Disparition Meles Zenawi : Cet ami qu’Angela Merkel a perdu
Si l’on ne réussit pas à stabiliser le plus vite possible le régime post Meles, Berlin et ses alliés occidentaux en Afrique de l’Est pourraient se trouver devant un gigantesque champ de ruines
C’est avec beaucoup d’appréhension que les politiciens spécialistes des Affaires étrangères berlinois et occidentaux en général observent l’évolution en Éthiopie après la mort de Meles Zenawi. La Chancelière Angela Merkel a déclaré: « En la personne de Meles Zenawi, longtemps premier Ministre d’Éthiopie, l’Allemagne a perdu ‘un ami’.» Et de fait, Meles, dont le régime était bien connu pour ses pratiques répressives brutales, a, durant ces dernières années, fidèlement soutenu les projets germano-Us en Afrique de l’Est, par exemple en effectuant des opérations militaires en Somalie ou en jouant les médiateurs entre le Soudan et le Sud-Soudan. En conséquence il a joui d’un soutien tout aussi fidèle de la part des puissances occidentales, en dépit de protestations indignées de diverses organisations de défense des droits humains.
Le règne autoritaire et personnel de Meles a fait place, après sa mort, à un vide politique qui menace de précipiter l’Éthiopie dans une spirale infernale où l’escalade de la répression répondra à l’aggravation des troubles d’après une mise en garde de l’International Crisis Group, un think tank occidental aux ramifications multinationales. Seraient également concernées les interventions éthiopiennes en Afrique de l’Est et donc le rôle de relais régional des intérêts occidentaux que joue ce pays.
DES INTERETS REGIONAUX
En la personne de Meles Zenawi (…) l’Allemagne a perdu ‘un ami’, si l’on en croit les condoléances de la chancelière Merkel au dauphin de Meles, Hailemariam Dessalegn. Il aurait éminemment contribué « à approfondir l’amitié germano-éthiopienne et à intensifier les échanges entre nos deux pays » écrit la chancelière. « Et nous lui en sommes reconnaissants. » Sa mort serait « une grande perte pour le peuple éthiopien. » (1)
La raison de tous ces éloges ? Les importants services qu’a rendus le défunt en intervenant plusieurs fois dans la Corne de l’Afrique dans le sens des intérêts américano-allemands. Il envoyé à plusieurs reprises des troupes en Somalie pour y combattre des forces issues de divers courants islamistes ; et à l’heure actuelle des troupes éthiopiennes sont toujours stationnées dans ce pays. (2) En outre Meles a joué les médiateurs pour faciliter les négociations avec Khartoum relatives à la sécession du Sud-Soudan et fourni des troupes pour éviter une guerre entre le Nord et le Sud-Soudan. (3) C’est pourquoi depuis des années Berlin considère l’Éthiopie de Meles, hautement coopérative avec l’Occident, comme la «puissance régionale hégémonique » en Afrique de l’Est. (4)
VICTIME DE LA TORTURE SOUS MELES ZENAWI
Le régime de Meles, à qui Berlin accorde en échange de ses services une aide au développement considérable et quelques autres avantages incluant même un soutien militaire, (5) s’attire depuis longtemps les critiques des défenseurs des droits humains. Par exemple, la répression sanglante de la contestation, en 2005, d’élections sans doute truquées, a fait la une des journaux du monde entier ; il y eut environ 200 morts et 20 000 opposants réels ou prétendus au régime furent envoyés en camp. Aux élections de 2010 le régime prit les devants - il réussit à obtenir 99,6% des sièges au parlement.
La répression ne touche pas seulement les organisations politiques, mais aussi les médias du pays : des journalistes récalcitrants sont régulièrement condamnés à plusieurs années de prison. Les troubles provoqués par des couches marginalisées de la population, dont quelques minorités linguistiques, sont sans cesse brutalement réprimés. Parfois Berlin, pour conserver ses apparences de défenseur des droits humains, réagit verbalement à la répression en Éthiopie, mais sans en tirer la moindre conséquence. « L’Éthiopie doit garantir la liberté de la presse et le droit à la libre expression », (6) a déclaré début janvier le chargé des droits humains au sein du gouvernement fédéral après une sentence particulièrement sévère contre des journalistes. Quelques semaines auparavant, Berlin avait accordé à Addis-Abeba une augmentation de 14 millions d’euros d’aide au développement - la portant ainsi à 122, 75 millions d’euros sur 3 ans.
