(…) Ayant été aux côtés du chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade, au siège des Nations Unies à New York, pour le lancement du Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN), je me demande aujourd’hui si l’objectif était de faire adhérer la diaspora vivant aux Amériques. Si tel est l’objectif, le résultat sera nul. Car rien n’est fait à cet effet. En outre, si l’objectif était de conscientiser le continent, la chose paraît, aujourd’hui, bien sénégalo-sénégalaise.
Pour en venir à la dimension arabe, il y a lieu de rappeler que le Yémen (berceau des Arabes), le sud de l’Arabie et l’actuel sultanat d’Oman ont presque toujours fait partie de l’Abyssinie (Ndlr : l’Ethiopie actuelle). D’ailleurs, c’est du Yémen que régnait la Reine de Saba. C’est le lieu où fut érigé le premier barrage permettant la rétention des eaux de la rivière Aarym pour les cultures de contre-saison. Sur les vestiges de ce barrage, l’on trouve des inscriptions en Ghez, langue d’Abyssinie, probablement ancêtre des langues sémites que sont l’arabe, l’hébreu et même l’araméen parlé par Jésus. Cette langue africaine était écrite avec des idéogrammes dont l’alphabet a fortement inspiré les écritures arabes, grecques et même latines.
La Mecque, en tant que centre spirituel, a vu les prêtresses éthiopiennes dominer ce sanctuaire durant les périodes qui ont précédé l’Islam. La montagne qui jouxte la Ka’aba s’appelle le Mont des Abyssins. La Ka’aba, elle-même, doit être toujours habillée d’une étoffe noire, couleur sacrée. La pierre angulaire du sanctuaire s’appelle Pierre Noire ou Pierre du Noir.
Nous savons que la littérature arabe antéislamique était dominée par les sept plus grands poètes arabes de tous les temps. L’un des plus célèbres parmi eux, le prince noir Antar, chantait déjà sa couleur dont il était fier : « Par ma couleur, comme la nuit, à mes ennemis, je fais peur. Par mon immensité, je les absorbe. Et, ainsi, en moi, je sens leur torpeur. » D’ailleurs, l’arabe est la seule langue où le mot noir et le mot seigneur découlent de la même racine linguistique.
Le premier khalifat noir
Combien savent qu’au IXe siècle, un khalifat noir fut fondé autour de l’actuelle ville de Bassorah ? Qu’il s’étendait jusqu’à l’actuel royaume de Bahreïn et jusqu’à la région iranienne du Khûzistân ? Le Roi Ali, surnommé Shirzanj - le Lion Noir - y avait battu monnaie et organisé une armée régulière qui avait résisté à trois khalifes abbassides de Bagdad. L’un après l’autre, ils finirent par reconnaître, de facto, sa souveraineté sur cette zone. Durant une période qui s’étala sur 20 ans, le roi Ali avait même renversé la pyramide généalogique. Au point que seul un Noir pouvait être Chérif et se réclamer du Prophète (L’Homme au Turban et à l’Etendard noirs). L’influence de ce khalifat traversa la Mer Caspienne pour voir ses plénipotentiaires atteindre la cour de Russie.
Un FESMAN où des pans de la géographie, de la religion, de la culture sont occultés, est-il celui que nous devons célébrer ? Une influence qui a fait que le Prophète de l’Islam ait choisi la couleur noire pour son étendard et son turban, pour se distinguer (Lui et Sa Descendance) des autres, ne doit pas être occultée. A moins qu’il ne s’agisse de profiter d’une occasion pour faire la promotion d’un certain paganisme auquel l’on aura voulu donner une couleur obscure.
* Ahmed Khalifa NIASSE est un leader religieux musulman sénégalais, homme politique et ancien ministre sénégalais – Cette contribution a été aussi publiée dans le quotidien Wal fadjri
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Tagged under ArtsComme Israël leur référence, les organisations sionistes ont une tendance à gagner les guerres, sauf chaque victoire les affaiblit et les perturbe davantage. La conférence Durban II (du 20 au 24 avril 2009) a été une victoire sioniste de cette nature. Cette bataille a été longue à préparer. Depuis que des ONG les ont accusés de racisme lors de la conférence de Durban du 2 au 9 septembre 2001, les organisations sionistes ont commencé à préparer méticuleusement leur assaut. Leur cible était constituée par quelques organisations des Nations Unies, des ONG ainsi que des mouvements sociaux qui ont utilisé la perte de légitimité du racisme en Occident afin de faire valoir le droit des victimes.
Pour des raisons évidentes la plupart, sinon tous ceux qui sont engagés à combattre le racisme soutiennent les droits des Palestiniens. Ceci pose problème pour le Sionisme. A Durban, en 2001, le document officiel, rédigé dans l’acrimonie, contenait quatre paragraphes inoffensifs faisant état du droit des Palestiniens et réaffirmant l’engagement en faveur de la partition de la Palestine. Le document a même affirmé le droit à la sécurité pour Israël. Il n’était aucunement fait mention de racisme bien que ce soit là le thème de la conférence. Néanmoins les Israéliens n’ont pas apprécié que l’on mentionne la souffrance des Palestiniens dans un document pourtant consacré au racisme.
Le forum concomitant des ONG, qui rassemblait plus de 2000 participants et dont la déclaration finale, écrite dans un langage plus fort (et généralement plus vrai) à propos d’Israël, a été un problème important à Durban. A n’en pas douter, le forum a vécu des difficultés internes. Mais de ça, Israël n’a rien voulu savoir. Il ne s’agissait pourtant pas d’antisémitisme. Sans doute du matériel antisémite a été distribué à Durban au cours des manifestations en ville ; peut-être, mais vraiment peut-être, y en a-t-il eu aussi dans un coin du forum des ONG. Mais combien ?
Cecilia Surasky de Muzzlewatch déclara après la conférence à Genève : « En venant ici moi-même, je me suis mise à douter pratiquement à propos de tout ce qui a été rapporté de Durban I. Déjà, je vois dans les medias des termes comme ‘’ la fête de la haine’’ et ‘’ la conférence raciste des anti-racistes’’. Je ne doute pas qu’il y ait eu des propos et de la littérature antisémite à Durban I. Mais est-ce que ceci représentait 90% de la conférence ou seulement 0,9% ? Je n’ai aucun moyen de savoir. Par contre, ce que je sais, c’est que la session de Sharansky, Voight, Dershowitz, en principe consacrée à l’antisémitisme, a été un tour de force dans la mesure où ils ont insulté et dénigré les Musulmans et les Arabes en usant de force stéréotypes teintés d’islamophobie. Et aucun media n’a appelé les choses par leur nom ». (Muzzelwatch).
Le problème c’est qu’Israël est indéniablement raciste et que la majorité des 2000 ONG rassemblées à Durban étaient prêtes à le dire malgré de fortes pressions. Ce qui a été sur le point de se perdre à Durban c’était le pouvoir de façonner le discours, en un mot, la perte d’une hégémonie. Bien qu’insuffisamment démocratique, le forum des ONG à Durban a été trop démocratique, trop ouvert aux perspectives des pays du Sud, trop représentatif de la vraie opinion publique mondiale et trop irrespectueux des puissants intérêts qui alimentent le racisme, en Palestine et ailleurs dans le monde. Ainsi, le droit international, le langage des Droits de l’Homme et la perte de légitimité du racisme pourraient devenir des instruments efficaces.
Ceci était malvenu non seulement pour Israël, mais aussi pour les pays du Nord dont l’opulence est largement le fruit de l’exploitation coloniale et du racisme. La conférence officielle à Durban a discuté de l’esclavage et a brandi le spectre de la réparation, non seulement en faveur des Afro-américains, mais aussi des Africains. Une conversation consacrée au racisme est devenue celle de la disparité de la richesse entre le Sud et le Nord. Parler de race pourrait s’avérer être l’antidote au paradigme néo-libéral qui blâme les pauvres pour la pauvreté. Ce qui est inquiétant pour les intérêts de certains, en particulier parce que le Forum social a appris à parler le langage du droit des systèmes internationaux.
Depuis que Herzl a prononcé sa célèbre phrase (‘’… le rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant poste de la civilisation opposée à la barbarie’’) les organisations sionistes savent qui sont leurs alliés naturels. Les puissances du Nord voulaient rabaisser le processus de Durban d’un cran. Un groupe d’organisations s’est créé dans ce dessein, dont le centre Simon Wiesenthal, UN Watch, NGO Monitor, Human Rights First, l’AJC, l’Association Juive des Juristes et des Avocats et d’autres. Leur but : couper les financements des ONG qui défendent les droits des Palestiniens, discréditer et perturber les processus des Nations Unies qui mettent en péril le droit d’Israël à être raciste et miner les exigences pour une justice globale et la nécessité de rendre des comptes, processus qui inévitablement inclurait Israël.
Le NGO Monitor a formulé les choses de la manière suivante :
Il convient d’abord de reconnaître les ‘’réussites’’ des sionistes. Les organisations anti-racistes honnêtes ont perdu beaucoup de financement au profit des sionistes. Les Nations Unies et la Fondation Ford se sont retirés de l’organisation officielle du Forum des ONG à Genève. Un effort officieux a produit une petite réunion d’environ 150 ONG. Les organisateurs ont fait tout ce qu’ils ont pu afin d’exclure la question palestinienne. Elles n’ont toujours pas d’argent. Malgré les meilleurs efforts des sionistes et des organisateurs, la déclaration finale a maintenu un ton juste. Mais les medias l’ont à peine relevé, s’étant fait embobiner par un grand spectacle concernant la Shoa avec pour vedettes Elie Wiesel, Bernard Henry- Levy, Alan Dershowitz et d’autres.
La conférence officielle a aussi été perturbée. Neuf pays, menés par ceux dont les premiers colons sont coupables de génocide (les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande) se sont joints à Israël afin de boycotter la conférence par crainte d’un antisémitisme imaginaire. Néanmoins, et afin d’éviter le désistement des pays européens, la déclaration officielle a fait l’impasse sur la question palestinienne, hormis la répétition de ce qui a été dit dans la déclaration de Durban (2001). Comme si, 8 ans plus tard, il n’y avait rien à revoir en Palestine.
Il est allégué que le document évitait de mentionner des victimes spécifiquement. En réalité, les Roms sont nommément cités, comme il se doit, ainsi que les Juifs en relation avec la Shoa et l’antisémitisme. Les populations d’origine africaine sont spécifiquement et correctement désignées, mais les musulmans ne sont mentionné que de façon incidente - en passant- dans le discours sur l’islamophobie. Cependant, ni le nouveau ni l’ancien document ne reconnaissent que les Palestiniens sont victimes du racisme. Ce qui, au vu de la situation horrible qui prévaut en Palestine et qui va s’aggravant, est franchement absurde. Pire encore, le document a été adopté tôt durant la conférence sans avoir été discuté et sans avoir intégré les contributions des milliers d’ONG qui travaillent quotidiennement sur les questions du racisme.
