desséchés d’Ezékiel.
Ces histoires —de survie, de liberté, d’espoir— devenaient notre histoire, mon histoire ; le sang qui avait été versé était notre sang, les larmes étaient nos larmes. Cette église noire, en cette belle journée, était redevenue un navire qui transportait l’histoire d’un peuple jusqu'aux générations futures et jusque dans un monde plus grand.
Nos luttes et nos triomphes devenaient soudain uniques et universels, noirs et plus que noirs. En faisant la chronique de notre voyage, les histoires et les chants nous donnaient un moyen de revendiquer des souvenirs dont nous n'avions pas à avoir honte (…), des souvenirs que tout le monde pouvait étudier et chérir - et avec lesquels nous pouvions commencer à reconstruire. »
Telle a été ma première expérience à Trinity. Comme beaucoup d’églises majoritairement noires, Trinity est un microcosme de la communauté noire : on y voit le médecin et la mère assistée, l’étudiant modèle et le voyou repenti.
Comme toutes les autres églises noires, les services religieux de Trinity résonnent de rires tapageurs et de plaisanteries truculentes. Et ça danse, ça tape des mains, ça crie et ça hurle, ce qui peut paraître incongru à un nouveau venu
L'église contient toute la tendresse et la cruauté, l’intelligence l’extrême et l’ignorance crasse, les combats et les réussites, tout l'amour et, oui, l'amertume et les préjugés qui sont la somme de l’expérience noire en Amérique.
Et cela explique sans doute mes rapports avec le Rev. Wright. Si imparfait soit-il, je le considère comme un membre de ma famille. Il a raffermi ma foi, célébré mon mariage et baptisé mes enfants.
Jamais dans mes conversations avec lui ne l’ai-je entendu parler d’un groupe ethnique en termes péjoratifs, ou manquer de respect ou de courtoisie envers les blancs avec qui il a affaire. Il porte en lui les contradictions — le bon et le mauvais— de la communauté qu’il sert sans se ménager depuis tant d’années.
Je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier la communauté noire, je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-mère blanche, une femme qui a fait tant de sacrifices pour moi, une femme qui m'aime plus que tout au monde, mais aussi une femme qui m’avouait sa peur des noirs qu’elle croisait dans la rue et que, plus d'une fois, j’ai entendu faire des remarques racistes qui m'ont répugné.
Ces personnes sont une partie de moi. Et elles font partie de l’Amérique, ce pays que j’aime.
D'aucuns verront ici une tentative de justifier ou d’excuser des propos tout à fait inexcusables. Je peux vous assurer qu’il n’en est rien. Je suppose qu’il serait plus prudent, politiquement, de continuer comme si de rien n'était, en espérant que toute l’affaire sera vite oubliée.
Nous pourrions faire peu de cas du Rev. Wright, et ne voir en lui qu’un excentrique ou un démagogue, tout comme certains l’ont fait dans le cas de Geraldine Ferraro, l’accusant, à la suite de ses récentes déclarations, de préjugé racial.
Mais je crois que ce pays, aujourd'hui, ne peut pas se permettre d'ignorer la problématique de race. Nous commettrions la même erreur que le Rev. Wright dans ses sermons offensants sur l'Amérique —en simplifiant, en recourant à des stéréotypes et en accentuant les côtés négatifs au point de déformer la réalité.
Le fait est que les propos qui ont été tenus et les problèmes qui ont été soulevés ces dernières semaines reflètent les aspects complexes du problème racial que n’avons jamais vraiment explorés — une partie de notre union qui nous reste encore à parfaire.
Et si nous abandonnons maintenant pour revenir tout simplement à nos positions respectives, nous n'arriverons jamais à nous unir pour surmonter ensemble les défis que sont l'assurance maladie, l'éducation ou la création d'emplois pour chaque Américain.
Pour comprendre cet état de choses, il faut se rappeler comment on en est arrivé là. Comme l’a écrit William Faulkner : « Le passé n’est pas mort et enterré. En fait il n’est même pas passé. » Nul besoin ici de réciter l’histoire des injustices raciales dans ce pays
Mais devons nous rappeler que si tant de disparités existent dans la communauté afro-américaine d’aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent en droite ligne des inégalités transmises par la génération précédente qui a souffert de l'héritage brutal de l'esclavage et de Jim Crow.
La ségrégation à l’école a produit et produit encore des écoles inférieures. Cinquante ans après Brown vs. The Board of Education, rien n’a changé et la qualité inférieure de l’éducation que dispensent ces écoles aide à expliquer les écarts de réussite entre les étudiants blancs et noirs d’aujourd’hui.
La légalisation de la discrimination —des noirs qu’on empêchait, souvent par des méthodes violentes, d'accéder a la propriété, des crédits que l’on accordait pas aux entrepreneurs afro-américains, des propriétaires noirs qui n'avaient pas droit aux prêts du FHA [Ndt : Federal Housing Administration, l’administration fédérale en charge du logement], des noirs exclus des syndicats, des forces de police ou des casernes de pompiers, a fait que les familles noires n’ont jamais pu accumuler un capital conséquent à transmettre aux générations futures.
Cette histoire explique l’écart de fortune et de revenus entre noirs et blancs et la concentration des poches de pauvreté qui persistent dans tant de communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.
Le manque de débouchés parmi les noirs, la honte et la frustration de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille ont contribué a la désintégration des familles noires —un problème que la politique d’aide sociale, pendant des années, a peut-être aggravée. Le manque de service publics de base dans un si grand nombre de quartiers noirs —des aires de jeux pour les enfants, des patrouilles de police, le ramassage régulier des ordures et l'application des codes d'urbanisme, tout cela a crée un cycle de violence, de gâchis et de négligences qui continue de nous hanter.
C'est la réalité dans laquelle le Rev. Wright et d’autres Afro-Américains de sa génération ont grandi. Ils sont devenus adultes à la fin des années 50 et au début des années 60, époque ou la ségrégation était encore en vigueur et les perspectives d'avenir systématiquement réduites.
Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas de voir combien ont renoncé devant la discrimination, mais plutôt combien ont réussi à surmonter les obstacles et combien ont su ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, allaient les suivre.
Mais pour tous ceux qui ont bataillé dur pour se tailler une part du Rêve Américain, il y en a beaucoup qui n'y sont pas arrivés – ceux qui ont été vaincus, d’une façon ou d’une autre, par la discrimination.
L’expérience de l'échec a été léguée aux générations futures : ces jeunes hommes et, de plus en plus, ces jeunes femmes que l'on voit aux coins des rues ou au fond des prisons, sans espoir ni perspective d'avenir. Même pour les noirs qui s'en sont sortis, les questions de race et de racisme continuent de définir fondamentalement leur vision du monde.
Pour les hommes et les femmes de la génération du Rev. Wright, la mémoire de l’humiliation de la précarité et de la peur n’a pas disparu, pas plus que la colère et l’amertume de ces années.
Cette colère ne s’exprime peut-être pas en public, devant des collègues blancs ou des amis blancs. Mais elle trouve une voix chez le coiffeur ou autour de la table familiale. Parfois cette colère est exploitée par les hommes politiques pour gagner des voix en jouant la carte raciale, ou pour compenser leur propre incompétence.
Et il lui arrive aussi de trouver une voix, le dimanche matin à l’église, du haut de la chaire ou sur les bancs des fidèles. Le fait que tant de gens soient surpris d’entendre cette colère dans certains sermons du Rev. Wright nous rappelle le vieux truisme, à savoir que c’est à l’office du dimanche matin que la ségrégation est la plus évidente.
Cette colère n’est pas toujours une arme efficace. En effet, bien trop souvent, elle nous détourne de nos vrais problèmes, elle nous empêche de confronter notre part de responsabilité dans notre condition, et elle empêche la communauté afro-américaine de nouer les alliances indispensables à un changement véritable.
Mais cette colère est réelle, et elle est puissante, et de souhaiter qu’elle disparaisse, de la condamner sans en comprendre les racines ne sert qu’à creuser le fossé d’incompréhension qui existe entre les deux races.
Et de fait, il existe une colère similaire dans certaines parties de la communauté blanche. La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche n'ont pas l’impression d’avoir été spécialement favorisés par leur appartenance raciale.
Leur expérience est l’expérience de l’immigrant —dans leur cas, ils n’ont hérité de personne, ils sont partis de rien. Ils ont travaillé dur toute leur vie, souvent pour voir leurs emplois délocalisés et leurs retraites partir en fumée.
Ils sont inquiets pour leur avenir, ils voient leurs rêves s’évanouir; à une époque de stagnation des salaires et de concurrence mondiale, les chances de s’en sortir deviennent comme un jeu de somme nulle où vos rêves se réalisent au dépens des miens.
Alors, quand on leur dit que leurs enfants sont affectés à une école à l’autre bout de la ville, quand on leur dit qu’un Afro-Américain qui décroche un bon job ou une place dans une bonne faculté est favorisé à cause d’une injustice qu’ils n’ont pas commise, quand on leur dit que leur peur de la délinquance dans les quartiers est une forme de préjugé, la rancœur s'accumule au fil du temps.
Comme la colère au sein de la communauté noire qui ne s’exprime pas en public, ces choses qui fâchent ne se disent pas non plus. Mais elles affectent le paysage politique depuis au moins une génération.
C’est la colère envers la politique d’assistance de l’Etat-Providence et la politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la Coalition Reagan. Les hommes politiques ont systématiquement exploité la peur de l’insécurité à des fins électorales. Les présentateurs des talk-shows et les analystes conservateurs se sont bâti des carrières en débusquant des accusations de racisme bidon, tout en assimilant les débats légitimes sur les injustices et les inégalités raciales à du politiquement correct ou du racisme a rebours.
Tout comme la colère noire s’est souvent avérée contre-productive, la rancœur des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de l’étranglement de la classe moyenne —une culture d’entreprise où les délits d'initiés, les pratiques comptables douteuses et la course aux gains rapides sont monnaie courante ; une capitale sous l'emprise des lobbies et des groupes de pression, une politique économique au service d'une minorité de privilégiés.
Et pourtant, souhaiter la disparition de cette rancœur des blancs, la qualifier d’inappropriée, voire de raciste, sans reconnaître qu’elle peut avoir des causes légitimes —voila aussi qui contribue à élargir la fracture raciale et faire en sorte que l’on n'arrive pas à se comprendre.
Voilà où nous en sommes actuellement : incapables depuis des années de nous extirper de l'impasse raciale. Contrairement aux dires de certains de mes critiques, blancs ou noirs, je n'ai jamais eu la naïveté de croire que nous pourrions régler nos différends raciaux en l'espace de quatre ans ou avec une seule candidature, qui plus est une candidature aussi imparfaite que la mienne.
Mais j’ai affirmé ma conviction profonde—une conviction ancrée dans ma foi en Dieu et ma foi dans le peuple américain—qu’en travaillant ensemble nous arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et qu’en fait nous n’avons plus le choix si nous voulons continuer d’avancer dans la voie d’une union plus parfaite.
Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau de notre passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer d’exiger une vraie justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela veut aussi dire associer nos propres revendications –meilleure assurance maladie, meilleures écoles, meilleurs emplois—aux aspirations de tous les Américains, qu’il s’agisse de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans l’échelle hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l'immigrant qui s’efforce de nourrir sa famille.
Cela veut dire aussi assumer pleinement nos responsabilités dans la vie — en exigeant davantage de nos pères, en passant plus de temps avec nos enfants, en leur faisant la lecture, en leur apprenant que même s'ils sont en butte aux difficultés et à la discrimination, ils ne doivent jamais succomber au désespoir et au cynisme : ils doivent toujours croire qu’ils peuvent être maîtres de leur destinée.
L’ironie, c’est que cette notion si fondamentalement américaine –et, oui, conservatrice—de l’effort personnel, on la retrouve souvent dans les sermons du Rev. Wright. Mais ce que mon ancien pasteur n’a pas compris, c’est qu’on ne peut pas chercher à s’aider soi-même sans aussi croire que la société peut changer.