ESCALADE A L’INTERIEUR DU PAYS
La coopération sans problème avec le régime répressif de Meles menace maintenant d’avoir un effet boomerang, selon la mise en garde de l’International Crisis Group. Le régime de Meles était complètement personnel, il ne s’était pas préparé de successeur. Ce qui implique que le futur régime risque d’être beaucoup plus faible. La majorité des opposants politiques est certes en prison ou en exil ; cependant il faudrait compter avec des luttes de pouvoirs internes à l’establishment ou sans doute des troubles sociaux.
Le régime a montré des signes de nervosité croissante depuis que Meles, à partir du début de l’été, a été de plus en plus souvent empêché par sa maladie. Par exemple la répression brutale de la contestation musulmane, avec des attaques contre des mosquées ou l’assassinat de personnes venues prier, ou encore l’interdiction du dernier journal privé en langue amharique qui avait voulu parler de la contestation islamique. D’après l’International Crisis Group, le danger d’une escalade des tensions, éventuellement entre confessions diverses, est tout à fait « réel ». (7)
ESCALADE A L’EXTERIEUR
Selon l’International Crisis Group, l’éventualité qu’à l’avenir les tensions, voire les troubles intérieurs restreignent fortement l’aide que l’Éthiopie apporte à l’Occident est elle aussi bien réelle. On ne peut exclure tout à fait qu’en cas de montée de la contestation, le régime d’Addis-Abeba joue l’escalade dans le conflit touchant la frontière avec l’Érythrée, afin de détourner les tensions internes vers un ennemi extérieur ; durant les six premiers mois de l’année il y a eu des signes dans cette direction.
À l’inverse il est possible que l’Érythrée mette à profit la faiblesse de l’Éthiopie pour engager elle-même de nouvelles opérations militaires sur la frontière, ou accentue son soutien aux rebelles chez sa voisine. Dans les deux cas l’Occident doit compter qu’Addis-Abeba retire ses troupes de Somalie ou du Soudan, voire des deux pays. C’est surtout la paix au Soudan qui serait alors encore davantage fragilisée. Il n’est pas exclu en outre, si les troubles s’accentuaient, que des rebelles éthiopiens concluent des alliances avec des milices somaliennes ou autres regroupements du même type, capables de faire basculer l’Afrique de l’Est dans une escalade parfaitement incalculable. (8)
UN CHAMP DE RUINES
Si l’on ne réussit pas à stabiliser le plus vite possible le régime qui succédera à Meles, Berlin et ses alliés occidentaux en Afrique de l’Est pourraient se trouver devant un gigantesque champ de ruines : les projets d’hégémonie - depuis les efforts pour placer la Somalie sous un contrôle favorable aux intérêts occidentaux (9) jusqu’à la sécession du Sud-Soudan (10) pourraient, si l’Éthiopie lâchait l’Occident en raison de troubles intérieurs, être complètement ébranlés. L’International Crisis Group conseille donc un rapide changement de cap: il faudrait abolir les lois les plus répressives, pour canaliser les troubles sociaux vers des contestations contrôlables, et implique l’opposition pour éviter sa radicalisation. Malheureusement personne, dans les cercles dirigeants éthiopiens, ne semble prêt à s’engager en faveur d’un tel projet. (11) Il faudrait plutôt s’attendre à une aggravation de la répression - d’autant plus que les puissances occidentales l’ont jusqu’ici tolérée sans problème.
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** Source : German-Foreign-Policy.com – Texte traduit par Michèle Mialane
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Notes:
[1] La Chancelière Angela Merkel a envoyé au Premier Ministre par intérim de la République Démocratique d’Éthiopie, Hailemariam Dessalegn, le message de condoléances suivant: bundespresseportal.de 22.08.2012
[2] Cf.Interessen der Supermächte (Intérêts des superpuissances etOrdnungsmächte (Puissances de l’ordre (établi) ?
[3] Cf. Statthalter des Westens (Les valets de l’>Occident)
[4] Cf. Regionale Hegemonialmacht (Grande puissance régionale)
[5] Cf. Militär für Afrika (I) Des militaires pour l’Afrique et Diktatorenhilfe (Aider les dictateurs)
[6] Le chargé des droits humains est sidéré par la sentence
[7], [8] International Crisis Group: Ethiopia After Meles, Africa Briefing No 89, 22.08.2012
[9] Cf. Strandkrieg, Mit U-Booten gegen Piraten (Guerre du littoral, des sous-marins contre les pirates et Strandkrieg (II) (Guerre littorale II)
[10] Cf. Englisch statt Arabisch (Parler anglais au lieu d’arabe) et Am Rande des Krieges (La guerre menace)
[11] International Crisis Group: Ethiopia After Meles, Africa Briefing No 89, 22.08.2012