Avec des excuses ridicules, le secrétariat des Nations Unies a banni les manifestations en marge de la conférence aux Nations Unies pour la durée de la conférence. Sauf qu’il ne les a pas toutes bannies. Seules l’ont été celles qui voulaient représenter un point de vue palestinien anti-raciste. Les Nations Unies ont permis les manifestations de Sionistes qui avait une coloration anti-islam et anti-arabes. Pour vous donner une idée, il y a les 10 minutes de Deshowitz qui expliquent pourquoi les Palestiniens sont les ‘’héritiers de Hitler’’. Quelle ironie ! Mais le mot qui, le mieux, décrit la discrimination par les représentants des Nations Unies, des victimes du racisme qui doivent écouter des discours racistes sans droit de réponse, est ‘’racisme’’.
La presse s’est faite l’écho des points de vue des Ssonistes. Obama lui-même a décrit le document originel de Durban comme inacceptable. Les éditeurs du « New York Times », d’une ignorance aussi profonde que honteuse, ont écrit qu’‘’ Israël était le seul pays montré du doigt dans le communiqué final de la conférence’’ (NYT, 20 avril 2009). En effet, dans cette déclaration finale, Israël a été le seul pays nommément cité comme ayant droit à la sécurité. Le discours d’Ahmedinejad a largement alimenté les journaux qui ont adopté les points de vue des sionistes pour qualifier la conférence de Durban II de ‘’fête de la haine’’ et ont refusé les corrections les plus élémentaires qui auraient contré la campagne de désinformation des sionistes. C’était en effet une fête de la haine, une fête de la haine dirigée contre les Palestiniens et les Musulmans en général.
Je reviendrai sur la question du discours d’Ahmedinejad plus tard ; je veux me focaliser d’abord sur d’autres résultats de la conférence.
Tout n’a pas été négatif dans cette conférence.
Premièrement, à cause du sabotage des sionistes, la lutte importante et concrète contre le racisme dans le monde entier, que cette conférence devait promouvoir, a été laissée dans l’ombre et ignorée. Personne n’y a prêté attention et hormis une référence diluée à la persécution religieuse peu d’avancée a été accomplie. Le texte de la déclaration a aussi été considérablement dilué. Ce résultat, soutenu par les gouvernements et les médias occidentaux, est honteux. Mais, par ailleurs, rien n’a été rejeté. La déclaration de Durban a été réaffirmée et les différents mécanismes des Nations Unies vont continuer à y travailler et à promouvoir des recommandations spécifiques, ce qui est l’essentiel.
Deuxièmement, les organisations sionistes se sont exprimées comme jamais auparavant dans leur animosité, non seulement envers les Palestiniens, mais aussi envers le Sud dans sa globalité et les victimes du racisme partout dans le monde. Leur sabotage de la conférence, leur mépris pour le travail qu’elle représente, pour les principes qu’elle incarne et les buts qu’elle s’efforce d’atteindre, a laissé un goût amer dans la bouche de toutes les organisations et de tous les militants pour les Droits de l’Homme qui étaient venus dans un but honnête.
Navil Pillay, le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme, qui présidait la conférence, a parlé d’une ‘’ d’une large campagne de désinformation très organisée… déterminée à tuer la conférence’’ Les militants sionistes ont envahi, perturbé les sessions, manipulé des groupes d’Africains non avertis et exploité le Darfour et le Rwanda (où ils ont échoué) dans le but de semer la discorde et d’empêcher l’adoption de résolutions. Leur malhonnêteté et leur volonté de détruire les Nations Unies et tout l’édifice des Droits de l’Homme, sans aucun scrupule, resteront dans les mémoires. On pourrait souhaiter que ce souvenir génère une certaine réaction. Mais il y a peu de chance. Comme le disait Malaak Shabazz, la fille de Malcolm X qui avait été physiquement attaqué par des sionistes imbéciles ‘’ Les sionistes engendrent la haine du Juif…Je ne connaissais pas les tactiques des sionistes. Mais là, j’ai eu droit à un cours intensif’’ (JTA, le 28 avril)
La tentative de perturbation orchestrée par les sionistes la plus remarquée a été l’organisation d’une table ronde par UN Watch, en marge de la conférence, qui incluait deux survivants de génocide du Darfour et du Rwanda ainsi qu’un cinéaste indien homosexuel, Parvez Sharma. Sharma a rapidement compris qu’il était instrumentalisé dans une démarche islamophobe et devait tenir le rôle de la victime de l’Islam. Et il a explosé ! Plus tard, deux délégués israéliens lui ont craché dessus. Son compte rendu des évènements mérite d’être lu.
Alors que M. Ahmedinejad, comparé à quelque chose d’analogue à Hitler, venait de commencer son discours, les délégations de l’UE, toutes caucasiennes (23 membres), ont quitté la salle cérémonieusement. Mais, au même moment, les représentants africains et asiatiques ont applaudi. Je me demande si les discussions sur la race en terme de couleur de peau, et plus particulièrement le racisme institutionnalisé dans nombre de pays européens, est même perçu par le Club des Blancs qui généralement représentent les nations européennes aux Nations Unies…
Lorsque M. Ahmedinejad s’est rendu à sa conférence de presse, il a été confronté à un groupe hétéroclite de protestataires d’une vingtaine de personnes, tous Blancs, qui l’ont sifflé en brandissant des pancartes fabriquées à la hâte, insistant sur le sifflement (comme un serpent) ‘’ Racccissst’’. Un citoyen britannique d’origine pakistanaise et moi-même avons été les seuls à leur demander s’ils avaient fait l’expérience du racisme comme nous en faisons l’expérience dans la plupart des pays occidentaux, simplement en raison de nos peaux foncées ou de nos noms musulmans.
La conférence de Durban II et les organisations sionistes, totalement soutenu par les par les pays du Nord, ont orchestré la ‘’fête de la haine’’ et ont mis en évidence les limites de la conversation consensuelle, amicale et globale sur les questions raciales. Les Etats de colonisateurs blancs ont boycotté la conférence dès le départ. La sortie théâtrale, planifiée à l’avance, des Européens blancs ,a souligné encore un peu plus la force globale du racisme et sa présence dans les institutions de gouvernance globale dont la tâche est pourtant de l’éliminer. Les divisions selon la couleur étaient en évidence à Genève. La presse des Blancs occidentaux et de la cohorte des experts n’ont, pour la plupart, pas remarqué que la majorité des gens de couleur sont restés dans la salle à applaudir. Quant ils disent ‘’ le monde’’ ils veulent vraiment dire l’Europe.
Le diplomate russe, qui a négocié la plus grande part de la déclaration de Durban II, a accusé les Etats européens qui ont quitté la salle lors du discours d’Ahmedinejad de vouloir affaiblir intentionnellement la conférence. En cela, les Etats européens ont continué le travail destructeur commencé par l’administration de Obama. Le prof Vernellia R. Randall décrit précisément la position d’Obama lors des négociations. Il a obtenu ce qu’il voulait et malgré tout, il a boycotté la conférence.
Malheureusement, la conférence Durban II a été prise en otage par les gouvernements et des membres de la société civile, y inclus l’administration Obama, pour qui l’élimination du racisme et de la discrimination raciale - en particulier pour les Africains et ceux d’origine africaine- n’est nullement une priorité. En effet, dans la semaine précédent la conférence et en réponse à l’ultimatum de l’Administration Obama, le comité de préparation a :
- enlevé toute référence à des réparations
- retiré le paragraphe qui proposait de faire de la traite des esclaves un crime contre l’humanité
- supprimé le paragraphe qui demandait un renforcement du groupe d’experts pour la question des populations d’origine africaine
- et ont généralement dilué les efforts qui ont trait aux populations d’origine africaineCeci est dévastateur.
Il ne fait aucun doute qu’il y a un consensus officiel et global contre le racisme et ceci ne devrait pas être minimisé. C’est une victoire durement acquise. Le Nord participe et soutient des institutions internationales et les instruments des Droits de l’Homme. L’engagement anti-raciste n’est pas complètement fallacieux. Aujourd’hui, la majorité des Blancs voit le racisme primaire avec détestation et, au moins dans le discours, souhaite l’élimination de la discrimination raciale. Ceci est précisément la raison pour laquelle l’Administration Obama, les sionistes et les Européens, bref les Blancs voulaient camoufler leur soutien au racisme sous un vernis anti-raciste. Mais cet engagement a des limites et le processus de Durban les a mise en évidence. Réparation, redistribution, en effet n’importe quelle démarche qui porterait atteinte aux coupables et bénéficiaires du racisme n’a aucune chance d’aboutir ni en Palestine ni, certainement aux Etats-Unis.
La conférence de Durban II a donc été un moment de vérité. Les masques sont tombés et les principales lignes de fractures sont réapparues.
* Gabriel Ash, un ex-Israélien né en Roumanie, co-édite le blog anti-sioniste ‘’ jewssanfrontières’’
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Tagged under GouvernanceSamedi 9 mai : Comment accéder au pouvoir
Ça y est. Jacob Zuma est le nouveau président de l’Afrique du sud. Ils sont nombreux, ceux que son élection n’a pas beaucoup rassuré. Mais l’Afrique du sud est un pays démocratique et la majorité a décidé. Elle a estimé qu’un homme, bien fait physiquement, qui a beaucoup de femmes et d’enfants, qui sait chanter et danser lors des meetings, a toutes les qualités pour être le chef. C’était comme cela dans la plupart de nos sociétés traditionnelles. Personnellement je doute que cela soit suffisant en 2009 dans un pays aussi compliqué que l’Afrique du sud.
J’ai du mal à faire confiance à un homme qui est poursuivi en justice pour viol et corruption, qui couche avec une femme qu’il sait séropositive, sans mettre de préservatif, et qui se contente de prendre une douche après. Et une petite voix me susurre que dans quelques années, l’Afrique du sud risque d’être comme tous les autres pays au sud du Sahara, c’est-à-dire n’importe quoi. Mais ne répétez à personne ce que je viens de dire. On me taxera d’afro-pessimiste. C’est très mal élevé, en Afrique, d’être afro-pessimiste. Le politiquement correct sur ce continent veut que l’on répète tous les jours « ça va aller. » Même quand tout est mis en œuvre pour que ça n’aille pas.
Dimanche 10 mai : Comment s’y maintenir
Le président du Niger a décidé de changer la Constitution de son pays pour se maintenir au pouvoir. Ses supporters estiment qu’il a commencé un bon boulot qu’il doit achever. Lorsqu’il arrivait à la tête du Niger, il était classé 165ème en matière de développement. Dix ans après, il est 174ème . Il a effectivement fait du très bon boulot. Et puis surtout le groupe français Areva va exploiter au Niger la plus grande mine d’uranium du monde. Beaucoup d’argent emplira forcément les poches de quelques boubous. Ce serait trop bête que ce soient les poches des autres.