L’erreur profonde du Rev. Wright n’est pas d’avoir parlé du racisme dans notre société. C’est d’en avoir parlé comme si rien n'avait changé, comme si nous n'avions pas accompli de progrès, comme si ce pays —un pays ou un noir peut être candidat au poste suprême et construire une coalition de blancs et de noirs, d'hispaniques et d'asiatiques, de riches et de pauvres, de jeunes et de vieux—était encore prisonnier de son passé tragique. Mais ce que nous savons – ce que nous avons vu—c’est que l’Amérique peut changer. C’est là le vrai génie de cette nation. Ce que nous avons déjà accompli nous donne de l’espoir —l’audace d’espérer —pour ce que nous pouvons et devons accomplir demain.
Pour ce qui est de la communauté blanche, la voie vers une union plus parfaite suppose de reconnaître que ce qui fait souffrir la communauté afro-américaine n’est pas le produit de l’imagination des noirs ; que l’héritage de la discrimination —et les épisodes actuels de discrimination, quoique moins manifestes que par le passé- sont bien réels et doivent être combattus.
Non seulement par les mots, mais par les actes —en investissant dans nos écoles et nos communautés ; en faisant respecter les droits civils et en garantissant une justice pénale plus équitable ; en donnant à cette génération les moyens de s'en sortir, ce qui faisait défaut aux générations précédentes.
Il faut que tous les Américains comprennent que vos rêves ne se réalisent pas forcément au détriment des miens ; qu'investir dans la santé, les programmes sociaux et l'éducation des enfants noirs, bruns et blancs contribuera à la prospérité de tous les Américains.
En fin de compte, ce que l’on attend de nous, ce n’est ni plus ni moins ce que toutes les grandes religions du monde exigent —que nous nous conduisions envers les autres comme nous aimerions qu’ils se conduisent envers nous. Soyons le gardien de notre frère, nous disent les Ecritures. Soyons le gardien de notre sœur. Trouvons ensemble cet enjeu commun qui nous soude les uns aux autres, et que notre politique reflète aussi l'esprit de ce projet.
Car nous avons un choix à faire dans ce pays. Nous pouvons accepter une politique qui engendre les divisions intercommunautaires, les conflits et le cynisme. Nous pouvons aborder le problème racial en voyeurs —comme pendant le procès d’O.J. Simpson —, sous un angle tragique – comme nous l’avons fait après Katrina – ou encore comme nourriture pour les journaux télévisés du soir. Nous pouvons exploiter la moindre bavure dans le camp d’Hillary comme preuve qu’elle joue la carte raciale, ou nous pouvons nous demander si les électeurs blancs voteront en masse pour John McCain en novembre, quel que soit son programme politique.
Oui, nous pouvons faire cela.
Mais dans ce cas, je vous garantis qu’aux prochaines élections nous trouverons un autre sujet de distraction. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Et rien ne changera.
C’est une possibilité. Ou bien, maintenant, dans cette campagne, nous pouvons dire ensemble : « Cette fois, non ». Cette fois nous voulons parler des écoles délabrées qui dérobent leur avenir à nos enfants, les enfants noirs, les enfants blancs, les enfants asiatiques, les enfants hispaniques et les enfants amérindiens.
Cette fois nous ne voulons plus du cynisme qui nous répète que ces gosses sont incapables d'apprendre, que ces gosses qui nous ne ressemblent pas sont les problèmes de quelqu'un d'autre. Les enfants de l’Amérique ne sont pas ces gosses-là, mais ces gosses-là sont pourtant bien nos enfants, et nous ne tolérerons pas qu’ils soient laissés pour compte dans la société du vingt-et-unième siècle. Pas cette fois.
Cette fois nous voulons parler des files d’attente aux urgences peuplées de blancs, de noirs et d’hispaniques qui n’ont pas d’assurance santé, qui ne peuvent seuls s’attaquer aux groupes de pression mais qui pourront le faire si nous nous y mettons tous.
Cette fois nous voulons parler des usines qui ont fermé leurs portes et qui ont longtemps fait vivre honnêtement des hommes et des femmes de toute race, nous voulons parler de ces maisons qui sont maintenant à vendre et qui autrefois étaient les foyers d'Américains de toute religion, de toute région et de toute profession.
Cette fois nous voulons parler du fait que le vrai problème n’est pas que quelqu’un qui ne vous ressemble pas puisse vous prendre votre boulot, c’est que l’entreprise pour laquelle vous travaillez va délocaliser dans le seul but de faire du profit.
Cette fois, nous voulons parler des hommes et des femmes de toute couleur et de toute croyance qui servent ensemble, qui combattent ensemble et qui versent ensemble leur sang sous le même fier drapeau. Nous voulons parler du moyen de les ramener à la maison, venant d’une guerre qui n’aurait jamais dû être autorisée et qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et nous voulons parler de la façon de montrer notre patriotisme en prenant soin d’eux et de leurs familles et en leur versant les allocations auxquelles ils ont droit.
Je ne me présenterais pas à l’élection présidentielle si je ne croyais pas du fond du cœur que c'est ce que veut l'immense majorité des Américains pour ce pays. Cette union ne sera peut-être jamais parfaite mais, génération après génération, elle a montré qu’elle pouvait se parfaire.
Et aujourd'hui, chaque fois que je me sens sceptique ou cynique quant à cette possibilité, ce qui me redonne le plus d’espoir est la génération à venir —ces jeunes dont les attitudes, les croyances et le sincère désir de changement sont déjà, dans cette élection, rentrés dans l’Histoire.
Il y a une histoire que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui, une histoire que j’ai eu l’honneur de raconter lors de la commémoration de la naissance de Martin Luther King, dans sa paroisse, Ebenezer Baptist, à Atlanta.
Il y a une jeune blanche de 23 ans, du nom d’Ashley Baia, qui travaillait pour notre campagne à Florence, en Caroline du Sud. Depuis le début, elle a été chargée de mobiliser une communauté à majorité afro-américaine. Et un jour elle s’est trouvée à une table ronde où chacun, tour à tour, racontait son histoire et disait pourquoi il était là.
Et Ashley a dit que quand elle avait 9 ans sa maman a eu un cancer, et parce qu’elle avait manqué plusieurs jours de travail elle a été licenciée et a perdu son assurance maladie. Elle a dû se mettre en faillite personnelle et c’est là qu’Ashley s’est décidée à faire quelque chose pour aider sa maman.
Elle savait que ce qui coûtait le plus cher c’était d’acheter à manger, et donc Ashley a convaincu sa mère ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était des sandwichs moutarde-cornichons. Parce que c'était ce qu’il y avait de moins cher.
C'est ce qu’elle a mangé pendant un an, jusqu'à ce que sa maman aille mieux. Et elle a dit à tout le monde, à la table ronde, qu’elle s’était engagée dans la campagne pour aider les milliers d’autres enfants du pays qui eux aussi veulent et doivent aider leurs parents.
Ashley aurait pu agir différemment. Quelqu’un lui a peut être dit a un moment donné que la cause des ennuis de sa mère c’était soit les noirs qui, trop paresseux pour travailler, vivaient des allocations sociales, soit les hispaniques qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce n’est pas ce qu’elle a fait. Elle a cherché des alliés avec qui combattre l’injustice.
Bref, Ashley termine son histoire et demande a chacun pourquoi il s'est engagé dans la campagne. Ils ont tous des histoires et des raisons différentes. Il y en a beaucoup qui soulèvent un problème précis. Et pour finir, c’est le tour de ce vieillard noir qui n’a encore rien dit.
Et Ashley lui demande pourquoi il est là. Il ne soulève aucun point en particulier. Il ne parle ni de l’assurance maladie ni de l’économie. Il ne parle ni d’éducation ni de guerre. Il ne dit pas qu’il est venu à cause de Barack Obama. Il dit simplement : « Je suis ici à cause d’Ashley. »
« Je suis ici à cause d’Ashley ». A lui seul, ce déclic entre la jeune fille blanche et le vieillard noir ne suffit pas. Il ne suffit pas pour donner une assurance santé aux malades, du travail à ceux qui n’en n’ont pas et une éducation à nos enfants.
Mais c’est par là que nous démarrons. Par là que notre union se renforce. Et comme tant de générations l’ont compris tout au long des deux cent vingt et une années écoulées depuis que des patriotes ont signé ce document a Philadelphie, c’est par là que commence le travail de perfection. »
* Barak Obama a prononcé ce discours le 17 mars 2008 à Philadelphie - Traduction de Didier Rousseau et de Françoise Simon Ammon & Rousseau Translations, New York
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou faire vos commentaires en ligne à l’adresse suivante www.pambazuka.org
Tagged under GouvernanceObservée à partir du reste du monde, la campagne électorale qui se déroule en ce moment aux Etats-Unis permet de s’interroger sur la politique étrangère américaine, en Afrique noire en ce qui nous concerne. Absents de la conquête coloniale du continent africain et eux-mêmes ancienne colonie, les Etats-Unis n’ont véritablement commencé à s’ouvrir à l’Afrique au Sud du Sahara et à la fréquenter qu’à partir des années 60, au moment où les pays du continent accèdent à l’indépendance. Les premiers contacts des Etats-Unis avec l’Afrique sont dus au président John Fitzgerald Kennedy qui, alors qu’il n’était que sénateur, exprime un intérêt manifeste pour les affaires du reste du monde.
C’est pourquoi quand il arrive aux affaires en 1960 et qu’au même moment les pays africains se libèrent du joug colonial, le président Kennedy estime que son pays ne peut pas ignorer ces nouveaux pays qui intègrent la communauté des nations. Il opère alors des ruptures symboliques mais significatives, en commençant par nommer un ambassadeur par pays africain, ce qui n’était pas dans la stratégie et dans le budget du Département d’Etat. Cette fenêtre ouverte sur l’Afrique que du reste seul l’Océan Atlantique sépare de l’Amérique se traduit par la création du Corps de la paix dès 1961, ce Corps de jeunes volontaires américains envoyés dans les pays pauvres du Sud, en vue «de promouvoir la paix et l’amitié à travers le monde», mais aussi «la compréhension entre le peuple américain et les peuples du reste du monde».
Quand en 1960, le Congo belge, devenu aujourd’hui la République démocratique du Congo, accède à l’indépendance et que le pays est déchiré par une horrible guerre civile avec la tentative de sécession du Katanga sous la direction de Moïse Tshombé, les Etats-Unis ne peuvent rester indifférents, car le monde est en pleine guerre froide et l’Afrique est aussi un champ des rivalités Est-Ouest. C’est pourquoi il est question pour les Etats-Unis de chercher à y contenir l’influence communiste, non seulement soviétique mais aussi chinoise. Le Congo belge constitue leur «baptême de feu» sur le continent.
Quand Patrice Lumumba, leader du Mouvement national congolais qui fut le principal parti du pays devient Premier ministre, son rival Kasavubu est président de la République. Face aux troubles intérieurs causés par la tentative de sécession du Katanga, Lumumba fait appel à l’assistance de Moscou. Il est destitué par le président Kasavubu, arrêté par le colonel Joseph-Désiré Mobutu, ensuite transféré au Katanga où il est tué. Les Etats-Unis favorisent l’accession au pouvoir de Mobutu. Pendant plus de deux décennies, le Congo belge devenu le Zaïre indépendant qui est l’actuelle Rdc reste l’un des principaux points d’ancrage des Etats-Unis en Afrique.
Quand la guerre froide se termine, les Etats-Unis se retrouvent dans une position d’hégémonie que nul autre pays n’a jamais connue dans l’histoire. Il semble que, depuis la fin du conflit ouvert Est-Ouest, les Etats-Unis voient le continent sous un nouveau jour avec l’objectif d’en faire l’une de leurs «nouvelles frontières». En quelque sorte, la guerre froide est finie ; le contexte a sans doute changé, mais la nécessité pour l’hyperpuissance américaine de préserver ses intérêts sur le continent (notamment face au regain d’intérêt de la Chine aujourd’hui) demeure. La diplomatie, c’est par définition la mise en avant et la défense des intérêts d’un pays, ce qui veut dire que différents pays ont différents intérêts et donc différentes relations avec les autres Etats du monde. Les intérêts des Etats-Unis sont à retrouver dans leur position d’hyperpuissance. C’est pourquoi les entreprises dont la dynamique s’inscrit dans la logique du marché global, ont un impact sur la politique extérieure du pays, autrement dit dans sa politique extérieure, le pays tient compte de l’intérêt de ses entreprises dans les pays où celles-ci s’implantent.
A ce sujet, Samuel Huntington observe : «L’intérêt national résulte de l’identité nationale. Il nous faut d’abord savoir qui nous sommes pour savoir ce que sont nos intérêts». L’identité nationale de la Chine par exemple fait qu’à l’heure actuelle, ses intérêts portent en particulier sur la fourniture de matières premières et de céréales en vue de répondre à la demande née de la montée des classes moyennes qui aspirent à mieux vivre. Comme on le voit, étant donné la part de la Chine dans la population mondiale, c’est dans une certaine mesure ce phénomène qui tire vers le haut les prix à la consommation de tous les produits de base à travers le monde.
Les prix des produits alimentaires flambent en raison de la demande accrue de matières premières et de denrées exprimée par la Chine (mais aussi par l’Inde, ainsi que la Russie avec ses énormes ressources énergétiques et qui profite aussi de la flambée des cours), où les «nouveaux riches» nés de la croissance économique peuvent se permettre davantage de biens et de services. L’intérêt de la Chine est donc de garantir son approvisionnement en hydrocarbures et la sécurité alimentaire du pays (la fourniture de blé en particulier), car comme on le dit simplement, «un sac vide ne peut tenir debout».
C’est ainsi que la Chine arrivera à réaliser ses ambitions de croissance et de développement ; ce qui lui permettra d’être une nation encore plus écoutée et reconnue sur la scène internationale, une nation qui pourra peser dans l’administration des affaires internationales, autrement dit dans la diplomatie. Dans ce domaine, la Chine a ceci de commun avec les pays du continent qu’elle réclame davantage de démocratie dans les organisations internationales, comme l’Onu et l’Omc, en particulier.
Plusieurs décennies de politique étrangère des Etats-Unis, de l’avènement des ambassades américaines en Afrique sous John F. Kennedy à la récente visite du président George W. Bush dans un certain nombre de pays, montrent que la motivation des Etats-Unis vis-à-vis du continent africain reste stratégique. Si la part du continent reste faible, sinon insignifiante dans les échanges économiques internationaux, les Etats-Unis ont eu l’initiative d’une loi (l’Agoa, African Growth and Opportunity Act) qui vise la réduction, sinon la suppression des barrières douanières pour un bon nombre de produits en provenance des pays de l’Afrique subsaharienne dans le but de favoriser la croissance dans cette partie du continent.
Le principe qui sous-tend cette loi est celui d’une «diplomatie commerciale» qui préconise «le commerce et non l’aide», ainsi que résumée par la formule «Trade not aid». Car en dépit de sa situation économique globalement défavorable, le continent représente un marché de plusieurs centaines de millions d’habitants, en expansion, et il renferme un énorme réservoir de richesses naturelles dont l’exploitation peut être un gisement d’emplois considérable pour les entreprises américaines tout en garantissant l’approvisionnement du pays en ressources énergétiques et minières.
Il convient de noter que dans l’administration des affaires internationales et dans la défense de leurs intérêts nationaux, toutes les grandes puissances ont en commun ce que la pensée populaire considère assez justement comme «le cynisme du commerçant», à savoir que lorsque cela va dans leur intérêt national spécifique, elles ‘ferment les yeux sur les violations des droits de l’homme les plus graves : l’exemple le plus patent et le plus flagrant reste le silence de tous les pays donneurs de leçon sur les droits de l’homme qui ont eu à commercer avec le régime sud-africain du temps de l’Apartheid, et aujourd’hui les relations étroites entre la Chine et le pouvoir soudanais qui perpétue le génocide au Darfour…
Du point de vue de George Ross qui dirige le Centre d’études européennes de l’Université Harvard, la fin de la guerre froide et l’universalisation progressive de l’idéologie néolibérale qui s’en est suivie font que les affaires du monde ne sont plus seulement traitées au niveau des chancelleries occidentales exclusivement. Ross observe qu’il faut de plus en plus compter avec les grandes institutions financières et commerciales qui incarnent cette idéologie : l’Omc, le Fmi, le Forum de Davos, les réunions du G8, etc. car selon lui, il est clair que les délibérations et opérations de ces institutions multilatérales pèsent sur les affaires du monde au moins autant que les choix des gouvernements des grandes puissances, même si les intérêts des unes sont indissociables de ceux des autres.
Sans doute que la diplomatie se fait par beaucoup d’autres moyens. Il y a ce que les observateurs ont récemment appelé «la diplomatie du violon», avec la récente sortie de l’Orchestre Philharmonique de New York parti jouer pour la première fois dans l’histoire à Pyongyang, où les hymnes des deux pays ont été exécutées. Il s’agit là d’un contact symbolique, historique entre les Etats-Unis et la Corée du Nord depuis la fin de la Guerre de Corée en 1953. Après «la diplomatie du ping-pong» (où les pays échangent des coups comme dans le tennis de table), cet événement a été un échange culturel sans précédent, peut-être un premier jalon posé pour l’amélioration des relations entre le régime communiste et les Etats-Unis.
La diplomatie se fait aussi, entre autres, par le carnet de chèques, pour octroyer des «aides au développement» , mais les Etats-Unis comprennent que la diplomatie se fait notamment en occupant le champ culturel et idéologique, plus ou moins «par effraction», sans brutalité, avec l’adhésion souhaitable sinon la complicité des «dominés» : par le contrôle de l’information et des technologies qui véhiculent la culture et l’idéologie, jusqu’au contrôle des symboles, des concepts et du sens, ce qui permet d’avoir un impact sur l’imaginaire des peuples et de créer du rêve, par le biais des industries culturelles notamment, ainsi que par l’association des élites politiques et intellectuelles des pays concernés à des activités où se diffusent les thèses du libéralisme démocratique, afin qu’elles puissent ensuite porter la bonne parole.
Mais si la Chine dispose de réserves financières importantes et peut ainsi utiliser son carnet de chèques pour défendre ses intérêts à l’étranger dans le but d’arriver à peser dans l’administration des affaires internationales, il faut noter que l’absence de libertés politiques et de débats internes fait qu’elle ne peut diffuser ses valeurs comme un Etat démocratique tels que les Etats-Unis peut arriver à les faire partager le plus largement possible à travers le monde.
En règle générale, les relations entre les Etats font partie des choses qui changent le moins avec l’arrivée d’une nouvelle administration dans un pays ; les Etats-Unis ne font pas exception à cette règle. Dans la plupart des démocraties occidentales aujourd’hui, les partis de gauche se distinguent des partis de droite davantage sur les choix économiques à faire que sur la politique étrangère globale qui reste la même dans ses principes et dans son fondement, sauf dans des cas rares et particuliers où se pose la question d’une intervention militaire, comme dans le cas de l’Iraq.
Il ne faut pas attendre du Président américain qui sera élu en novembre que la politique étrangère des Etats-Unis change radicalement. Si c’est John McCain qui est élu, la politique étrangère américaine ne sera pas différente de celle de George W. Bush ; en réalité, elle pourrait même se révéler encore plus intraitable sur certaines questions… Hillary Clinton pourrait être moins intransigeante, à savoir que la méthode peut connaître des modifications, mais l’objectif sera toujours le même : celui de défendre les intérêts des Etats-Unis à travers le monde et de conforter l’identité d’hyperpuissance du pays ; ce qui revient au même et qui renvoie à ce que nous énoncions plus haut, à savoir l’insécable lien entre l’identité d’un pays et ses intérêts, tel que démontré par Huntington.
La véritable rupture dans la méthode viendrait de Barack Obama qui préconise que dans la défense de leurs intérêts, les Etats-Unis devraient dialoguer non seulement avec leurs alliés traditionnels, mais aussi avec leurs adversaires et leurs ennemis. Sa vision des relations des Etats-Unis avec le reste du monde est inspirée par le principe du Président Kennedy selon lequel «il ne faut jamais négocier sous la peur, mais il ne faut jamais avoir peur de négocier».
Pour autant, il ne faut pas attendre d’un Barack Obama, président des Etats-Unis qu’il tisse et noue des relations particulières avec l’Afrique, en raison de son héritage africain. Il se pourrait même qu’il soit plus exigeant avec l’Afrique, en particulier compte tenu de la situation politique du pays d’origine de son père, le Kenya, traversé par des troubles sanglants depuis la réélection contestée du président Mwai Kibaki à la fin de l’année dernière.
L’histoire bouge. Les gouvernements changent et les Etats doivent se renouveler. Et comment donc un jeune président élu le plus démocratiquement du monde pourrait-il faire preuve de complaisance face à de vieux chefs d’Etat inamovibles ? Il n’est pas de leur génération et surtout ils ne partagent pas les mêmes principes démocratiques ; ce qui fait qu’ils n’ont pas la même vision du monde. Il est des changements qui ne sont pas des évolutions pour les peuples. C’est Winston Churchill qui disait : «Il n’y a rien de négatif dans le changement, si c’est dans la bonne direction».
Si l’avènement d’un jeune président américain en partie d’origine africaine peut insuffler un vent de changement sur le continent en inspirant des pratiques plus démocratiques au Kenya comme ailleurs, il faut vivement le souhaiter. En observant des pratiques plus démocratiques, il ne s’agit pas d’obéir aux Etats-Unis, car les nations sont souveraines, il s’agit plutôt de s’inspirer sans complexe de leur exemple, comme on pourrait le faire de toute autre nation au monde, dans ce qu’elle a de meilleur à offrir, afin d’avancer.
* Abou Bakr MOREAU est Professeur d’études éméricaines à la Faculté des Lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar
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Tagged under GouvernanceBarack Obama. L’espoir d’une politique ? Ou la politique de l’espoir ? L’homme a été espéré par une infime poignée d’hommes, sans doute. Mais par des hommes avertis. «Espéré» paraît exagéré. Disons alors repéré. Déjà, dans son excellent livre American Vertigo (Paris : Grasset 2006), Bernard-Henri Levy écrivait, comme si sa plume avait été trempée dans les encres secrètes des prophètes ou inspirée par les Muses qui ne trompent jamais : «Barack Obama…il faudra se souvenir de ce nom» (p. 85.) Il est vrai, l’écrivain a rencontré le politique. Le philosophe-sociologue qui sait observer l’être et bien prédire le possible, a décelé chez cet homme qui ne peut laisser indifférent, des signes prémonitoires d’un leader qui dérangerait les continuités de l’espace politico-social américain.
Tagged under GouvernanceCinq pays sur dix que compte la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC), sont confrontés à de conflits internes. Il s’agit là des crises récurrentes qui ont fait de l’Afrique centrale " le ventre mou " du continent. Tourner cette page exige un véritable courage politique pour dégager les insuffisances et proposées des démarches politiques qui prennent en compte les aspirations des peuples de la sous-région, les mutations qui caractérisent l’environnement régional et international.
Au moment où s’ouvre le sommet extraordinaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale, à Kinshasa, sur la crise tchadienne (le 10 mars 2008), les pays de l’Afrique centrale doivent se sentir interpellés. Sont concernés par cette rencontre, l’Angola, le Burundi, le Congo - Brazzaville, le Gabon le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, la Guinée équatoriale, Sao Tomé et Principe et la République démocratique du Congo.
Voilà plus d’une décennie que cette sous-région d’Afrique est confrontée à de graves crises dont les ondes du choc ont retenti sur tout le continent. Les crises les plus importantes sont celles qui ont frappé la République démocratique du Congo, le Congo, le Burundi. Si le Rwanda n’avait pas quitté la CEEAC, on y aurait ajouté les massacres de 1994 qui ont ébranlé ce pays et ont eu des effets d’entraînement considérables dans la région de l’Afrique centrale et celle des Grands Lacs. Par ces temps qui courent, le Cameroun et le Tchad retiennent l’attention de tous les observateurs. D’ailleurs, la "Bataille de Ndjamena" fonde justement la raison principale de ce sommet extraordinaire de la CEEAC à Kinshasa.