Nos dirigeants n’ont qu’une seule obsession lorsqu’ils arrivent au pouvoir : s’y maintenir à vie. Il y a plusieurs méthodes pour ça. La plus en vogue en ce moment est la modification de la Constitution. Une autre consiste à ne pas organiser d’élection. Mais pour appliquer cette méthode, il faut avoir une petite rébellion, pas très méchante, mais assez futée pour occuper une partie du territoire. Cela permet d’invoquer la Constitution qui dit qu’on ne peut pas organiser d’élection quand le pays est en danger. Et, pour être à l’abri de tout mauvais coup de cette rébellion, on nomme son chef Premier ministre, et quelques uns de ses amis ministres. On donne aussi quelques ministères à l’opposition et on laisse tout ce monde manger. Il est connu qu’on ne parle pas la bouche pleine. Et l’on peut ainsi prolonger son mandat indéfiniment.
Mais la meilleure méthode à mon avis est celle de Kadhafi. Chez lui, il n’y a jamais eu d’élection présidentielle. Parce qu’il n’y a pas de président en Libye. Non, chez lui, Kadhafi est le « Frère guide. » On n’élit pas un frère, surtout lorsqu’il est guide. Un frère, on l’a pour la vie.
Lundi 11 mai : Histoire
Mon ami le peintre sénégalais Viyé Diba est venu faire une exposition à Abidjan. Nous nous sommes retrouvés à commenter les discours de Sarkozy et de Ségolène à Dakar. Et nous sommes arrivés à la conclusion que Sarkozy n’avait fait que redire ce que nous disons tous les jours. Seulement ça ne devait pas venir de lui. Nous savons que nos pays sont très mal gérés, que nos élites sont corrompues, que nous ne travaillons pas beaucoup. Mais lorsque ça vient d’un Blanc, cela nous rappelle l’époque coloniale où les Blancs bottaient les fesses de nos parents en les traitant de fainéants et de couillons.
Cela dit, j’ai relu ce que nos intellectuels ont répondu à Sarkozy. J’y ai vu que notre passé fut glorieux. Mais je n’y ai vu aucune ligne sur notre présent qui est loin d’être brillant, ni aucune clef pour en sortir, afin d’offrir aux prochaines générations d’autres rêves que celui de trouver une place dans la première pirogue en partance pour les îles Canaries ou Lampedusa. Tout compte fait, je crois que Sarkozy s’est planté à Dakar lorsqu’il a dit que nous ne sommes pas assez entrés dans l’histoire. Nous sommes bel et bien entrés dans notre histoire. Et nous n’en sommes plus ressortis.
Mardi 12 mai : Résistance
Hier soir la télé a montré notre président bien-aimé, Laurent Gbagbo, en Afrique du sud. Il était à l’investiture de Zuma. Je l’aime beaucoup, notre président. Lorsque la rébellion éclata en 2002, personne ne donnait cher de sa peau. Il y eut à cette époque des escadrons de la mort qui tuèrent des dizaines de personnes supposées proches de l’opposition. Des gens de mauvaise foi accusèrent notre président bien-aimé d’être derrière ces escadrons, et on parla même de le faire juger par une cour pénale internationale. Notre président bien-aimé nia tout en bloc. Un humaniste comme lui, derrière des escadrons de la mort ? Quelle idée !
Ces escadrons disparurent aussitôt d’ailleurs. Mais c’était juste une coïncidence. En mars 2004, ses opposants voulurent organiser une marche. Il mit la police, la gendarmerie et l’armée dans la rue. On tira sur les manifestants. L’ONU dénombra plus de 120 morts. Le ministre de la Sécurité d’alors dit que c’étaient des bandes parallèles qui avaient tué. On n’a jamais su qui c’était.
Notre président bien-aimé est en train de construire de beaux palais à côté de ceux que notre premier président avait construits et qui sont aujourd’hui laissés à l’abandon. Les députés français Jack Lang et Jean Marie Le Guen sont venus le féliciter, et ils ont dit publiquement que construire de nouveaux palais, c’est exactement ce qu’il faut faire, surtout en ce moment. Et notre président bien-aimé les a amené danser dans une boîte de nuit. Le lendemain la police a tiré sur les femmes qui manifestaient contre la vie chère. Il y eut deux morts.
Il est vraiment fort notre président bien-aimé. Il a résisté à tout. A la rébellion, aux tentatives de coups d’Etat, à la France... Il faut dire qu’il avait eu une bonne formation. Rester marié à Simone pendant près de trente ans, ça aide à résister à tout.
Mercredi 13 mai : L’Afrique brillera…
Jean Ping, le président de la Commission de l’Union africaine publiera bientôt un livre intitulé « Quand l’Afrique brillera de mille feux. » Il faut que je vous explique notre Union africaine. Au début de nos indépendances, nos chefs eurent l’idée de créer une organisation qui nous aiderait à nous développer plus vite. On l’appela l’Organisation de l’Unité Africaine. Mais quelque 40 ans plus tard, nous constatâmes que nous n’étions pas plus développés qu’avant. Alors, sous l’impulsion du Frère guide Kadhafi, nous décidâmes de faire comme l’Europe. Elle a son Union européenne qui marche très bien. Nous créâmes donc notre Union africaine, avec une commission et un président, des commissaires, vraiment comme l’Union européenne.
Mais nous avions remarqué que l’Europe s’était faite lentement. Or nous étions pressés. Aussi notre Union engloba en une fois tous les pays du continent. On mit donc ensemble les pays fauchés (il y en a beaucoup), les pays riches (si, si, il y en a quelques uns), les dictatures (il y en a beaucoup), les pays démocratiques (si, si, il y en a quelques uns), les Arabes, les Zoulous, les Berbères, les Bantou, les Haoussa, ceux qui s’aiment, ceux qui se détestent, ceux qui se font la guerre, ceux qui font la guerre à leurs propres peuples, bref, on mit tout le monde ensemble, on secoua bien, et puis…Ben, ça ne marche toujours pas. J’y comprends plus rien. Et pourtant nous avons choisi cette année le très éclairé Frère guide Kadhafi pour diriger cette Union. Il doit y avoir de la sorcellerie en dessous.
Jeudi 14 mai : …de mille feux de brousse
« Quand l’Afrique brillera de mille feux », qu’il dit, Jean Ping. Et je vois les têtes de nos brillants guides. Bongo qui a bouclé 41 ans de pouvoir, Kadhafi qui se fait appeler Le roi des rois d’Afrique, Biya qui passe plus temps en Europe que dans son Cameroun qu’il est censé diriger, Laurent Gbagbo qui rigole tout le temps et fait rigoler tout le monde quand il pleure à la télé, Yayah Jammeh toujours attifé comme un clown, Omar El Béchir et Mugabe qui ne font rire personne, le président bissau-guinéen découpé à la machette, le roi du Swaziland qui épouse chaque année une nouvelle femme, il doit en être à la 13ème ou 14ème (lui, il a bien compris que l’important sur cette terre de misère, c’est l’amour. Make love, no war.).
Et je vois, les rebelles de mon pays, avec leurs amulettes aux poignets et leurs téléphones cellulaires accrochés au cou, les millions de morts du Kivu, nos femmes passant leurs journées à piler le mil ou le foutou, nos paysans courbés sous le soleil avec pour seuls instruments de travail la daba et la machette. Et je revois ces quatre charmantes chiottes construites au bord du lac Ahémé au Bénin. Il était écrit dessus « financement : coopération française. »
Alors, en vérité, en vérité, je vous le dis, mes frères Africains, tant que nous n’aurons pas libéré nos femmes et nos paysans, et surtout, tant que nous attendrons que ce soient les Blancs qui nous construisent des chiottes, nous ne serons pas sortis de notre merde de si tôt. Et les feux dont parle M. Ping risquent de n’être que des feux de brousse.
Vendredi 15 mai : Louche
J’ai appris que le train qui relie Dakar et Bamako a déraillé. Je l’ai emprunté une fois, il y a quelques années. Il avait démarré à l’heure précise. « C’est louche, m’avait dit mon voisin de compartiment, un Sénégalais. Je prends ce train depuis plus de dix ans et c’est la première fois qu’il part à l’heure. » Et effectivement le train est tombé en panne en rase campagne et nous a planté sous le soleil pendant deux heures sans une petite gargote à côté pour boire une bière bien chaude.
* Venance Konan est un écrivain ivoirien
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur
Tagged under GouvernanceLe moins qu’on puisse dire c’est que les élections en Afrique du Sud en 2009, n’ont pas été ennuyeuses. Vibrantes, imprévisibles et peut-être la plus grande démonstration de confiance de l’électorat depuis 1994 ( taux de participation : 77.30%), il n’y a eu aucune place pour la complaisance entre les principaux partis politiques. Jusqu’à la fermeture des bureaux de vote, les partis politiques ont poursuivi leur campagne dans l’espoir de gagner encore quelques suffrages en dernières minutes.
Dès que les premiers résultats ont été connus, le jeudi 23 avril, la question principale a été de savoir si l’ANC conserverait la majorité des deux tiers. Pour la plus grande partie de cette journée, les commentateurs ont été occupés à spéculer sur les sièges que pourrait prendre le Congress of the People (COPE) à l’ANC. Le vendredi, les jeux étaient faits : l’ANC était le grand vainqueur, malgré ses aller et retour dans la zone des deux tiers
Il apparaît que quelques-uns des plus petits partis d’opposition ont souffert dans cette élection. Même si l’émergence de COPE n’a pas eu de grand impact sur les résultats de l’ANC, il a néanmoins coupé l’herbe sous les pieds des petits partis d’opposition qui peinent à garder une signification électorale
Cependant, il ne faudrait pas minimiser la performance du COPE. Le parti n’existant que depuis 4 mois, sa performance est honorable même si les sondages d’opinions prédisaient un gain de 15 à 20%. ‘’Peut-être que, disait mon chauffeur de taxi, si nous connaissions mieux le COPE, si nous étions plus éclairés sur sa politique et ses dirigeants qui allaient le représenter au parlement, nous pourrions avoir plus confiance en eux et en leur politique’’. Ceci étant, le COPE a certainement marqué le paysage électorale sud-africain. Avec 30 sièges à l’Assemblée Nationale, il est maintenant plus à même de faire la démonstration de son intégrité politique qui a été sa plateforme électorale. Mais les dirigeants du COPE feraient bien de se souvenir qu’ils ont à faire leur preuve, bien plus que leurs opposants de l’ANC. Leur identité, leur héritage et leur loyauté discutable font d’eux les cibles privilégiées des dirigeants de l’ANC, des parlementaires et de leur électorat qui s’efforceront de les frustrer chaque fois que possible.
Bien que le COPE souhaite être la principale force de frappe contre le gouvernement, il va devoir prendre en compte l’opposition officielle qu’est la Democratic Alliance (DA) Surtout que la DA ne lui fera pas de cadeaux, compte tenu du fait qu’elle avait tenté d’intégrer le COPE dans une grande coalition d’opposition (si le besoin s’en faisait sentir) et avait été éconduit par ses dirigeants. Il se trouve aussi que la DA a amélioré sa visibilité et a obtenu un gain électoral de 17 sièges au Parlement. Que ce soit le facteur COPE ou la campagne ‘’ Stop Zuma’’ qui a fait la différence, le fait est que la DA est un parti d’opposition qui sort renforcé de ces élections ainsi que sa dirigeante, Helen Zille, qui a ajouté près d’un million de voix à sa base électorale. Mais la DA reste un parti minoritaire, en particulier auprès des gens de couleurs de la province du Cap occidental.
En concentrant ses efforts, afin de garder le contrôle sur la municipalité de la ville du Cap et, particulièrement pour gagner les élections provinciales du Cap occidental avec une majorité absolue, le parti a suscité des inquiétudes. En effet, d’aucun craigne que le parti court le risque de se confiner dans la politique régionale au détriment de son rôle national de parti d’opposition du gouvernement. En briguant le poste de ‘’Premier’’ dans la province du Cap occidental, Helen Hille, la chef du parti, a encore alimenté les spéculations quant au candidat capable de diriger l’opposition parlementaire qui doit demander des comptes au gouvernement et de maintenir les parlementaires en état d’alerte.
Néanmoins et en toute justice, il faut reconnaître que le COPE a reçu sa récompense dans la province du Cap occidental, en y étant le premier parti politique a obtenir une majorité absolue. Stimulé par cette victoire éclatante, le DA va poursuivre sa stratégie qui a fait de la province du Cap Occidental un phare, en offrant des services sociaux et des programmes de réduction de la pauvreté, en contraste avec la performance de l’ANC dans d’autres provinces, en particulier dans la province du Cap oriental, considérée comme étant l’une des plus pauvres du pays, avec un bilan des services socio-économiques lamentables.
Bien que l’ANC peut se sentir marginalisé par le résultat du vote dans la province du Cap occidental, après l’avoir initialement contrôlée au travers d’une coalition fragile, le parti a réussi à stabiliser son électorat dans le KwaZulu Natal avec une marge confortable. Mais l’incursion massive de l’ANC dans le fief privilégié de l’IFP dans le KwaZuku Natal du nord témoigne de la performance du parti qui a été à la tête de l’administration de la province durant 5 ans. Que ce soit le ‘’ facteur Zuma’’ ou que cela tienne au déclin indéniable du parti nationaliste zoulou, l’IFP, miné par une identité ethnique régionale, le fait est que depuis 1994, l’ANC s’est positionné stratégiquement parmi les indigents économiques en mettant en place des programmes d’infrastructures et systèmes de crédits sociaux.
Tout compte fait, les pertes marginales que l’ANC a essuyées dans différentes provinces, sans oublier son sévère déclin dans la province du Cap oriental, ont été plus que compensé par l’augmentation de 15% de suffrage dans le KwaZulu Natal. Alors qu’en 2004, l’ANC avait contracté une alliance avec un parti ayant une base indienne, le Minority Front, pour obtenir le contrôle de la province, cette fois-ci elle a marché seul pour gagner une majorité substantielle.
Bien que le vote des gens de couleur reste une variable dans la province du Cap occidental, il semble que le ‘’vote indien’’ ait perdu son attrait dans le Kwazulu Natal. Des partis comme le Minority Front, qui avait coutume de ‘’ faire des rois’’, doivent maintenant espérer que leur engagement aux côtés de l’ANC par le passé leur servira sous l’actuelle administration Zuma, en particulier pour leur survie politique.
Mais, même si l’ANC souhaite afficher son triomphe au détriment de l’IPF au KwaZulu Natal, il n’en reste pas moins que, sur le terrain, les relations entre leurs supporters respectifs restent volatiles. Par conséquent, il est requis de l’administration de l’ANC au KwaZulu Natal d’être attentive à ces tensions et de s’efforcer, à chaque occasion, de promouvoir un gouvernement inclusif et d’œuvrer à une co-existence pacifique avec l’IFP. Quelque chose dont Zuma a fait état dans son discours à l’Assemblée Nationale après avoir été élu quatrième président démocratiquement élu d’Afrique du Sud.
De façon générale, les élections de 2009 ont posé des défis sérieux à tous les partis d’opposition. Il semble que, suite à la dissolution du NNP, sa base principale s’est déplacée vers le DA et le COPE dans la province du Cap nord et du Cap occidental. Pour l’ID, l’IFP et nombre de petits partis, il devient indispensable de procéder à une introspection et de considérer leur position dans la perspective des élections pour les gouvernements locaux qui doivent avoir lieu en 2011. De même, le DA, malgré son succès électoral, doit élaborer une stratégie cohérente afin d’établir une tête de pont significative dans la majorité de la classe ouvrière et pour consolider sa présence au sein de la classe ouvrière des gens de couleur et ce, bien qu’ayant déjà accaparé une bonne part de leur vote.
De même, le COPE doit traduire ses gains électoraux en stratégies viables et développer une identité cohérente à l’intention de son électorat, afin d’atténuer le risque de voir son électorat se rétrécir comme ce fut le cas pour d’autres partis politiques africains tel le PAC et l’AZAPO.
Cependant et au final, le combat électoral de l’ANC ne peut être ignoré. Des salles de conférence aux débits de boissons clandestins, l’ANC a mené, sur de multiples fronts, une impressionnante campagne électorale, qui a eu autant à voir avec le ‘’facteur Zuma’’ qu’avec le ‘’ facteur COPE’’, ou encore avec le programme économique. Naturellement, une tirelire de 200 millions de Rand représente un sérieux coup de pouce. Mais, maintenant, l’heure est venue de se mettre au travail.
En présentant son Cabinet, et compte tenu de l’appel au boycott des élections par le ‘’Anti Privatisation Forum’’ (Forum Anti Privatisation et le ‘’Landless People Movement’’ (Mouvement des sans terre), Zuma sait que les électeurs qui ont mis l’ANC au pouvoir avec une majorité ne peuvent être tenu pour acquis. Zuma doit activement s’efforcer de réconcilier les attentes de différents individus et de l’électorat qui l’a porté au Union Buildings. Et Zuma a commencé à poser son empreinte en mettant en garde contre l’inertie de l’administration, en même temps qu’il répète qu’il ne doit rien à personne. Le premier pas sur ce chemin est de reconnaître que l’électorat sud africain n’a pas voté avec son cœur mais plutôt avec ses pieds et en faveur de cette vie meilleure qui leur a été promise.
Comme l’écrivait Fazila Farouk récemment . Et c’est ce que doit maintenant fournir le fameux ‘’ Umshini Wami’’ de Zuma et non seulement de beaux discours sur le passé. Peut-être qu’il devrait entendre l’avertissement de mon chauffeur de taxi : ‘’ J’ai voté pour l’ANC parce qu’ils ont amélioré ma vie. Mais il reste beaucoup de chemin à faire pour de meilleurs logements et du travail pour tous. Ils ont jusqu’aux élections locale de 2011’’
* Sanusha Naidu est directrice de recherche à Fahamu, Département « La chine en Afrique » et a été analyste à la SABC
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Tagged under GouvernanceEntre Cotonou et la frontière togolaise se trouve le lac Ahémé que chanta jadis le poète béninois G.G. Vickey. Le lac est beau, et on y voit des maisons sur pilotis. Mais le plus intéressant autour de ce lac est à mon avis les quatre petites latrines construites au bord de la route. Il y en deux pour les femmes et deux pour les hommes. Il est écrit dessus : « Financement : Coopération française. » Et chaque fois que je vois ces latrines, mon esprit vagabond se met à imaginer le jour de leur inauguration.
Je vois tous les cadres de la région mobilisés pour le grand événement. Ils sont venus de tout le Bénin dans leurs grosses voitures. On a fait venir la presse spécialement de Cotonou pour relater ce temps fort des relations franco-béninoises. Le préfet et le sous-préfet du coin sont là dans leurs tenues d’apparat. Et la population, hommes, femmes et enfants, toutes les dents dehors, danse à perdre le souffle.
On accueille l’ambassadeur de France venu inaugurer les latrines offertes par la France au brave peuple du Bénin. Le député du coin, transpirant à grosses gouttes dans son beau costume, vante dans un discours truffé de citations d’auteurs français, pour faire cultivé, l’exemplarité de la coopération entre la France et le Bénin. Il loue cette coopération qui vient de se concrétiser par le financement par la France de la construction de ces quatre belles latrines, grâce auxquelles les populations du coin n’iront plus faire leurs besoins en exhibant leurs sexes et fesses au vent. Et il ne manque pas de souligner que cela participe à l’effort de son pays pour sortir du sous-développement.
Après la coupure du ruban symbolique, tout ce beau monde se retrouve chez le préfet ou le ministre originaire du coin, pour boire du champagne et déjeuner, pendant que le bon peuple continue de danser dehors en riant de contentement.
Entre nous, frères, combien peut coûter la construction de quatre malheureuses latrines faites de simples briques et de portes en bois, avec juste un trou au milieu, pour que l'on sollicite la coopération française ? Quelle technologie leur construction a-t-elle nécessité pour que l’on ait été obligé de recourir au savoir-faire des Français ?
Il y a quelques jours, M. Louis Michel, le commissaire européen chargé de la coopération et du développement, déplorait avec une pointe d’exaspération l’incapacité de l’Afrique à prendre son destin en main. Il disait entre autres que nous pourrions construire des routes, des voies ferrées, produire de l’électricité à partir des immenses potentialités que nous avons, et que ceux d’entre nous qui sont bien formés devraient rentrer dans leurs pays au lieu de rester en Europe.
Il y aurait beaucoup à dire sur ces paroles de M. Louis Michel. Un de mes amis togolais avec qui nous commentions ces phrases de M. Michel fit remarquer que dans le cas de son pays, c’était la France qui avait soutenu le régime criminel de M. Eyadema, et que ce n’était pas par manque de patriotisme que bon nombre de Togolais étaient restés en Europe, mais bien parce que le régime que soutenait la France ne leur aurait pas permis de mettre leurs connaissances au service de leur pays.
On pourrait aussi ajouter l’exemple de l’ex-Zaïre où la France a soutenu jusqu’au bout le régime tout aussi criminel et prédateur de Mobutu. Un poète noir américain disait : « si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande est de ne pas l’empêcher de se tenir debout. » Avouons que parfois la France a empêché certains Noirs de se tenir debout.
Mais ce n’est pas une raison pour se décourager. Frères, essayons à nouveau de nous tenir debout. Mais en vérité je vous le dis, tant que nous attendrons que ce soit les Blancs qui nous donnent les moyens d’aller au W.C., nous ne serons pas sortis de notre merde.
* Venance Konan est un écrivain ivoirien. Ce texte qu’il propose à Pambazuka a été rédigé il y a quelques années. Son actualité demeure.