Bien entendu, l’on serait incomplet si l’on n’épinglait pas le coup de force qui devrait intervenir en Guinée équatoriale. Un groupe de mercenaires devrait y perpétrer un coup d’Etat. Pour preuve, Malabo est en état d’alerte tant il se dit qu’un autre groupe de mercenaires s’apprêterait à attaquer Malabo pour libérer l’un des leurs détenu dans ce pays.
Des conflits récurrents qui fragilisent ainsi l’Afrique centrale, pourtant si riche, et déstabilisent les institutions nationales. Pourquoi ? Des causes endogènes et exogènes expliquent cette situation.
Quatre causes externes, trois internes
Les maux qui rongent l’Afrique centrale peuvent être regroupés en quatre, au plan interne. L’Afrique centrale est otage du «protectionnisme politique », d’une «absence d’une classe moyenne politique », d’une « mauvaise justice distributive », et de la « montée en puissance de l’ethnicisme ».
Premièrement
« Voir Bruxelles, Paris, Lisbonne et mourir ». C’est en ces termes que l’on peut résumer la première cause, pour soutenir qu’à plusieurs reprises les décisions ne se prenaient pas à Libreville, à Brazzaville, à Kinshasa ni à Malabo ou à Luanda, mais dans ces villes européennes qui ne sont autres que les capitales des anciennes métropoles. L’histoire de ces pays africains s’écrivait ailleurs, violant même le serment de ces grands africanistes de la sous – région. En l’occurrence Lumumba qui disait : « L’histoire du Congo devra être écrite au Congo par des Congolais ». Par extension, « l’histoire de l’Afrique devrait être écrite en Afrique par des Africains ». Ainsi, la guerre froide collait tant à la peau des Etats d’Afrique centrale qu’ils sont encore victimes de ce protectionnisme politique. C’est d’un.Deuxièmement
L’Afrique centrale souffre de l’absence de cette « classe moyenne politique » indispensable, comme en économie, pour faire le lien entre l’élite et la masse populaire. Il y a là, en quelque sorte, comme un fossé. Partant, les démarches politiques sont souvent mal relayées et mal comprises. Ce qui a été à la base des premiers soubresauts qui ont émaillé les premières années de l’après-indépendance. De nombreux pays de l’Afrique centrale ont manqué de cadres politiques moyens au regard d’un système scolaire colonial emmuré.Mais, troisièmement, les choses deviennent plus complexes lorsqu’il s’agit de partager le « gâteau national ». L’élan égocentrique supplante le sentiment de solidarité nationale. D’où cette mauvaise justice distributive qui a suscité de nombreuses frustrations.
Quatrièmement
Les frustrations découlent également de la " montée en puissance de l'ethnicisme ". Ainsi sont nés des castes, des roitelets, l’atavisme, dénaturalisant ainsi la stratification sociale, l’ascension politique normale. Nous assistons par conséquent aux élans de conservation du pouvoir, à la résistance au changement et à la militarisation des régimes par la création des « armées prétoriennes » à base tribale ou régionale.Toutefois, l’Afrique centrale est l’objet des convoitises à cause de ses richesses incommensurables et encore inexploitées. Il y a d’abord l’Eau. La Rd Congo, pour ne citer que ce pays, dispose du deuxième grand fleuve du monde, en termes de débit, après l’Amazone au Brésil. Et à chaque minute, elle perd 40 mille m3 d’eau douce. Un don de Dieu qui « énerve » plusieurs pays.
En plus de l’eau, il y a la forêt avec e Bassin du Congo, l’un des plus importants du monde que possèdent les deux Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale. Enfin, il y a les minerais et les matières premières : or, diamant, uranium, cuivre, pétrole, gaz…
Une forteresses prenable
Tout ceci fait de l’Afrique centrale une forteresse. Malheureusement, une forteresse prenable. Les différentes crises évoquées ici et là en sont les preuves indiscutables. Les causes internes ont laminé tous ces pays jusqu’à faire de l’Afrique centrale la « grande muette » du continent. Jamais, cette partie d’Afrique ne s’est pas manifestée de façon pragmatique pour faire entendre sa voix et faire accélérer les différentes initiatives levées au niveau du continent, même en ce qui concerne l’intégration sous-régionale. Les pays de la sous-région évoluent dans une sorte de vase clos, quasiment en autarcie se contentant des privilèges des liens coloniaux. Mais en réalité otages de ce protectionnisme politique dénoncé dans les précédentes lignes.
C’est dans ces conditions que la RD Congo a été désillusionnée, descendue en un mouvement à deux temps. Ce pays pourtant disposait de tous les atouts pour assumer le leadership de la région.
L’on parlerait d’un autre langage du Tchad aujourd’hui, si l’armée française n’avait pas fourni la logistique nécessaire. Il n’y a eu aucune intervention de la CEEAC. Bien plus, comme pour nous donner raison, le Sénégal patronne ce 13 mars à Dakar, avec la probable réconciliation entre le Tchad et le Soudan. Disons, entre Déby et El Bechir (les deux chefs d’Etat ont signé un accord de non agression dans la capitale sénégalaise, sous l’égide du président Wade).
Aujourd’hui, l’Afrique centrale est à la recherche d’un leadership fort (…)
Que faire ?
Evidemment, la première chose consiste à faire une bonne lecture de cette crise tchadienne qui a regroupé les Etats de la CEEAC le 10 mars à Kinshasa. Ceci exige un véritable courage politique pour dégager les insuffisances et proposées des démarches politiques qui prennent en compte les aspirations des peuples de la sous-région, les mutations qui caractérisent l’environnement régional et international.
Cette analyse devrait incontestablement amener les dirigeants des pays membres de la Communauté à couper le cordon ombilical avec les anciennes métropoles pour élever les relations entre Etats au niveau de l’acception moderne des termes des relations internationales. De s’appuyer sur la bonne gouvernance pour combattre la pauvreté et réduire les frontières de l’ignorance. De renforcer les capacités des partis politiques en tant qu’écoles de la vie, de l’excellence et d’un patriotisme tous azimuts. Enfin, consolider davantage les processus de démocratisation dans le but de disposer des institutions nationales fortes et dépersonnalisées, soutenues par des Armées et Polices réellement nationales, mais socles des institutions républicaines.
Les réflexions sur la crise tchadienne constituent une opportunité cruciale pour que l’Afrique centrale se réveille. Quelle ne soit plus « la grande muette », moins encore le ventre mou du continent noir.
* Freddy Monsa Iyaka Duku est le directeur de publication du quotidien conglolais Le Potentiel
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Tagged under GouvernanceLe rêve que caressent les pays africains de voir un Noir accéder à la Maison-Blanche devient plausible. Pour le quotidien Le Soleil, de Dakar, Obama président serait une revanche sur l'Histoire. Aurait-il été permis de rêver à un président noir des Etats-Unis d'Amérique ? La volonté d'intégration politique est un des premiers signes de l'émergence d'une Amérique débarrassée de son racisme suicidaire au profit du respect des droits de l'homme. Mais une hirondelle n'a jamais fait le printemps.
Tagged under GouvernanceDepuis que nous avons assisté à la naissance de l’Union Nationale des Mini laiteries et des Producteurs de lait du Burkina Faso, nous nous intéressons davantage aux performances laitières des vaches de races locales. Nous avons également fait quelques recherches sur les possibilités qui s’offrent à un éleveur qui veut améliorer l’alimentation de ses animaux. Et nous avons été de surprise en surprise.
Première surprise
Il existe très peu de statistiques disponibles et fiables sur les performances laitières des races locales.
Lorsqu’on lit (dans un document officiel du Ministère des ressources animales) qu’une vache zébu peule donne en moyenne 110 litres de lait par an, on a envie de comparer ce chiffre à la moyenne de la production des vaches laitières en Europe. Par exemple, 6 000 litres par an en Allemagne. De là à penser que les performances laitières des races locales sont quasiment nulles, il n’y a qu’un pas qu’il ne faudrait surtout pas franchir.
En effet, pour commencer, il faudrait comparer ce qui est comparable. Quand on vous dit qu’une vache laitière allemande donne en moyenne 6 000 litres de lait par an, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une vache bien nourrie, et le plus souvent en stabulation libre. Que donne une vache laitière « burkinabè » bien nourrie et en stabulation libre ? Pour répondre à cette question nous n’avons pas trouvé de statistiques exploitables. Aussi, l’Union nationale des mini laiteries est en train d’enquêter auprès de ses membres.
Nous avons vu, par exemple, une vache zébu peule qui donnait jusqu’à 6 litres par jour, mais seulement pendant 3 à 4 mois. Ce qui nous donne une lactation d’environ 600 litres. Ce qui est faible, mais quand même bien supérieur au 110 litres dont on parle le plus souvent. Nous avons trouvé un document qui dit que dans d’excellentes conditions, certaines peuvent atteindre 1 200 litres.
Les performances laitières des zébus azawaks et des zébus goudalis, (autres races locales) sont, le plus souvent, supérieures à celles des zébus peuls. Nous avons vu des zébus goudalis ou azawak qui, en stabulation libre et bien nourris, ont donné 1 800 litres en 8 mois de lactation. Nous sommes loin des 6 000 litres de la vache laitière allemande, mais déjà on se dit qu’avec une sélection bien menée, et des progrès dans l’alimentation, « nos vaches » ne peuvent être disqualifiées sans recherche approfondie !
Mais ce n’est pas tout, il faut savoir qu’une vache « exotique », débarquée en Afrique, n’a plus les mêmes rendements que dans son pays d’origine. C’est ainsi qu’il y a quelques jours, je lisais qu’une « Jersiaise » rendue au Cameroun ne donnait plus que 2 500 à 2 600 litres de lait par an, alors qu’en France elle en donnait plus de 5 000 !
Il faut savoir que seule une bonne alimentation, bien équilibrée, permet d’extérioriser les qualités d’une race. L’amélioration laitière doit d’abord passer par l’amélioration de l’alimentation et de la santé des animaux. On peut penser que les races locales ont un bel avenir devant elles !
Deuxième surprise
Si on trouve peu d’études sur les performances des races locales, on trouve encore moins de documentation sur le point de vue des éleveurs traditionnels. Aussi, l’Union a-t-elle lancé une enquête auprès des éleveurs qui fournissent le lait à ses membres. Cette enquête n’est pas achevée, mais déjà nous pouvons partager certains éléments.
A Fada, les éleveurs du quartier Djou Laré ont opté résolument pour les Goudalis. Après une amère expérience avec des vaches exotiques (des Girs et Girolondo du Brésil) ils ne cessent de clamer les nombreux avantages des Goudalis. Les performances laitières des Goudalis ne sont pas les seuls avantages de cette race. A l’embouche, pour la viande, ils ont un très bon rendement. Les Goudalis sont aussi appréciés parce qu’ils sont faciles à alimenter. Contrairement au zébu peul, le zébu goudali ne sélectionne pas l’herbe quand il va au pâturage : « il mange tout ce qu’il trouve ». En stabulation, il tire parti des fourages les plus pauvres. Enfin, les Goudalis sont appréciés parce que très dociles, et très doux. D’où leur utilisation comme bêtes de trait.
D’autres éleveurs s’intéressent davantage aux zébus azawaks. Ils profitent alors du projet de soutien à la diffusion du zébu azawak (PSDZA), projet qui malheureusement touche à sa fin. Cependant, la naissance de l’Union nationale des Eleveurs d’Azawak laisse espérer que les objectifs du projet seront poursuivis.