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Tagged under GouvernanceNous, représentants de plusieurs organisations de la société civile africaine et de ceux de leurs partenaires du Nord, nous sommes réunis à Dakar du 10 au 12 mai 2009, à l’occasion des 44èmes Assemblées Annuelles de la Banque Africaine de Développement (BAD). Au cours de cette rencontre, nous avons passé en revue l’intervention de la BAD dans plusieurs pays, son rôle dans la mobilisation des ressources pour le développement du continent. Nous avons analysé la crise internationale multiforme qui frappe durement l’Afrique et le rôle de la BAD dans l’atténuation des effets de cette crise. Nous avons également examiné les relations de la Banque avec la société civile africaine, avec les institutions africaines et les institutions financières internationales, à savoir la Banque mondiale et le FMI.
Nos analyses et discussions approfondies nous ont amené à constater que la BAD s’est écartée de sa mission originelle d’institution dévouée à la promotion du bien-être des populations africaines et de développement du continent. A nos yeux, la BAD semble s’être transformée en clone des institutions financières multilatérales. Ses critères de sélection des projets donnent la priorité à la rentabilité financière au lieu de mettre en avant la satisfaction des besoins fondamentaux des populations africaines. Elle s’est convertie aux thèses néolibérales et a préconisé des politiques inspirées du fondamentalisme du marché. Elle a contribué à promouvoir des politiques de libéralisation et de privatisation qui ont été parmi les facteurs d’aggravation de la crise économique et sociale du continent. Elle n’a pris aucune initiative autonome notable dans la résolution de la crise de la dette africaine, se contentant de reprendre à son compte celles proposées par la Banque mondiale et le FMI.
Malgré le discrédit qui frappe le système néolibéral, comme l’illustre la profonde crise financière internationale en cours, la BAD continue de préconiser des politiques aujourd’hui rejetées dans de nombreuses régions du monde, y compris dans les pays développés. Nous sommes d’avis que la Banque a une lecture incorrecte de la crise financière et de ses conséquences pour l’Afrique
Le processus de déviation de la BAD par rapport à sa mission originelle est sans doute lié à l’entrée des pays non africains dans le capital de l’institution. Ces derniers ont une influence sans commune mesure avec leur part du capital. En fait, ils disposent d’un véritable veto sur les orientations et les politiques de la BAD.
En dépit des proclamations de bonnes intentions, la BAD n’a pas de véritable politique de dialogue avec la société civile, préférant se cantonner dans des politiques opaques pour éviter toute critique de la part des citoyennes et citoyens africains.
A la lumière de ces constatations, nous, participants au Forum de Dakar, soulignons qu’un changement radical est nécessaire pour faire retrouver à la BAD sa mission originelle. Dans cette perspective, elle doit cesser de copier la Banque mondiale et le FMI. Elle doit garder son autonomie vis-à-vis de ces institutions, tant sur le plan de la réflexion que sur celui de l’élaboration des politiques économiques.
Dans le même ordre d’idées, elle doit rompre d’avec les politiques actuelles dont la faillite est avérée et les conséquences désastreuses pour le continent africain
Pour cela, elle doit faire une analyse lucide et courageuse des causes réelles de la faillite du système néolibéral et contribuer à une remise en cause de ce système sur le continent africain
Elle doit contribuer à encourager des politiques de souveraineté alimentaire et à soutenir l’agriculture familiale au lieu d’encourager l’investissement dans les agrocarburants
En somme, la BAD doit s’engager dans la recherche d’un paradigme de développement autonome pour l’Afrique. De concert avec la CEA et la Commission de l’Union Africaine, elle doit contribuer à faire recouvrer par les pays africains leur souveraineté sur l’élaboration et la mise en œuvre de leurs politiques de développement
Elle doit promouvoir une pensée autonome sur le développement de l’Afrique en intégrant les apports des chercheurs et des mouvements sociaux africains. L’institutionnalisation de la participation de la société civile aux activités de la Banque pourrait contribuer au changement souhaité.
La Banque est une institution publique africaine utilisant l’argent des contribuables africains. Par conséquent, elle a obligation de rendre compte aux peuples africains. Nous, participants du Forum, réclamons notre place dans le dispositif de la BAD en termes d’identification des projets, de suivi et de contrôle
Les participants exigent :
- La mise en place d’une politique de diffusion de l’information
- La réactivation du dispositif indépendant d’évaluation des questions environnementales
- La prise en compte des besoins de financement à long terme des pays africains dans une optique de développement durableOui à une Banque au service du développement et du bien-être des populations africaines !
Non à une Banque clone de la Banque mondiale et du FMI !
Dakar, le 12 mai 2009
Le Forum* Le Forum a réuni une cinquantaine d’organisations de la société civile venues de toutes les cinq régions d’Afrique.
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Tagged under GouvernanceLa priorité de la solidité financière dictant la stratégie globale du Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD) depuis quelques années a affecté négativement la valeur sociale et environnementale. Ce problème est constaté, à la fois, au niveau de la politique globale des approbations de la Banque, ainsi qu’au niveau restreint de la gestion environnementale et sociale des projets. Pour y remédier, une implication concrète des Organisations de la Société Civile (OSC) s’impose au moins dans trois domaines d’intervention: la participation à l’élaboration de la Stratégie Pays, le suivi environnemental et social, et l’exigence du respect des Normes Fondamentales du Travail (NFT).
Le Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD) (1) est une institution financière multilatérale qui attribue des prêts et des dons aux gouvernements et entreprises privées qui investissent en Afrique. Etant la première banque de développement dans le continent, ses principaux objectifs, explicités à travers les déclarations de ses responsables, sont la lutte contre la pauvreté et l’amélioration des conditions de vie des africains d’une manière durable et socialement responsable.
Tout au long des années 1990, le Groupe de la Banque a vécu des moments difficiles en ce qui concerne sa situation financière, sa crédibilité et la transparence de ses opérations. Par réaction aux critiques et pressions venues d’autres institutions internationales non africaines, la banque créa, en 1994, une commission indépendante dirigée par David Knox, ancien vice-président de la Banque Mondiale. Il en ressort un rapport qui a mis en exergue un certain nombre de dysfonctionnements liés essentiellement aux intérêts antagonistes des actionnaires et au manque de transparence financière.
Les enseignements de ce rapport se confirmaient, lorsque, peu après, la célèbre agence d’évaluation Standard & Poor’s dénonçait la politisation des opérations et la mauvaise gouvernance de la Banque, et déclassa sa dette « senior » à long terme. Dès lors, l’emprunt sur les marchés financiers internationaux est devenu plus cher et ceci a eu des conséquences néfastes sur la situation financière de la Banque.
Pour rétablir la santé financière de l’institution, d’énormes efforts ont été déployés sous la présidence d’Omar Kabbaj. En 2005, à la fin de son mandat, Standard&Poor’s a attribué à la Banque la notation AAA. Cette excellente cote a permis un accès plus facile au financement par l’émission d’obligations sur les marchés internationaux. La Banque a donc fait, depuis quelques années, de la performance financière une priorité absolue qui se confirme en 2007 à travers la forte expansion des interventions dans le secteur privé, qui constitue, selon les propres termes du Président Kaberuka, « le moteur de croissance du portefeuille de la banque » . (2)
Il faut reconnaître que la recherche de la performance financière est légitime étant donné son importance cruciale pour la pérennité, voire la survie de toute institution financière. Néanmoins, le problème du Groupe de la BAD est le fait que sa performance financière, bien que réelle depuis le début des années 2000, se fait au détriment de ses valeurs éthiques fondatrices ayant pour priorité la lutte contre la pauvreté d’une manière socialement et environnementalement responsable.
L’objet de cet article est une étude critique qui présente, d’abord, les contradictions de la politique des approbations du Groupe de la Banque avec les exigences éthiques de la lutte contre la pauvreté et les préoccupations écologiques (Section I), puis tente une identification de quelques domaines d’une intervention possible des OSC à l’échelle réduite de la gestion des projets (Section II) dans l’objectif de concilier la performance financière avec une certaine efficacité sociale et environnementale.
Section I : Eléments Critique de la politique des approbations du Groupe de la Banque
En examinant la répartition régionale et sectorielle des approbations du Groupe de la Banque depuis 2004, on constate une injustice distributive frappante dans la répartition des fonds. Née de l’excès de prudence financière ainsi que de l’incapacité d’échapper à la logique de « la recette unique de développement », cette injustice se manifeste à travers trois réalités : les inégalités des approbations entre pays, l’indifférence vis-à-vis des Institutions de Microfinance (IMF) et l’insensibilité apparente à la question des changements climatiques dans la politique d’approbation du Groupe de la Banque.
1) Inégalités des approbations entre pays : Pour une diversification des champs d’intervention de la BAD dans les pays les plus pauvres
En 2007, la part des 10 pays aux plus bas revenu par habitant (Burundi, RDC, Libéria, Malawi, Ethiopie, Guinée Bissau, Erythrée, Sierra Leone, Rwanda, Niger) dans le total des approbations de prêts et dons accordés par le Groupe de la BAD (Ndlr : 258.72 millions d'unités de compte) ne dépasse pas 11%, alors que les habitants de ces pays sont les plus pauvres du continent et représentent environ 22% de la population totale d’Afrique.
En excluant la RD Congo (7.7%), les neuf pays restants, les plus pauvres du continent, ne bénéficient que de 3% des approbations, une contradiction énorme avec la priorité de lutte contre la pauvreté énoncée par la Banque. Cette contradiction devient encore plus frappante lorsqu’on sait que l’Afrique du Sud et le Gabon, deux pays des plus riches d’Afrique avec un revenu par habitant supérieur à 5000 dollars U.S en 2006, s’accaparent de 24% du total des approbations en 2007 sans oublier le fait que les habitants de ces deux pays ne représentent que 5% de la population d’Afrique.
Pour justifier cette inégalité, les responsables de la BAD avancent divers arguments tels que l’instabilité politique de ces pays, leur manque de transparence, l’absence d’un secteur privé capable de sous-traiter les travaux nécessaires à l’achèvement des projets et surtout leur endettement extérieur très élevé atteignant presque la barre de 300% du PIB pour la Guinée Bissau, 200% pour le Malawi et 150% pour le Burundi.
L’argument de l’endettement est très peu convaincant. En effet, ces pays risquent d’être condamnés à tourner éternellement autour d’un cercle vicieux de pauvreté à cause de la difficulté d’accès aux financements étrangers. C’est aux Institutions Financières Internationales (IFI) et plus particulièrement à la BAD de fouir « la stratégie de la recette unique » et de définir, pour ces pays, une autre politique d’intervention qui leur est propre et qui ne passe pas nécessairement par la voie des gouvernements. Au lieu d’être indifférent vis-à-vis de ces pays, la Banque est appelée à :
- Accroître son soutien au secteur privé et activer les lignes de crédit (LDC) destinés à la création d’entreprises. De 1967 à 2007, les projets spécifiques destinés au secteur privé et les LDC ne représentent qu’une part négligeable dans les fonds destinés à ces pays.
- Accroître les fonds destinés au renforcement institutionnel du secteur public dans l’objectif de favoriser une meilleure transparence dans la gestion financière des prêts, de mieux gérer les appels d’offres publiques, de moderniser les lois en vigueur… Durant toute la période 1967-2007, les fonds destinés au renforcement institutionnel du secteur public de ces 10 pays ne représentent qu’environ 1% des prêts et dons qui leur ont été accordés.
- Financer directement les associations locales de microfinance ainsi que les mutuelles de prévoyance sociale. Actuellement, plus de 90% de la population de ces pays n’est pas couverte par les régimes publics d’assurances maladies.
2) Indifférence vis-à-vis des Institutions de Microfinance (IMF)
Actuellement, les institutions de microfinance s’élèvent à plus de 7000 dans le monde, avec une forte concentration en Asie, en Amérique latine et en Afrique, et comptent en 2004 près de 80 millions de clients . Leur rôle, de plus en plus important dans la création d’emplois dans les pays en voie de développement, a été pleinement reconnu par les responsables de l’ONU qui ont déclaré l’année 2005 « Année internationale du microcrédit ». Depuis son énorme succès au Bangladesh depuis la fin des années 1970, le microcrédit a fait le tour du monde. On ne dispose pas d’études quantitatives sur ses impacts en termes de réduction de la pauvreté en Afrique, mais les exemples de réussites ne manquent pas au Sénégal, au Kenya, en RD Congo , en Tunisie…
Cette ampleur, les IFI n’en ont pas encore pris conscience. En 2005, l’aide publique au développement consacrée à la microfinance n’atteindrait que 1.2 milliard de dollars, la Banque Mondiale ne consacrait que 1% de ses ressources à la microfinance et le PNUD seulement 3% (4) . Une contradiction de plus dans les programmes des IFI, de laquelle la BAD n’est pas exclue. Durant toute la période 2004-2007, le Groupe de la Banque n’a financé les IMF que dans 6 pays, à savoir l’Egypte, la Gambie, le Ghana, le Kenya, la Mauritanie et le Soudan. Les fonds n’atteignent que 108.54 millions d’UC (unités de compte) , soit 1.4% du total des approbations des quatre années (5).
Pourtant, il y a une dizaine d’année, la Banque a prêté un peu plus d’attention à la microfinance. En 1999, la Banque a mis en œuvre un programme pilote dans 10 pays, intitulé Initiative du FAD en faveur de la microfinance en Afrique (AMINA). C’était un programme de trois ans qui visait principalement à renforcer les capacités institutionnelles des IMF et à favoriser l’habilitation économique des femmes entrepreneurs. A mi-chemin, en 2000, le programme AMINA a fait l’objet d’un rapport d’évaluation établi par l’OPEV, un département indépendant d’évaluation des opérations de la Banque.
Le rapport a mentionné le fait qu’AMINA était loin d’atteindre ses objectifs : les activités étaient sporadiques, manquaient de suivi et se trouvaient mal adaptées à la population cible qui n’a pas bénéficié notablement des retombées des activités. Tout de même, le rapport a été optimiste en mentionnant quelques points positifs relatifs au renforcement institutionnel des IMF dans les 10 pays couverts par le programme et propose l’élaboration d’un document de stratégie de microfinance par pays afin de mieux canaliser les activités de la Banque suivant une stratégie plus précise et plus adaptée à la réalité socioéconomique de chaque pays.
Le rapport propose également la prolongation de trois ans supplémentaires du programme AMINA, mais aucune des deux propositions n’a été retenue par les décideurs de la BAD.
En 2006, les responsables de la BAD ont entrepris une démarche positive avec le recrutement de 4 spécialistes en microfinance et la création de la Division de la Microfinance au sein du Département des politiques de la Banque, mais, actuellement, les faits et les chiffres montrent que les IMF ne font plus partie des priorités de la BAD.
3) La politique des approbations de la BAD à la lumière de la question du changement climatique :
Selon le rapport du PNUD de 2007 consacré entièrement à cette question, « le changement climatique sera une des forces majeures qui exerceront une influence sur les perspectives du développement humain au XXIème siècle » (6). Le nœud du problème est le dépassement de la capacité de notre planète à absorber le dioxyde de carbone et d’autres gaz à effets de serre, il en résulte le phénomène du réchauffement climatique. En effet, la température moyenne mondiale a progressé de 0.7°C depuis l’avènement de l’ère industrielle, et c’est au cours des dernières décennies que cette tendance s’est accélérée.
Depuis l’année 1900, les dix années les plus chaudes se situent au-delà de l’année 1980, ce qui confirme la responsabilité de l’Homme dans ce processus de réchauffement qui, selon le rapport du PNUD, va continuer à s’intensifier avec une croissance de 0.2°C toute les décennies. Avec cette augmentation générale de la température, la répartition des précipitations terrestres évolue et les zones écologiques se déplacent créant ainsi des vagues de sécheresse, particulièrement en Afrique. Ceci est désastreux lorsqu’on sait que les trois quarts de la population africaine vivant avec moins d’un dollar par jour dépendent directement de l’agriculture. On estime que les pertes de revenus dues à l’extension des terres sèches s’élèveront à 26 milliards de dollars d’ici 2060, soit le total des aides au développement reçues actuellement par l’Afrique.
Malgré la gravité du problème pour l’Afrique, l’inattention de la BAD à l’égard du changement climatique est bien réelle. En fait, après une revue élargie des activités et des publications de la Banque depuis quelques années, on n’a pu retenir aucune mesure significative concrète en faveur d’une lutte contre le changement climatique. Les publications et les études scientifiques sont quasi absentes et la Banque se limite à publier, dans son site officiel, quelques extraits de déclarations « très sommaires » de ses responsables sur la question.
Sur le plan des faits, la part des 10 pays les plus polluants d’Afrique (Afrique du Sud, Egypte, Nigéria, Algérie, Libye, Maroc, Tunisie, Angola, Zimbabwe, Niger) dans les approbations de prêts reste gigantesque. En 2007, ces pays responsables de plus de 90% des émissions de CO2 en Afrique s’accaparent de près de 43% des fonds de la BAD.
Evidemment, la BAD est loin d’être l’unique responsable du changement climatique et elle ne peut pas constituer non plus « le sauveur de la planète », mais sa responsabilité environnementale, faisant partie de ses priorités, lui impose des politiques d’approbations spécifiques à ces pays, qui soient plus à l’écoute des défis écologiques. En Tunisie, en Afrique du Sud, au Maroc et en Egypte, la banque continue à financer une majorité de projets de Catégorie 2 (7) sans aucunes exigences particulières imposées à ces pays. Dans ce contexte, le département d’évaluation OPEV est appelé à accorder plus d’importance aux critères d’environnement dans ces pays.
Actuellement, sur environ une vingtaine de critères retenus pour le calcul de l’Indicateur de Performance Globale (IPG), trois seulement sont relatifs à l’environnement (Préoccupations environnementales, Efficacité environnementale et Viabilité environnementale). Pour les pays polluants, le recours à la pondération de ces trois critères est recommandé pour augmenter le poids des critères environnementaux dans l’indicateur global.
Au terme de cette section, on peut dire que la politique des approbations de la BAD est largement dictée par la recherche de la solidité financière au détriment de la priorité de lutte contre la pauvreté et des exigences écologiques. On a pu également constater les traits d’une politique qui manque de flexibilité et qui manque d’adaptation selon les pays. Ainsi, la banque est appelée à redéfinir les paramètres d’une nouvelle équation assurant un certain équilibre entre les exigences de la rentabilité financière, la priorité de la lutte contre la pauvreté et les préoccupations environnementales.
Section II : Eléments critiques de la politique de gestion sociale et environnementale des projets de la BAD : Pour un renforcement de l’implication des Organisations de la Société Civile (OSC)
L’implication des OSC dans les activités des IFI date des années 1990, après le constat d’échec des programmes d’ajustement structurel (PAS) imposés aux pays pauvres. Par réaction aux vagues croissantes de protestations populaires culpabilisant les politiques ultralibérales des IFI, ces dernières commencent à réagir à partir de 1999 : Les règles de conditionnalité des prêts sont réduites, des publications, auparavant confidentielles, sont rendues publics et on commence à consulter assez régulièrement les ONG et les syndicats.
A la BAD, la relation avec les OSC remonte à 1996 avec la création du Comité permanent « BAD/OSC ». Ce comité, comportant 12 membres, est censé se réunir au moins une fois par an, mais ce ne fut pas le cas. Trois ans plus tard, en 1999, la Banque publie un document d’une grande importance qui définit des directives pour une coopération avec les OSC (8). Il énonce les canaux d’implication des OSC dans les projets de la BAD, à la fois au niveau national de l’élaboration des orientations stratégiques et au niveau réduit des projets.
Agé maintenant d’une dizaine d’années, ce document n’a pas été mis à jour et ne s’est pas traduit par une implication concrète des OSC. Dès lors, rien n’a changé : les politiques de la BAD sont établies d’une manière unilatérale en étroite liaison avec les gouvernements concernés. Avec une telle stratégie de « par en haut », des signes d’inefficacité sociale et environnementale commencent à se manifester. Pour y remédier, une implication des OSC s’impose au moins dans trois domaines d’interventions, à savoir l’élaboration du Document de Stratégie Pays (DSP), le Suivi Environnemental est Social (SES) des projets et l’exigence du respect des Normes Fondamentales du Travail (NFT).
1) L’élaboration participative du DSP
Le DSP définit en quelque sorte la « ligne de conduite » de la BAD vis-à-vis d’un pays. Il traite le contexte économique et politique général, les objectifs du gouvernement, l’historique de coopération avec la BAD et la stratégie, pendant les 4 prochaines années, de la Banque dans le pays concerné.
Bien que la BAD recommande fortement le processus participatif, le DSP est, dans la plupart des cas, élaboré d’une manière unilatérale en étroite liaison avec les gouvernements. Le problème est le suivant : étant donné le caractère autoritaire de la majorité des systèmes politiques africains, les objectifs de développement étatiques ne répondent pas toujours aux aspirations des populations concernées. En fait, dans une multitude de cas, on ne trouve pas de divergences notables entre le DSP et les documents officiels du pays, surtout en ce qui concerne la stabilité politique et l’état des libertés individuelles et associatives.
On sait également que quelques gouvernements ratifient les conventions internationales relatives aux Droits de l’Homme et aux droits des travailleurs pour acquérir un rayonnement à l’égard des IFI et attirer le maximum de fonds, mais en réalité, leur application se heurte à des abus de pouvoir. Ainsi, la consultation avec les OSC dans l’élaboration des DSP est plus que nécessaire pour que les priorités de développement jouissent d’une certaine unanimité et ne soient pas dictées par des considérations politiques ou clientélistes.