Troisième surprise
Actuellement beaucoup d’éleveurs se plaignent qu’ils n’arrivent plus à trouver du tourteau de coton. Quand je leur demande s’ils ont essayé de remplacer le tourteau par du soja, beaucoup me disent qu’ils ne connaissent pas le soja. Pourtant, dans le monde, le soja est beaucoup plus utilisé que les graines de coton dans l’alimentation du bétail. Ensuite, le soja est cultivé de façon significative au Burkina, et sa culture ne demande qu’à se développer. Pourquoi ne pas essayer de l’introduire progressivement dans l’alimentation du bétail au Burkina ?
En terminant ces lignes, je pense aux paysans-chercheurs (producteurs de riz) que j’ai rencontrés en Thaïlande, il y a tout juste trois mois. Et je rêve. Puissions-nous faire que d’ici deux ou trois ans les éleveurs en lien avec l’Union Nationale des mini-laiteries soient devenus des éleveurs-chercheurs, travaillant à l’amélioration des races locales (les zébus peuls, goudalis et azawaks) et à l’amélioration de leur santé et de leur alimentation.
* Maurice Oudet est le président du Service d'Édition en Langues Nationales (SEDELAN) au Burkina Faso
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Tagged under Gouvernance Burkina FasoCombien sont t-ils d’intellectuels africains en exil ? Difficile de répondre. Néanmoins, «l’Ile-de-France compte plus de médecins béninois que le Bénin» observe Habib Ouane, coordinateur du rapport 2007 de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) sur les pays les moins avancés (PMA). Selon le professeur Edward S. Ayensu, président du conseil scientifique et industriel du Ghana, «le continent africain ne se développera jamais en l’absence des intellectuels africains». Dans le journal français "Quotidien" du vendredi 20 juillet 2007, Christian Losson écrit : « …l’exode des cerveaux se poursuit à un rythme effréné. Haïti, Cap-Vert, Samoa, Gambie et Somalie ont vu ces dernières années plus de la moitié de leur élite siphonnée par les pays riches. En 2004, un million de personnes sont parties en quête de meilleures conditions de vie et de travail. Soit 15 % des diplômés du supérieur de ces pays ». Alors qu’est-ce qui fait courir les cerveaux africains au-delà de leur continent ?
Les raisons sont nombreuses. Absence de politique efficace de leur maintien en place ; manque ou faible financement de la recherche (moins de 1% du PIB est consacré à la recherche) ; absence ou inexistence d’infrastructures pour conduire les recherches… Ce diagnostic posé à la Conférence sur l’amélioration de la participation de l’Afrique à la science et au développement, organisée du 3 au 7 mars à Addis Abeba par l’UNECA (Commission économique des Nations unies pour l’Afrique), appelle des conduites à tenir. La première selon M. Luc Gnacadja, Secrétaire exécutif de la Convention sur la lutte contre la désertification, est « la prise de conscience de chaque Etat face aux enjeux que représentent la science et la technologie pour le développement de l’Afrique ». Certains pays en sont conscients, mais d’autres traînent encore les pas.
En effet, pour contrer la fuite des cerveaux, le gouvernement guinéen expérimente un système de formation post universitaire et doctorale. Il vise à maintenir les scientifiques et les postulants à la recherche les deux tiers du temps en Guinée et le reste auprès de l’institution partenaire à l’étranger. Selon El Hadj Ousmane Souaré, ministre guinéen de l’Education nationale et de la Recherche scientifique, « cette stratégie a l’avantage de faciliter l’insertion du candidat dans son environnement, ensuite elle limite son séjour à l’étranger, ce qui réduit les velléités de rester en dehors de son pays».
Une autre initiative est celle de l’Algérie, qui se base sur la délocalisation d’un certain nombre d’activités pour arrêter l’exode des compétences vers le Nord. L’Algérie expérimente déjà cette proposition qui a permis de mobiliser 16 000 chercheurs de corps et de rang magistral. Ainsi, plus de 5 000 thèses avec plus de quinze brevets ont été déposés, selon le professeur Souad Bendjaballah, ministre déléguée chargée de la Recherche scientifique en Algérie, lors d’une communication sur le sujet faite à la Conférence d’Addis Abeba. Le partage des expériences guinéenne et algérienne est le témoignage de la prise de conscience de ces deux Etats, et chaque gouvernement africain devrait s’en inspirer. Hélas, certains pays n’y voient peut-être pas encore les enjeux ! C’est le cas du Bénin, absent à la conférence d’Adis Abeba.
Une équation difficileLa question de la fuite des cerveaux est une équation difficile à résoudre. Au moment où certains pays africains prennent conscience de la menace que représente l’exode des intellectuels africains et mettent en place des stratégies et politiques pour réduire le phénomène, « les Etats Unis qui ont besoin d’ingénieurs offrent gratuitement des visas et autres conditions alléchantes pour leur faciliter le départ », remarque le Professeur Sospeter Muhongo, directeur du Bureau Régional pour l'Afrique du Conseil International pour la Science (ICSU). Il en est de même pour certains pays d’Europe. La France, depuis l’arrivée au pouvoir du président Nicolas Sarkozy, a peaufiné sa politique de « l’immigration ciblée » qui apparait aux yeux des intellectuels, cadres et chercheurs africains comme une aubaine pour aller travailler en France. Les cerveaux africains sont
donc dans le dilemme.En attendant de trouver une solution à la fuite des cerveaux, celle trouvée est transitoire. Il s’agit de la « Circulation des compétences», une idée pour laquelle milite la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement. Selon le Professeur Muhongo , la « Circulation des compétences» consiste à employer dans les grands projets en Afrique les cadres africains de la diaspora qui ne souhaitent pas rentrer dans leur pays.
Mais qu’il s’appelle fuite de cerveaux ou circulation de cerveaux, la présence des intellectuels africains est plus que nécessaire pour guérir le continent africain malade de l’absence de ses intellectuels. «Il faut donc mettre en place des programmes de compensations, financiers ou techniques», comme le soutient Habib Ouane. « Sinon, les vagues d’émigration n’en sont qu’à leurs prémices » conclut-il.
* Hippolyte Djiwan est un journaliste béninois
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou faire vos commentaires en ligne à l’adresse suivante www.pambazuka.org
Tagged under GouvernanceChers compatriotes,
Je vous ai promis vendredi dernier 15 février que, dans ma prochaine réflexion j’aborderai un thème qui intéresse beaucoup de compatriotes. Cette réflexion prend aujourd’hui la forme d’un message. Le moment de postuler et d’élire le conseil d’Etat, son Président, Vice-président et Secrétaire, est arrivé.J’ai rempli la charge honorable de président durant de nombreuses années. Le 15 février 1976, la constitution socialiste a été approuvée par un vote libre, direct et secret de plus de 95% des citoyens jouissant de leur droit de vote. Le première Assemblée Nationale a été constituée le 2 décembre de cette année-là et a élu le Conseil d’Etat et sa présidence. Auparavant, j’avais exercé la charge de Premier ministre pendant presque 18 ans. J’ai toujours disposé des prérogatives nécessaires pour faire avancer l’oeuvre révolutionnaire avec l’appui de l’immense majorité du peuple.
Connaissant mon état de santé critique, plusieurs, à l’extérieur, pensaient que le renoncement provisoire à la charge de président du Conseil d’Etat le 31 juillet 2006 que j’ai laissée entre les mains du premier vice-président Raul Castro Ruz, était définitif. Raul lui-même qui, de plus, occupe la charge de ministre des F.A.R. par ses mérites personnels et les autres compagnons de la direction du parti et de l’Etat, refusèrent de me considérer comme démis de mes charges malgré mon état de santé précaire.
Ma position était incommode face à un adversaire qui fit tout ce qui était imaginable pour se débarrasser de moi et auquel, en aucune façon, je ne voulais complaire. Le temps passant, je pus retrouver toutes les facultés de mon esprit, la possibilité de lire et de beaucoup méditer que le repos m’imposait. J’avais des forces physiques suffisantes pour écrire de longues heures, celles que me laissaient ma convalescence et mes programmes de récupération. Le bon sens m’indiquait que cette activité était à ma portée.
D’autre part, j’ai toujours été préoccupé, en parlant de ma santé, d’éviter les illusions qui, en cas d’issue défavorable, aurait apporté des nouvelles traumatisantes à notre peuple au milieu de la bataille. Le préparer à mon absence psychologiquement et politiquement était ma première obligation après tant d’années de lutte. Je n’ai jamais cessé de dire qu’il s’agissait d’une récupération « non exempte de risques ». Mon désir a toujours été d’accomplir mon devoir jusqu’à mon dernier souffle, c’est ce que je peux offrir.
A mes extraordinaires compatriotes qui me firent récemment l’immense honneur de m’élire membre du Parlement où des accords importants pour le destin de notre Révolution doivent être adoptés, je leur dis que je ne demanderai ni n’accepterai, je le répète, je ne demanderai ni n’accepterai la charge de président du Conseil d’Etat et de Commandant en chef.
Dans de brèves lettres adressées à Randy Alonso, directeur du programme de la Table Ronde de la télévision nationale, qui furent diffusées à ma demande, était inclus discrètement des éléments de ce message que j’écris aujourd’hui et le destinataire des missives lui-même ne connaissait pas mon dessein. J’avais confiance en Randy parce que je l’ai bien connu quand il était étudiant à l’université de journalisme et que j’avais presque toutes les semaines des réunions avec les principaux étudiants universitaires... Aujourd’hui, tout le pays est une immense université.
Paragraphe de la lettre envoyée à Randy le 17 décembre 2007 :
« Ma plus profonde conviction est que les réponses aux problèmes actuels de la société cubaine, qui possède une moyenne d’éducation proche des 12 niveaux, presque 1 million de diplômés de l’université et une possibilité réelle d’études pour ses citoyens sans aucune discrimination, demandent plus de variantes de réponses pour chaque problème concret que de variantes contenues sur un échiquier. On ne peut pas ignorer un seul détail et le chemin n’est pas facile, mais l’intelligence de l’être humain, dans une société révolutionnaire, doit passer avant ses instincts. Mon devoir élémentaire n’est pas de m’accrocher à mes charges et encore moins d’obstruer le passage à des personnes plus jeunes mais d’apporter mes expériences et mes idées dont la modeste valeur provient de l’époque exceptionnelle que j’ai vécue.Je pense comme Niemeyer, il faut être conséquent jusqu’à la fin. »
Lettre du 8 janvier 2008 :
« ...Je suis un partisan convaincu du vote uni (un principe qui préserve le mérite ignoré), ça a été ce qui nous a permis d’éviter les tendances à copier ce qui venait des pays de l’ancien camp socialiste, parmi elles, le portrait d’un candidat unique aussi solitaire que solidaire avec Cuba. Je respecte beaucoup cette première tentative de construire le socialisme grâce à laquelle nous avons pu continuer sur le chemin que nous avions choisi.»« J’avais très présent à l’esprit que « toute la gloire du monde tient dans un grain de maïs », c’est ce que je répétais dans cette lettre.
Occuper une responsabilité qui demande de la mobilité et un don de soi total que je ne suis plus en condition physique d’offrir, trahirait ma conscience. Je l’explique sans dramatiser. Heureusement, des cadres de la vieille garde sont toujours présents, joints à d’autres qui étaient très jeunes quand la première étape de la Révolution commença. Quelques-uns, presque enfants, rejoignirent les combattants des montagnes et ensuite, avec leur héroïsme et leurs missions internationalistes, emplirent le pays de gloire. Ils ont l’autorité et l’expérience pour garantir la relève.
Notre époque dispose également de la génération intermédiaire qui apprit avec nous l’art complexe et presque inaccessible d’organiser et de diriger une Révolution. Le chemin sera toujours difficile et demandera l’effort intelligent de tous. Je me méfie des sentiers apparemment faciles de l’apologétique ou, à l’inverse, de l’autoflagellation. Il faut toujours se préparer à la pire des variantes. Etre aussi prudent dans le succès que ferme dans l’adversité, est un principe qu’on ne peut oublier.
L’adversaire à battre est d’une force extrême mais nous l’avons maintenu en respect pendant un demi siècle. Je ne prends pas congé de vous. Je veux seulement combattre comme un soldat des idées. Je continuerai à écrire sous le titre « Réflexions du camarade Fidel ». Ce sera une arme de plus de l’arsenal sur lequel on pourra compter. Peut-être ma voix sera entendue, je serai prudent.