Consciente, bien que très modestement, de cette réalité, la Banque Mondiale a exigé aux pays pauvres l’adoption d’un processus participatif dans l’élaboration du Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP). Bien qu’il n’y ait pas de conditionnalité sur le processus consultatif, cette initiative est positive et peut ouvrir des portes pour une implication plus sérieuse des OSC dans les activités de la BM. Récemment, des consultations avec les OSC ont eu lieu pour la préparation de la Stratégie Pays de la BM qui envisage d’approfondir les discussions sur des projets et des secteurs spécifiques (9). Le Groupe de la BAD devrait adopter une démarche analogue et pourrait commencer par les pays « exclusivement BAD » qui jouissent d’un secteur associatif et syndical relativement développé.
2) Le suivi environnemental et social
En 1990, le Conseil d’administration de la BAD avait approuvé « la Politique en matière d’environnement de la Banque ». Cette approbation aboutit, en 1992, à la publication des « Directives de l’évaluation environnementale » qui, en plus de définir les catégories environnementales des projets, décrit d’une façon détaillée les responsabilités liées au suivi et à l’évaluation. Mais la démarche la plus significative fut celle de la création, en 1996 de l’Unité de l’Environnement et du Développement Durable (UEED). Ceci a permis la modernisation du processus d’évaluation en y intégrant des indicateurs sociaux relatifs à l’impact du projet sur la population et son degré d’implication et de participation.
Ce nouveau processus est largement explicité dans un manuel publié en juin 2001, intitulé « Procédures d’évaluation environnementale et sociale pour les opérations liées au secteur public de la BAD ». On peut y identifier la responsabilité de chaque partie prenante dans la gestion environnementale et sociale du projet. Le problème constaté est le nombre très élevé des tâches à la charge de l’emprunteur qui a pour principales responsabilités de préparer une Etude d’Impact Environnemental et Social (EIES), établir un Plan de Gestion Environnementale et Sociale (PGES), assurer son suivi et consulter les parties prenantes. Les Complexes Opérationnels de la Banque (OP) et l’UEED se limitent généralement à des tâches de type « encourager », « analyser », « encadrer » ou « commenter ».
Par une telle structure aussi inégale de découpage des responsabilités, le risque d’asymétrie d’information sur la vraie réalité sociale et environnementale du projet est élevé. En effet, l’emprunteur aura une « tendance naturelle » à atténuer la gravité des impacts négatifs du projet. En monopolisant également la tâche du suivi, il peut cacher des informations, amplifier d’autres, modifier des chiffres, jeter de la pression sur la population de proximité… Le recours à de telles pratiques est tout à fait envisageable lorsque l’évaluateur est en même temps le bénéficiaire.
Ce problème est perpétué par la présence très minime des responsables de la Banque sur les lieux des travaux. En Tunisie, à des projets situés à seulement quelques dizaines de kilomètres du siège de la BAD, les visites sur le terrain s’effectuent à une fréquence d’une à deux visites par an. Ne disposant pas de toute l’information disponible, ni des moyens nécessaires pour un contrôle fiable, la Banque devrait prendre plus conscience de ce problème. Là encore, l’implication des OSC peut constituer une solution surtout en ce qui concerne la tâche du suivi environnemental et social (SES). Dans cet ordre d’idée, la Banque est appelée à :
- constituer une base de donnée par pays, comportant des ONG d’environnement vraiment indépendantes et compétentes pouvant accomplir la tâche d’«observateurs externes» et confronter ainsi l’EIES à la réalité concrète du projet (cette mesure est fortement recommandée dans les 10 pays les plus polluants du continent) ;
- dans les cas de pays ne disposant pas d’un secteur associatif indépendant, former des comités de suivi environnemental et social par projet, comportant des représentants de toutes les parties prenantes du projet (emprunteur, entreprise sous-traitante, population de proximité, chargés du projet de la BAD, représentants syndicaux…). Ce comité devrait fournir un rapport périodique au département d’évaluation de la Banque.
3) Le respect des Normes Fondamentales du Travail (NFT) (10)
Dans la plupart des projets d’infrastructures financés par la BAD, les emprunteurs délèguent les travaux à des entreprises privées qui sous-traitent les projets suite à la mise en œuvre d’un appel d’offre public. Emportés par des soucis de rentabilité économique, ces entreprises violent dans plusieurs cas constatés, les NFT, particulièrement ceux liés à la liberté syndicale et le droit à la négociation collective. Jusqu’au moment de la rédaction de ce rapport, nous n’avons retenu aucune mesure concrète, ni même une déclaration officielle d’un responsable de la BAD en faveur d’une exigence du respect des NFT. Pourtant, les institutions de la Banque Mondiale ont entamé des démarches positives en la matière.
Dès 2006, la Société Financière Internationale (SFI) de la BM exige que tous les nouveaux projets qu’elle finance respectent les NFT de l’OIT. Une année plus tard les autres divisions de la BM (BIRD et IDA) adoptent la même exigence pour les projets d’infrastructure dont le coût dépasse 10 millions de dollar Us (11). Ces institutions sont loin d’être un modèle de référence en matière de NFT, mais elles commencent à réagir à des plaintes. Le cas le plus emblématique est celui d’un projet-pilote à Haïti financé, en 2005, par la SFI, dans le cadre d’un prêt octroyé à une entreprise du textile. Le contrat avec le client exigeait le respect du droit à la syndicalisation et à la négociation collective. Après avoir constaté la violation de ce droit suite à une visite sur le terrain, la SFI a suspendu le prêt en 2006, mesure qui a poussé l’entreprise a accepté de signer une première convention collective avec le syndicat (12).
Des cas similaires sont très peu fréquents, voire inexistants en Afrique, mais ce cas de Haïti montre l’existence de possibilités de pression de la part des syndicats auprès de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) et de l’OIT. Dans le sens de plus sensibiliser la BAD à une question qui ne lui est pas encore très familière, les syndicats africains doivent exploiter le grand intérêt que portent les associations internationales aux NFT. Les réunions officielles de la BAD qui se dérouleront à Dakar en mai 2009, intégrant des représentants de la société civile, pourraient constituer une occasion opportune pour approfondir le débat sur cette question.
Conclusion
Etant donnée sa taille modeste par rapport à d’autres IFI, le Groupe de la BAD est loin de fournir la «solution magique » aux problèmes de pauvreté et d’environnement en Afrique. C’est un acteur, parmi d’autres, qui devrait bien accomplir son rôle de pérenniser financièrement son activité sans pour autant sacrifier son éthique fondatrice, celle de promouvoir un modèle de développement durable et socialement responsable.
Cet article a permis, dans sa première section, de mettre en exergue des contradictions de la politique générale des approbations de la BAD, largement dictée par des préoccupations financières, avec la priorité de la lutte contre la pauvreté et les exigences écologiques. Il en ressort un certain nombre de recommandations plaidant pour une augmentation des fonds destinés aux pays les plus pauvres, particulièrement ceux liés au renforcement institutionnel et au soutien du secteur privé et des institutions de microfinance.
S’agissant des défis écologiques, la BAD est appelée à accorder plus d’importance au problème du changement climatique en limitant au maximum les approbations des projets de catégories 1 et 2 dans les pays les plus polluants et remanier son Indicateur de Performance Globale en accordant plus d’importance aux critères environnementaux dans l’évaluation des projets de ces pays.
Outre les insuffisances constatées à l’échelle globale des approbations, on a pu détecter, dans la deuxième section, des faiblesses à l’échelle réduite de la Stratégie Pays et de la gestion environnementale et sociale des projets. Pour y remédier, l’implication des OSC s’impose dans trois domaines d’intervention : l’élaboration participative du DSP, le suivi environnemental et social à travers le recours à des ONG pour jouer d’observateurs indépendants et le respect des Normes Fondamentales du Travail (NFT) par le renforcement des discussions avec les syndicats. Ceux-ci devraient plus profiter du grand intérêt que portent la Confédération Syndicale Internationale (CSI) et l’Organisation Internationale du Travail (OIT) à cette question.
NOTES
1) Le Groupe de la BAD comporte trois organes de prêts : La BAD qui prête aux « pays aisés » du continent comme la Tunisie, le Maroc, le Gabon et l’Afrique du Sud, avec des taux proches de ceux du marché, le FAD qui prête à des pays plus pauvres, avec des taux très faibles et une plus longue période de remboursement et le FSN, financé à travers les recettes pétrolières du Nigéria, son champ d’intervention étant plus modeste.
2) BAD, FAD 2008 (Rapport 2007)
3) E. Bourguinat (2005), « Bâtir un secteur financier ouvert à tous », collectif des acteurs français pour l’année du microcrédit, Contribution à la conférence internationale de Paris, 20-21 juin 2005.
4) J. M. Servet (2006). «Le microcrédit, Dictionnaire de l’autre économie », Paris, Gallimard.
5) Calculs faits à partir de BAD (2008). «Comprendium de statistiques »
6) PNUD (2008) , « Rapport sur le développement humain, 2007, 2008 ».
7) La BAD classe les projets par catégories sur une échelle allant de 1 à 4, selon un ordre croissant des effets néfastes sur l’environnement et la société.
8) BAD (1999), “Cooperation with Civil Society Organisations, Policy and Guidelines”.
9) P.Bakvis (2008), « Mandats, structures et activités des IFI (FMI, BAD, BM) », CSI/Fondation Frederich Ebert, Séminaire pour la région arabe sur les stratégies syndicales à l’égard des IFI, Casablanca, octobre 2008.
10) Il s’agit de quatre normes définies par l’Organisation Internationale du Travail (OIT), à savoir la prohibition du travail forcé, l’abolition du travail des enfants, l’élimination de la discrimination et la liberté syndicale.
11) P.Bakvis (2008), op.cit.
12) Confédération Syndicale Internationale (2008), « Les syndicats face aux IFI ».* Karim Trabelsi est chercheur, syndicaliste, membre de l’Union Général des Travailleurs Tunisiens
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Tagged under GouvernanceLe 12 mai 2009, Sam Nujuma aura 80 ans. Durant 50 ans, il a été le leader namibien le plus éminent et personnifie - comme personne d’autre- le patriarche, le chef de famille, dans l’histoire contemporaine du pays. Cette analogie correspond non seulement au titre de père fondateur que lui a conféré le Parlement lorsqu’il quitté ses fonctions à la tête de l’Etat, mais fait aussi référence à cette notion particulière de famille propre aux mouvements de libération.
Raymond Suttner, le militant clandestin de l’ANC qui a passé la plus longue période de détention cellulaire dans l’histoire de l’Afrique du Sud, traite de ce thème dans son livre ‘’ The ANC underground in South Africa’’, publié en 2008. L’organisation de libération représentait une notion particulière de la famille. Il y avait une suppression du personnel au profit du collectif. Au jugement individuel (et donc l’autonomie) se substituait la décision collective des dirigeants. Selon Suttner cette ‘’ culture guerrière, cette tradition militariste n’est pas faite que d’héroïsme mais comportait souvent des abus de pouvoir, particulièrement à l’encontre des femmes’’.