Merci.* Fidel Castro Ruiz, au pouvoir depuis la révolution cubaine de 1959, a annoncé son départ le 19 février, pour des raisons liées à son état physique. Raul Castro a été élu le 25 février, par le Parlement, pour lui succéder.
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou faire vos commentaires en ligne à l’adresse suivante www.pambazuka.org
Tagged under PanafricanismeCertains avaient peut-être espéré, lorsque l’altermondialisme a émergé il y a dix ans, que ce mouvement inverse, en quelques semaines ou quelques mois, les logiques à l’œuvre au sein de ce que la pensée dominante appelait la « mondialisation ». C’était méconnaître la profondeur des transformations que le système capitaliste était en train d’imposer à l’ensemble des sociétés : tout marchandiser, c’est-à-dire soumettre toutes les activités humaines à l’exigence de rentabilité maximale. L’altermondialisme ne pouvait qu’être à la mesure de ce bouleversement qui était lié à une dynamique d’accumulation dont l’origine est vieille maintenant de deux ou trois siècles.
L’altermondialisme devait être pensé comme un nouveau mouvement d’émancipation humaine s’inscrivant dans le long terme et capable d’intégrer les acquis fondamentaux de l’histoire ouvrière, de la conquête des droits démocratiques, de la résistance des peuples à la domination coloniale et impérialiste et les impératifs de la nouvelle frontière écologique. Dix ans après, où en est-on ? Quel est l’état des forces et des faiblesses de l’altermondialisme ? Comment se servir des premières pour dépasser les secondes ?
Deux victoires importantes ont été obtenues. L’une est d’avoir brisé le consensus autour des institutions internationales sous la férule desquelles les peuples étaient enrégimentés. Car le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont vu leurs plans d’ajustement structurel plonger les pays les plus pauvres dans la faillite. L’Organisation mondiale du commerce a été démasquée dans sa volonté de généraliser le libre-échange. Le mythe d’un G8 soucieux du destin de l’humanité s’est évanoui pour laisser apparaître la défense des intérêts sordides des grands groupes économiques et financiers dont les maîtres se réunissent en conclave chaque année à Davos, pendant que leurs mandataires s’affairent pour spéculer sur les marchés financiers et restructurer dans le monde entier leurs investissements, avec pour principal résultat un accroissement considérable des inégalités.
La seconde victoire a été de créer des lieux où les peuples ont pris la parole, où les citoyens engagés ont pu confronter leurs analyses et leurs expériences. Dans le forum social mondial, les forums sociaux continentaux et les forums sociaux locaux, est née une forme d’expression populaire, originale par la diversité des acteurs qu’elle impliquait, et ancrée dans la meilleure tradition de l’autogestion par l’aspiration à la démocratie participative.
Mais ces deux victoires ont aussi leur revers. D’une part, la faillite des institutions internationales et des gouvernements a été mise à profit par leurs dirigeants pour infléchir notablement leur stratégie. Aux accords de libre-échange multilatéraux, devenus plus difficiles à obtenir au sein de l’OMC, se sont substitués une multitude d’accords bilatéraux tout aussi désastreux pour les pays les plus faibles, quoique habillés d’un manteau protecteur nommé « partenariat économique ». Et à l’idéologie du tout marché apportant le bonheur à l’humanité a succédé une idéologie de plus en plus sécuritaire et guerrière pour protéger intérêts, accès aux ressources et places stratégiques, exacerbant les conflits identitaires et religieux et encourageant la xénophobie. D’autre part, les forums sociaux doivent aider à surmonter la difficulté de passer d’une phase de critique du capitalisme néolibéral à une phase de propositions alternatives.
Nous en sommes là : à un tournant de l’altermondialisme. Il lui faut ne rien perdre de la radicalité de sa critique tout en construisant, autour d’objectifs stratégiques, une cohérence aux alternatives en cours d’élaboration et en travaillant à la convergence des mouvements qui forgent celles-ci.
Quelle cohérence ? L’altermondialisme se situe dans une triple filiation : il prolonge et renouvelle le projet d’émancipation humaine porté par les idées des Lumières et par le mouvement ouvrier, ainsi que par les luttes pour la décolonisation et par celles pour la conquête de la démocratie. Mais il s’inscrit aussi dans une perspective d’élargissement de la problématique d’émancipation, permettant de réunir les dimensions sociale et écologique, dont le point commun est la nécessité de socialiser la richesse et les moyens de produire celle-ci : contrôler les moyens de production industriels ne suffit plus, il faut aussi rendre inaliénables les biens communs de l’humanité (eau, air, ressources rares, terre, connaissances).
Les privatisations généralisées n’ont pas fait disparaître la question de la propriété sociale et collective de l’histoire humaine, elle est au point de départ d’une nouvelle réflexion sur le socialisme en plusieurs endroits du monde. La socialisation des biens communs impliquera de restreindre drastiquement le pouvoir – et donc le droit relatif à la propriété – des actionnaires en introduisant de plus en plus de démocratie dans les entreprises et en écrêtant radicalement les revenus financiers. Et la socialisation d’une fraction croissante de la richesse, grâce à une sphère non marchande, est parfaitement possible car, lorsque la collectivité anticipe l’existence de besoins sociaux (éducation, santé, transports, etc.) et qu’elle investit et embauche pour cela, les travailleurs des services non marchands produisent de vraies richesses, des valeurs d’usage, pendant que les impôts et cotisations, qui en sont le prix socialisé, valident le choix démocratique qui a été fait.
La récente crise immobilière et financière survenue aux Etats-Unis au cours de l’été 2007 rappelle une fois encore le besoin urgent d’une régulation mondiale très différente de celle en cours. C’est ainsi que l’idée de taxes globales susceptibles d’assurer la préservation et le développement des biens communs de l’humanité, et l’accès de tous les humains à ces biens, fait maintenant son chemin.
Quelle convergence ? Deux types d’alliances nous paraissent primordiales pour dépasser les contradictions existantes. La première concerne le rapport Nord-Sud. Les effets les plus délétères du libre-échange se produisent dans les pays du Sud soumis à une concurrence qu’ils ne peuvent supporter, notamment pour les produits agricoles lorsque leur autonomie alimentaire a été anéantie en même temps que leurs cultures vivrières.
La solidarité internationale exige de défaire les accords commerciaux bilatéraux ou multilatéraux comme la Zone de libre-échange des Amériques, ou les Accords de partenariat économique entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique, que l’Union s’efforce d’imposer mais qu’un nombre croissant de pays du Sud refusent. De même, une révision radicale de la politique agricole commune européenne est indispensable, afin de la rendre non productiviste et non agressive vis-à-vis des agricultures du Sud.
La seconde alliance à nouer est entre les forces représentatives du salariat et les écologistes. Compte tenu de la double crise, sociale et écologique, l’urgence est de bâtir une convergence entre les revendications sociales, souvent urgentes, et les préoccupations écologiques qui s’inscrivent dans une perspective de plus long terme. Jusqu’ici, tout semblait opposer ces aspirations ; aujourd’hui, l’altermondialisme porte l’idée que la transformation des rapports de production ne peut se faire sans changer la production elle-même. Dans ce cadre, un double élargissement des forums sociaux mondiaux est en cours et doit encore s’approfondir : un élargissement géographique, par la tenue des forums, après Porto Alegre, à Mumbai, Bamako, Caracas, Karachi, Nairobi, et un élargissement des bases sociales par la présence de syndicats de travailleurs salariés et de paysans, de celle des mouvements des exclus et des associations de citoyens.
Cette convergence est une condition à la fois du recul de l’idéologie néolibérale et de la réussite des actions porteuses d’une logique solidaire, écologique et démocratique. Tel est, dans le cas français, le sens de l’implication de nombreux altermondialistes dans les mouvements sociaux qui prennent ou ont pris corps sur les retraites, le logement, l’avenir des universités, l’agriculture sans OGM et le traitement odieux réservé aux étrangers.
Les forums sociaux ne constituent pas un pôle dirigeant de l’altermondialisme mais sont des moments et des lieux pour mettre en relation et unir tous les mouvements autour d’objectifs de transformation. Ainsi, les propositions de taxes globales, de socialisation de la richesse, d’échanges fondés sur la coopération et le respect des normes sociales et écologiques, de démocratie au plan local comme au plan global, de droits humains respectés partout et pour tous, indiquent la direction vers laquelle aller. L’altermondialisme est à un tournant : en utilisant les opportunités d’échange et d’articulation ouvertes par les forums sociaux, il lui faut penser le dépassement du système dominant et le préparer d’ores et déjà.
* Susan George est présidente de l’Observatoire de la mondialisation à Paris.
Jean-Marie Harribey. Professeur agrégé de sciences économiques et sociales, Maître de Conférences en sciences économiques à l'Université Montesquieu - Bordeaux 4
* M. Gustave Massiah est économiste Membre du Conseil scientifique et ancien Vice-Président d’ATTAC Président du Centre de recherche et d’information pour le développement
* Francisco ("Chico") Whitaker est un des fondateur du Forum social mondial (FSM), à Porto Alegre* Veuillez envoyer vos commentaires à ou faire vos commentaires en ligne à l’adresse suivante www.pambazuka.org
* Tribune parue dans L’Humanité, 21 janvier 2008.
Tagged under Gouvernance(…) Le mal qui ronge le Togo est pire qu’un cancer, car il ne s’arrête pas à la classe politique dirigeante ; il s’étend aussi à l’opposition politique, voire à une partie de la population qui vit en « parasite » pour se greffer sur le système actuel. C’est une maladie si grave que les soins qui lui sont donnés, à savoir "accords politiques en catimini", "élections frauduleuses", ou "oxygène monétaire" insufflé par l’Union Européenne n’y feront rien. Tous les traitements administrés à ce jour ne visaient pas vraiment à crever l’abcès. (…) Le Togo reste encore un grand malade. Ce pays souffre d’un héritage trop lourd à porter qui peut se résumer à l’histoire de deux familles : les Gnassingbé et les Olympio. D’aucuns diront que c’est une manière trop simpliste, voire absurde d’analyser les choses, mais essayons d’expliquer pour nous faire comprendre.
Les malheurs du Togo ont commencé avec le premier coup d’Etat que le continent avait connu le 13 Janvier 1963, lorsque le père de l’indépendance togolaise s’était fait assassiné par un jeune sergent du nom d’Eyadéma Gnassingbé. Beaucoup cherchent encore aujourd’hui à connaître les motifs réels de ce coup d’Etat, mais nous croyons qu’il s’agissait avant tout de protéger les intérêts de la France en Afrique. Les Togolais voulaient, sous Sylvanus Olympio, continuer de faire allégeance à l’ancien colonisateur qu’était l’Allemagne (qui avait perdu sa "Colonie Modèle", le Togo, à la suite de la seconde guerre mondiale) qu’ils préféraient à la France. Ils cherchaient donc, dès l’indépendance du pays, à frapper par exemple leur propre monnaie en prenant le Mark Allemand comme devise de référence plutôt que le Franc français.
C’était déjà trop d’affront pour une France qui venait d’accorder, malgré elle, son indépendance au Togo. Eyadéma n’était donc intervenu que pour faire le sale boulot aux Français, en éliminant le dissident de l’époque, par qui venaient les réformes émancipatrices du Togo. Raison pour laquelle le soutien de la France ne lui avait jamais fait défaut durant tout son règne de dictateur à la tête du Togo. La vérité sur cette affaire sera probablement révélée un jour, puisqu’aucune enquête claire, à notre connaissance, n’a vraiment encore été menée sur ce dossier.
Eyadéma a su ensuite mettre rapidement en place une armée tribale entraînée par la France pour assurer ses arrières et échapper à la vengeance de la famille Olympio et de ses partisans. Mais toute sa vie on le sait, le Général avait été hanté par l’assassinat du père de l’indépendance togolaise. Aujourd’hui il n’est plus de ce monde, mais tant que ses enfants resteront au pouvoir et qu’un seul Olympio sera dans la course politique, le Togo restera malade de son héritage historique. Le semblant de démocratie qu’on voit poindre aujourd’hui dans ce pays n’est qu’artificiel, car les Gnassingbé ne quitteront jamais de leur propre gré le pouvoir, de peur de se laisser rattraper par le passé. La présidentielle 2010 à venir est par anticipation déjà gagnée par le parti politique qu’ils incarnent : le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT).
L’alternance que les Togolais attendent ne se jouera qu’entre les fils Gnassingbé et les querelles familiales n’apporteront aucun changement dans la vie quotidienne du pauvre citoyen togolais. Quand, récemment, Kpatcha, le frère du chef de l’Etat actuel a été éloigné du pouvoir, ce n’était pas pour faire de la démocratie, mais pour "former un roc" ("Faure"-"Mey" un "Rock" [2]), sur lequel sera bâti le règne de la dynastie Gnassingbé. On fera, au même moment, croire au monde qu’il y a du changement dans l’air dans notre pays. Mais les enfants d’Eyadéma savent bien qu’ils n’auront bientôt plus à avoir peur de leur rival principal, puisque Gilchrist Olympio est en train de prendre de l’âge et ne semble à ce jour pas avoir de successeur, son parti, l’Union des Forces du Changement (l’UFC), n’étant déjà plus que l’ombre de lui-même, ayant perdu le soutien des autres partis de l’opposition et celui de la rue après les récentes élections législatives.
La stratégie du clan Gnassingbé consiste tout simplement maintenant à garantir l’héritage paternel en jouant la montre et en plaçant des pions gagnants, c’est-à-dire en mettant à tous les postes politiques du pays des hommes acquis à leur cause. Les fougueux de la famille comme Kpatcha, trop impatients de faire la fête ne sont éloignés que pour ne pas trop éveiller les soupçons, mais reviendront se régaler de leur proie dès que la mort « naturelle » du dernier Olympio leur sera annoncée.
Il est donc évident que la démocratie tant souhaitée par le peuple togolais n’est pas encore pour demain. Actuellement, la bonne gouvernance ne consiste qu’à continuer de « faire la poche » à l’Union Européenne, et à enfoncer les générations togolaises à venir dans la dette en empruntant auprès des banques éparpillées dans le monde. L’alternance politique réelle n’est donc pas pour demain, car ce serait, pour la famille Gnassingbé, un sabordage qu’à leur place même un fou n’oserait se faire.
Nous sommes bien en face d’une maladie silencieuse qui ne dit pas son nom : un cancer qui doucement ronge le Togo et bientôt s’étendra à toute l’Afrique si on laisse faire. Les autres chefs d’Etats africains n’ont-ils pas déjà calqué leur politique sur l’exemple togolais, en formant leurs enfants pour leur succéder ? Gouverner en Afrique ne consiste-t-il pas, aujourd’hui, à "retourner l’ascenseur" à des pays comme la France avec toutes les conséquences que cela représente pour nos populations (allusion ici à la grâce accordée par le président Deby aux responsables de l’"Arche de Zoé" après la récente attaque des rebelles et le soutien français au régime Tchadien) ? Le Togo est un mauvais exemple de démocratie qui continue de s’exporter à toute l’Afrique, et les violences électorales en cours au Kenya peuvent aujourd’hui en témoigner.
Pour finir avec ce lourd héritage qui nous maintient dans le sous-développement, il n’y a qu’une seule solution : couper les membres atteints par la gangrène. De nouveaux hommes doivent prendre la tête du Togo et rompre avec le cercle vicieux de la magouille. Nous avons besoin d’un leader à la tête de notre pays qui ne vienne pas jouer la carte tribale, ni celle de l’armée ou même al carte intellectuelle. Il nous faut juste un homme sérieux, un rassembleur capable de mettre l’intérêt national au-dessus de celui de sa famille (entendez : tribale, politique, religieuse, financière…). Nous avons besoin d’une nouvelle génération d’hommes intègres et d’un changement de mentalité de la population pour faire repartir le Togo. C’est alors seulement que nous pourrions parler de convalescence, et enfin réfléchir à un développement durable de notre pays, pour finalement rêver à en faire la vraie "Suisse de l’Afrique".
Pour l’instant, tant que les miliciens du parti au pouvoir bénéficieront d’impunité, que des mains inconnues cachées dans l’ombre continueront de diriger notre pays, ou que l’ensemble des partis de l’opposition ne sauront se regrouper en un bloc solide et crédible pour présenter un seul candidat aux prochaines élections présidentielles, le Togo restera un grand malade et cette maladie continuera d’affecter l’Afrique voire le monde entier : les réfugiés togolais ne sont-ils pas déjà en train d’envahir l’Europe, les Etats-Unis et le Canada ? Bientôt ce serait au tour de l’Asie de nous accueillir, le chômage et la violence étant en train de gagner toute l’Afrique, avec bien sûr la bénédiction de nos hommes au pouvoir.
N.B : [1] Faure, Mey, Rock = nom de trois fils d’Eyadéma occupant actuellement des postes stratégiques au Togo.
Kouassi Klousse est un Togolais vivant aux Etats-Unis - Contact : [email][email protected]?; Blog : http://togoenquarantaine.blogspot.com
Tagged under Gouvernance TogoMonsieur le Président,
J’ai été très étonné de voir la France solliciter et obtenir du Conseil de sécurité des Nations unies une condamnation des récents événements au Tchad. Puis d’apprendre que vous aviez un moment envisagé de la mettre à profit pour venir au secours du président Idriss Déby, acculé en sa capitale par une rébellion venue de l’Est du pays, avant d’affirmer sans ambiguïté le soutien de la France à ce régime au lendemain des combats. Je crains que vous n’ayez été mal informé sur la situation au Tchad. Autrement, vous n’auriez pas pris une position aussi erronée, tant au regard de l’opinion du peuple tchadien que des intérêts de la France dans cette partie du monde, ou encore du point de vue de cette rupture avec certaines pratiques du passé à laquelle vous êtes si attaché.Le soutien de la France au régime d’Idriss Déby ne se justifie aujourd’hui que par des pesanteurs historiques de plus en plus incompréhensibles et par des arguments juridiques dont on sait très bien, en Afrique plus qu’ailleurs, qu’ils servent de bouclier à l’injustice et au déni de la démocratie. En effet, Idriss Déby porte une responsabilité écrasante dans la situation actuelle de son pays, qui est dramatique. Sa popularité est plus basse que jamais, alors que les bases de son pouvoir n’ont cessé de se réduire pour se limiter à certains membres de son clan et à quelques opportunistes. Il n’a jamais réussi, en presque deux décennies, à se construire une légitimité.
Je ne parle pas ici de la légalité conférée par la reconnaissance internationale de trois élections présidentielles lourdement entachées de fraudes. La dernière, autorisée par une de ces modifications de Constitution qui portent en elles le blocage de tout espoir d’alternance, a constitué la provocation sans laquelle l’actuel recours à la violence aurait été sans objet. Car, vous le savez, l’élection, fût-elle transparente, ne fait pas la démocratie. En Afrique, et notamment au Tchad, les contre-pouvoirs issus des institutions ou de la société civile ne fonctionnent guère. Si l’appareil administratif de l’Etat est entièrement mis au service du pouvoir, que les leaders de l’opposition sont achetés – par des postes ministériels ou de prestige –, ou menacés (physiquement ou juridiquement), ou encore privés de possibilité d’existence économique, au point de rendre leur activité politique inaudible dans un continent où l’argent, plus qu’ailleurs, est le levier de la mobilisation, vous comprendrez bien qu’aucune vie démocratique digne de ce nom ne peut fonctionner.
La liberté vitupérante d’une presse d’opposition exprimant le ressentiment des fonctionnaires de la capitale ne fait évidemment pas illusion. Dans ces conditions, faire réélire indéfiniment le président est une formalité, et cette perspective reste la cause directe des événements actuels.
La légitimité d’un Etat telle que nous la concevons consiste à remplir d’autres fonctions que la répression : fournir aux citoyens un minimum de biens publics, une sécurité physique, matérielle et juridique, des services sociaux de base, un projet économique, les conditions de l’espoir d’un avenir commun. Il est peu de dire qu’au Tchad cet espoir n’existe plus. Depuis la guerre et les sécheresses des années 1980, un tacite partage des tâches s’est effectué entre le gouvernement du Tchad et le monde de la coopération internationale (agences d’aide, coopérations, ONG). L’Etat s’est contenté d’exercer la contrainte, laissant les fonctions médiatrices aux partenaires extérieurs. Il n’a pas utilisé l’opportunité que représentent les ressources pétrolières pour reprendre la main.
Ainsi, s’il est un pays d’Afrique qui, au cours des deux dernières décennies, n’a progressé ni sur le plan de la construction de l’Etat et de la nation, ni sur le plan économique et social, c’est bien le Tchad. Cinq ans après le début de l’ère pétrolière, en 2003, il est toujours au 170e rang (sur 177) du classement mondial du PNUD sur le développement humain. L’évocation des héritages de la guerre civile de 1979-1982 a bon dos. Ce ne sont pas eux qui expliquent l’installation, à un niveau caricatural et notoirement connu, de la corruption comme système de gouvernement – l’allégeance d’un ministre se mesurant à sa capacité à s’y plonger aussitôt nommé, se liant ainsi au destin du prince.
Où des combattants dépenaillés circulent-ils dans la capitale, potentiellement armés, à toute heure et en tous lieux, menaçant les populations d’une violence gratuite ? Dans quel autre pays des jeunes de vingt ans au volant de grosses cylindrées sont-ils au-dessus des lois ? Comment la médiocrité peut-elle être durablement le meilleur gage de promotion dans la haute administration, et toute forme de compétence découragée ? Comment laisser diffuser, auprès d’une grande partie de la population, le sentiment d’être totalement marginalisé ? Le poids de la jalousie et la tentation du nivellement par le bas, latents dans la société tchadienne pour des raisons anthropologiques sur lesquelles nous ne reviendrons pas, ont été encouragés parce que ses ferments servaient le dessein d’un système qui divisait pour mieux régner.
Finalement, la faillite du régime Déby s’illustre autant dans l’immoralité de l’enrichissement rapide des proches du pouvoir, dans un des pays les plus pauvres du monde, que dans sa totale inefficacité politique et économique. Le cycle des rébellions n’a jamais cessé, au point d’apparaître comme partie prenante d’un système qui se nourrissait de leur répression – en justifiant notamment l’entretien, loin de la capitale, d’hommes en armes remuants, et la distribution de prébendes afférant à la guerre.
La filière cotonnière, parmi les premières d’Afrique dans les années 1960, subsiste à peine, appauvrissant les paysans et fragilisant l’Etat. Or, dans d’autres pays tout aussi enclavés, également soumis aux pressions du marché mondial, comme le Mali ou le Burkina, elle s’est développée au point de porter l’appareil administratif et le monde paysan à bout de bras. De même, le projet pétrolier ne s’est traduit ni par une amélioration de la situation économique du pays ni par celle des finances de l’Etat : inefficacité, détournements et dépenses militaires ont consommé l’essentiel d’une rente d’autant plus maigre qu’elle avait été mal négociée. La part restée au Tchad s’est stérilisée dans l’immobilier, les grosses voitures et les dépenses somptuaires.
Le système éducatif, dont des niches d’excellence avaient pu être préservées du naufrage de 1979, a accompagné le délitement de l’Etat et de la société. Violence et corruption y ont élu demeure comme dans les autres parties du corps de l’Etat. Grâce au talent militaire et à l’habileté politicienne d’Idriss Déby, le système a finalement développé une redoutable et exclusive capacité à se reproduire.
De quels espoirs les rebelles qui convoitent le pouvoir de N’Djaména sont-ils alors porteurs ? Ils forment une coalition hétéroclite, dont les dirigeants ont été longtemps étroitement associés aux régimes d’Hissein Habré puis d’Idriss Déby. Du combattant de base au chef, l’appât du gain promis par le contrôle de l’Etat n’est pas étranger à nombre d’engagements. Ce n’est pas sous l’angle de la moralité qu’il faut les comparer aux hommes du président qu’ils combattent – ils sont issus du même système.
En revanche, vous savez comme moi que la dénonciation de leurs liens avec le Soudan est de peu de portée. Le président Déby a beau jeu de se poser aujourd’hui en victime, après avoir aidé les rebelles soudanais contre Khartoum. Certains auraient d’ailleurs combattu à ses côtés contre les « mercenaires soudanais » qu’il dénonce. Ces liens avec le Soudan ne représentent à terme aucun danger de perte de contrôle par la France ou la communauté internationale, ni de risque par rapport aux enjeux du Darfour : toute l’histoire récente de l’Afrique montre que les rebelles arrivés au pouvoir avec l’aide d’un voisin s’immergent rapidement dans les enjeux de pouvoir nationaux, et prennent très vite leurs distances avec leur encombrant mentor. Les rebelles auraient très vite besoin d’aide et de reconnaissance extérieure. Leur soutien par le Soudan ne saurait justifier leur diabolisation : le président que la France défend aujourd’hui est arrivé au pouvoir dans des conditions exactement identiques.
Ainsi, contrairement à l’aphorisme si souvent utilisé par des diplomates aussi brillants que dénués d’imagination, le futur du Tchad ne se dessinera pas nécessairement entre « Déby ou le chaos ». Il pourrait être « Déby et le chaos », si la rébellion conservait sa capacité militaire sans parvenir à l’emporter. Plus probablement, la victoire à la Pyrrhus du président, qui semble se dessiner, verrait la poursuite d’un long pourrissement des structures de la société et de l’Etat, qui peut être plus grave qu’un de ces brefs épisodes de crise où se forge l’histoire des peuples. Un premier geste de rupture dans la politique africaine de la France pourrait être, justement, de laisser ces pages d’histoire s’écrire sans autre intervention que celle qui en abrégerait l’issue – en offrant, par exemple, une sortie honorable à l’actuel président.
La question qui se pose aujourd’hui au Tchad n’est pas de savoir qui va l’emporter entre Idriss Déby et les mouvements rebelles qui lui disputent le pouvoir. Elle est de savoir comment sortir par le haut du cercle vicieux où ce pays est enlisé depuis près de trois décennies, où des mouvements armés animent de manière cyclique des rébellions à partir des périphéries du territoire. Les pays voisins (Libye, Soudan) qui les appuient exploitent des faiblesses récurrentes qui sont avant tout internes. Quel que soit le vainqueur d’aujourd’hui, les mêmes causes produiront demain les mêmes effets.
Plutôt que d’afficher un soutien impudique à un président miraculé, qui profite du tumulte des armes pour arrêter et menacer les responsables de l’opposition politique et ceux de la société civile , la France devrait plutôt explorer les marges de manœuvre nées de la crise pour sortir d’un système qui ne se régule que par la catastrophe. Un scénario à la mauritanienne verrait la communauté internationale accompagner sur le moyen terme une (re)construction de l’Etat sur des bases démocratiques. La clé de sa réussite reposerait sur l’engagement de celui qui organiserait de nouvelles élections présidentielles et législatives – le président Déby ? Un gouvernement provisoire investi des pleins pouvoirs ? Un sage respecté retiré de la scène politique, comme l’ancien président Goukouni Oueddeye ? – à ne pas se présenter et à garantir la neutralité de l’administration. Cela impliquerait de maintenir l’équilibre entre les forces, le temps d’initier cette dynamique, et donc de ne pas renforcer davantage la position du président Déby.
Les forces françaises d’Epervier, si elles devaient rester au Tchad, trouveraient dans l’appui explicite à un tel processus une légitimité neuve. Européanisées sur le modèle de l’Eufor, elles pourraient avoir mandat d’empêcher une déstabilisation du gouvernement issu de ce processus démocratique par de nouveaux mouvements armés venant des pays voisins. On n’empêchera pas leur reconstitution sans un programme ambitieux de DDR (démobilisation, désarmement, réinsertion) tirant les leçons des échecs du passé (car, au Tchad, on a beaucoup dépensé en pure perte dans ce domaine). Faut-il s’inspirer des modèles du Liberia ? De la Sierra Leone ? Quoi qu’il en soit, on ne sortira du cercle vicieux où le Tchad est enlisé sans résorber l’abcès que constituent les « combattants », ce groupe flottant à la composition hétéroclite toujours prêt à s’embarquer dans une aventure armée sous l’influence d’un chef charismatique et de quelques subsides libyens ou soudanais.
La constitution devrait évidemment être revue, pour interdire tout nouveau blocage absolu aboutissant à l’enkystement d’un homme au pouvoir (pas plus de deux mandats consécutifs). La décentralisation, prévue par la Constitution de 1996, serait mise en place avec les moyens nécessaires, pour décentraliser aussi les enjeux de captation de la rente étatique et faire baisser la pression qui s’exerce à ce niveau sur le pouvoir central. La réorganisation de l’administration devrait permettre un changement de génération au profit de jeunes diplômés désormais relativement nombreux, parfois formés à l’étranger, dont on peut espérer qu’ils sont moins conditionnés par les rivalités interpersonnelles et les rancoeurs « géopolitiques » que leurs aînés. La société civile, mûrie par les débats autour du dossier pétrolier, serait mise à contribution.
Certes, ces options n’écarteront pas les difficultés, tant les méfiances entre groupes et individus ont été creusées au cours de ces dernières décennies, et tant la confiance en un avenir commun, portée par un Etat impartial, a été sacrifiée par la stratégie de gouvernement ayant conduit à l’impasse actuelle. Ce n’est pas dans l’absence d’imagination en faveur des autocrates africains que la France aidera la construction d’Etats apaisés susceptibles de fournir à leur jeunesse nombreuse un cadre d’épanouissement à court et moyen terme. La rupture en Afrique peut passer par l’appui à l’émergence démocratique. La crise au Tchad fournit l’occasion de créer un espoir. Il serait dommage de le sacrifier à un conformisme sans perspective.
En espérant que votre ambition de changement aura trouvé dans ces lignes des pistes à explorer, je vous prie de croire en mon dévouement au service d’un renouveau des relations franco-africaines,
* Simon Tulipe
Le texte est signé par un pseudonyme – L’auteur vit en France mais séjourne régulièrement au Tchad* Veuillez envoyer vos commentaires à ou faire vos commentaires en ligne à l’adresse suivante www.pambazuka.org
Tagged under Gouvernance Chad"Nous avons un accord avec le Tchad, nous mettrons en oeuvre cet accord." Le ministre de la Défense, Hervé Morin, s'est-il trop avancé, le jeudi 31 janvier à Washington, en évoquant la crise tchadienne? Officiellement, la France et le Tchad sont liés par un accord bilatéral "d'assistance logistique et de renseignement". Mais il existe aussi un accord secret toujours en vigueur... Dans le laboratoire des liens militaires franco-africains, les africanistes ont coutume de décrire le Tchad comme le coin supérieur droit du pré carré. S'il tombe, alors tout l'édifice s'écroule. Une vision un peu mécanique, mais qui a toujours inspiré les chefs des Armées de la Ve République.
Le Tchad fait en effet partie des premiers signataires des accords de défense ratifiés par la France dans la période des indépendances. Puis, en 1976, sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing, les deux pays remplacent l'accord de défense par un accord de coopération militaire technique. La principale différence de ce type d'accord tient au contenu de l'article 4, qui définit le cadre d'intervention des forces françaises: "Les personnels militaires français servent dans les forces armées tchadiennes avec leur grade. Ils revêtent l'uniforme tchadien ou la tenue civile suivant les instructions de l'autorité militaire tchadienne. (...) Ils ne peuvent en aucun cas participer directement à l'exécution d'opérations de guerre, ni de maintien ou de rétablissement de l'ordre ou de la légalité." En théorie, les soldats français de la coopération militaire n'ont pas le droit de faire la guerre.
En pratique, il suffit qu'ils soient en dehors de ce cadre de coopération pour jouer un rôle actif. Tous les observateurs ont en mémoire le massif déploiement aérien d'avril 2006 qui, non content d'effrayer les rebelles, avait surtout permis de fournir aux forces tchadiennes des renseignements indispensables pour mettre en déroute la colonne de pick-up menaçant N'Djaména. Une convention secrète de maintien de l'ordre remontant à l'indépendance. Cette précision sur le "maintien de l'ordre" n'est pas anodine, car dans plusieurs états africains, une convention secrète de maintien de l'ordre a été signée, dès les années 60, pour garantir aux potentats locaux la tranquillité. Une sorte d'assurance-vie ou plutôt d'assurance de conserver le pouvoir.
Ces textes secrets prévoient une intervention, à la discrétion du président de la République française, en faveur des présidents africains qui en font la demande :
- Premier point : la France "peut" intervenir, mais n’a aucune obligation de le faire. C’est à la discrétion du président de la République française, seul décisionnaire sur ce sujet. La demande passe par l’ambassadeur de France.
- Deuxième point: c’est le chef de l’Etat africain qui formule sa demande "dans une situation particulièrement grave". Laquelle situation n’est pas plus détaillée : il n’est pas fait mention d’agression extérieure ou de menace quelconque. Les termes restent suffisamment vagues pour justifier toute demande.
- Troisième point: le commandement des troupes locales et l’usage du feu sont immédiatement transférés à l’officier français envoyé sur place. Ces textes seraient toujours en vigueur, si l'on en croit du moins les explications données, en mars 2006, par le général Henri Bentégeat au Sénat, qui venaient compléter ces propos de 2002 tenus à l'Assemblée nationale: "Personne n'imagine aujourd'hui une application des accords de défense en dehors des situations ne correspondant pas à une agression extérieure, même si certains accords de défense passés par la France comportent des clauses secrètes prévoyant des cas d'intervention plus larges."
En résumé, si la France n'intervient pas, ce n'est pas parce que le cadre réglementaire le lui interdit, mais bien sur une décision politique. Un sujet auquel le législateur devrait s'attaquer, car ces textes semblent bien obsolètes dans le contexte actuel.
L'histoire du Tchad prouve que les nouveaux accords des années 70 n'ont rien changé à la conception foccaro-gaulliste de l'Afrique. Aussitôt conclus, les nouveaux accords de coopération vont se doubler d'un dispositif ad hoc baptisé «Dami», qui signifie Détachement d'assistance militaire et d'instruction. Officiellement, il s'agit de promouvoir une coopération plus légère, plus efficace et plus professionnelle.
En fait, les Dami, composés de troupes issues des forces spéciales -très souvent les 1er et 8e RPIMa-, vont devenir des unités de renseignement et de protection du pouvoir en place. Placés du sommet à la base de la hiérarchie de l'armée tchadienne, les conseillers Dami forment une chaîne de commandement parallèle à la hiérarchie officielle. Cela permet à la France de maintenir ou de changer les dirigeants en place, avec l'intervention discrète de la DGSE si nécessaire. Hissène Habré, puis Idriss Déby en sont les exemples achevés. Ainsi, au printemps 2006, lors d'une précédente tentative de coup d'Etat, Idriss Déby fut protégé par un petit Dami composé d'hommes du 1er RPIMa. Des "gros" -leur surnom dans le milieu- pour assurer une protection personnelle au chef de l'Etat. Aujourd'hui, cette protection a disparu.
Nul hasard. La coopération militaire est donc loin de jouer son rôle officiel, dont l'objectif est ainsi décrit sur le site de l'ambassade de France:
- "Accompagner d’une part l’armée nationale tchadienne dans sa réorganisation conforme à la stratégie nationale de bonne gouvernance.
- Conforter d’autre part sa capacité à garantir la souveraineté de l’Etat tchadien."
Au sud du Sahara, la "bonne gouvernance" est toujours aussi fluctuante.* David Servenay est journaliste français. Il est co-auteur du livre «Une guerre noire - Enquete Sur Les origines Du génocide rwandais (1959-1994)»
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