Suttner a basé son étude sur des entretiens avec des militants, chez eux ou en exil. Il conclut : ‘’ L’implication dans une révolution a un impact sur la conception de ce qui est personnel. La demande prépondérante de sacrifice et de loyauté à quelque chose de plus grand que soi a pour corollaire la négation de l’intimité ‘’. Pour dire les choses différemment, l’intimité de la famille était remplacée par le chef suprême qui se substituait à l’alter ego.
Il n’est donc pas surprenant que Sam Nujoma, le père politique de l’indépendance de la Namibie (les mères sont évidemment absentes) incarne ce modèle de façon si prononcée. Il préfère se présenter comme une figure de proue militaire (plutôt que diplomatique) et afficher les vertus d’un homme sans compromis, avec l’accent mis fermement sur l’homme plutôt que sur l’humain. Pour preuve, il a été édifié dans les faubourgs de Windhoek, dix ans après l’indépendance, au Heroes Acre, un monument commémoratif en pierre et en métal, similaire à celui d’Harare et fabriqué par la même compagnie Nord Coréenne. La persistance du gospel militaire de la libération est révélatrice. La taille excessive de la statue du ‘’soldat inconnu’’ et la physiognomonie du leader dans le relief ne laissent guère de doute quant à l’intention. La subtilité n’a jamais été une vertu de la culture politique namibienne.
Le symbolisme monumental, l’autobiographie de Nujoma ‘’ Where others wavered’’, qui a servi de scénario à des films d’un coût jusque là inégalé pour le contribuable namibien
(pour des professionnels de Hollywood et non pour des figurants locaux) est tout aussi parlant. Egalement significatif, le choix d’une citation des temps de la lutte comme titre de la biographie de Nujoma qui se termine à l’indépendance, bien que le livre n’ait été publié que dix ans plus tard. Le leitmotiv résume la situation : ’’ Le jour où l’histoire d’une Namibie libre et indépendante sera écrite, le SWAPO y figurera comme celui qui a résisté là où d’autres ont vacillé : il s‘est sacrifié pour la cause sacrée de la libération là où d’autres ont cédé aux compromissions’’Un entretien approfondi et exclusif, accordé au magazine ‘’ New Africa’’, en novembre 2003, confirme ce point de vue particulier à propos de la libération. Lorsqu’il lui a été demandé pourquoi il a envoyé ses trois fils dans bataille - comme il le prétend dans sa biographie- , Nujoma a répondu : ‘’ la lutte devait être menée par tous les Namibiens’’. Lorsque le journaliste lui a demandé ce qui aurait été gagné si tous trois avaient péri, Nujoma lui a répondu : ‘’ Que voulez-vous ? La libération de notre pays devait être menée par tous les Namibiens, sans considération de rang’’
La mentalité de combat ne laisse de place ni aux doutes ni au deuil. Le journaliste fait référence au massacre de Cassinga, avec le bombardement par l’armée sud africaine d’un camp de réfugiés dans le Sud de l’Angola à la fin des années 70 et le qualifie ‘’d’évènement très choquant’’. Nujoma, en guise de réponse se lance dans une vive description de l’horrible attaque : ‘’ le 4 mai 1978, les Boers ont envoyé une vague d’avions Buccaneer au-dessus de Cassinga. Les premières bombes qu’ils ont lancées étaient remplies de gaz toxiques, d’armes biologiques qui ont détruit l’oxygène de l’air et ont conduit à l’effondrement de nos gens. Les Boers ont envoyé une deuxième vague de Mirage incendier le camp. Puis ils ont envoyé des hélicoptères qui ont largué des parachutistes dans le camp. Ceux-ci ont tiré ou tué à la baïonnette ceux qui avaient survécu aux bombardements. Comme vous l’avez dit justement, ils ont tué plus de 1000 personnes et fait beaucoup de blessés. Ils ont même emmené quelques-uns de nos gens’’
De nouveau aucune manifestation de sympathie. Mais le journaliste continue : ‘’ Lorsqu’une telle situation se produisait pendant la lutte, comment est-ce que vous le ressentiez. ? Est-ce que vous avez pleuré ? Est-ce qu’une fois vous avez pleuré ?’’ Et Nujoma de répondre :’’ A ce moment j’était à New York pour négocier avec le régime de l’Apartheid et le groupe de contact composé du Canada et de l’Allemagne ( pays non membres du Conseil de Sécurité) et la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis (pays membres). On a quitté la réunion et nous sommes retournés en Afrique. Nous nous sommes réorganisés et nous avons intensifié la lutte’’.
C’était comme si la lutte était une affaire purement technique, juste de la chirurgie, ne concernant aucune personne humaine mais seulement des pantins inanimés. La rhétorique de la libération peut être envahissante. Son cadre est défini par le paradigme de la victoire ou/et la défaite et ne laisse aucune place à l’empathie, bien moins aux larmes et au chagrin. Il est possible- regrettablement- qu’une telle attitude soit nécessaire si on veut avoir une chance de survie et au bout du compte de remporter la lutte contre les Boers. De tels témoignages peuvent aussi offrir un aperçu du processus qui transforme le vainqueur libérateur en un bourreau dès lors qu’il détient le pouvoir. Ils ont donné leur humanité et en échange ils attendent une loyauté inconditionnelle en toutes circonstances, cette loyauté étant comme un acte de patriotisme et de service continuel.
Une telle mentalité ne fait aucune place à la retraite. On peut abandonner ses fonctions mais on reste un chef avec des responsabilités. Il est bien possible que la première génération anti-colonialiste doive être de cette nature même si, ce faisant, elle limite la libération et fait cher payer la souveraineté nationale à beaucoup de gens.
L’autodétermination dans un Etat souverain n’est pas l’équivalent de liberté individuelle
(pour ne pas mentionner l’égalité sociale dans des termes économiques). Mais elle a déplacé la lutte pour une véritable émancipation. Nous sommes redevable à Sam Nujomas et à d’autres comme lui, pour avoir atteint cette phase de violence dans laquelle lutter pour nos droits.Ils ont sacrifié leur humanité pour les autres mais attendaient que les autres fassent de même. L’Histoire va-t-elle les absoudre ?
* Henning Melber est le directeur exécutif de la fondation Dag Hammarskjöld à Uppsala en Suède. Il a rejoint la SWAPO en 1974. Une version abrégée de ce texte a été publiée dans le numéro du mois de mai de ‘’ Insight Namibia’’
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Tagged under GouvernanceNous acteurs de la diaspora, militants et artistes, intellectuels et entrepreneurs, hommes et femmes de Culture, de l'Education et du Sport, étudiants et élèves, venant d'horizons divers et de conviction philosophique différente, mais tous vibrant pour une Afrique debout et conquérante, avons montré notre volonté de mutualiser nos ressources afin de mieux garantir la force de nos propositions, de nos initiatives et actions à venir. Mais comment donner un puissant écho à nos démarches et faire déboucher nos doléances si nous ne prenons pas nos responsabilités vis-à-vis de nous-mêmes, des États, des partis et autres structures civiles ou religieuses ?
Comment rompre cet isolement dévastateur et créer des liens salvateurs qui pourraient faire émerger ces nécessaires points de convergence en phase avec la défense de ces Droits qui font l’Homme si nous ne participons pas, au-delà de nos opinions politiques et convictions philosophiques diversifiées à la sécurisation des espaces démocratiques, en défense de l’expression et de la pratique démocratique républicaines, du respect de leurs règles? Comment tordre le cou au sectarisme impubère et nouer, avec des initiatives qui fédèrent des actions productives dans leur mise en œuvre, si nous ne mettons pas en place des structures citoyennes dans leur organisation, démocratiques dans leur fonctionnement et indépendantes dans leurs activités?
Nous avons décidé de répondre à ces questions en affirmant notre volonté de créer le Rassemblement de la Diaspora Africaine dont le sigle est « RDA ».
Le Rassemblement de la Diaspora Africaine n’est pas un parti politique ni un concurrent des partis politiques et refuse en tant qu’organisation citoyenne d’être des béquilles pour les pouvoirs, aujourd’hui ou demain et une arme aux mains des oppositions, maintenant ou ultérieurement, ici et là-bas.
Toutefois, des partenariats restent possibles selon les intérêts du Rassemblement qui est disposé à garantir une totale transparence dans sa construction selon la disponibilité, le sérieux et l’implication des un(e)s et des autres, des besoins et de la réalité du terrain, mais où tout (e) démocrate sincère doit et sera à l’aise, quelle que soit son appartenance ou pas à une organisation politique, syndicale, associative ou professionnelle.
Participons à la construction d’une entité d’un genre nouveau qui permet de penser librement, de décider utilement et d’agir collectivement, ici et là-bas!
Mettons nos expertises à profit pour soulever ou répondre sans langue de bois, avec le droit de nous tromper, aux véritables défis de notre société qui ne sont pas souvent abordés par les politiciens, à nos dépens, ici et là-bas !
Arrêtons ces discours dithyrambiques et stériles qui empêchent de rendre lisibles et visibles d’autres choix possibles à cause de la dictature de la pensée unique, du défaut de partage équitable des richesses, de la coopération internationale pipée, des détourneurs de conscience et autres apprentis sorciers qui sèment la haine, produisent l’intolérance et l’exclusion, nourrissent la discrimination et le racisme, accentuent le réflexe communautaire et piétinent impunément les fondamentaux de la République, ici et là-bas !
Cessons, sans avoir essayé de poser nos problèmes de conclure facilement que la coloration politique des détenteurs des pouvoirs politiques ne nécessite pas une démarche pragmatique pour les résoudre, ici et là-bas !
Tapons aux portes où il est indiqué que se trouve la solution à nos problèmes et agissons dans le respect de la légalité à trouver une issue positive aux difficultés qui nous assaillent, avec des moyens démocratiques acquis ou à gagner par l’implication militante, ici et là-bas !
Créons ou renforçons des espaces de débats et d’actions qui portent de manière responsable nos interrogations et inquiétudes, nos espoirs et besoins immédiats ou à venir, dans le respect, peut-être même avec des approches contradictoires, mais sans violence verbale, physique ou politique, ici et là-bas !
Provoquons des débats avec ces intellectuel ( le)s fort(e)s en bouche qui, dans le confort des bureaux ou des salons glosent et planifient nos vies à des années-lumière de nos préoccupations et qui, dès fois, par couardise ou pour des raisons alimentaires ne pensent plus ou bottent en touche sur les questions essentielles, participant ainsi à aggraver l’inquiétante fracture culturelle qui accompagne le délabrement économique et social de la masse grandissante des démunis, ici et là-bas !
Dénonçons ces machines politiciennes qui ne s’intéressent à nos conditions qu’à la veille d’élections et n’arrêtent pas de nous prendre pour une masse de manœuvre dont les doléances pourtant vitales sont oubliées après coup, profitant à cette catégorie de citoyens dits transhumants, sans principe et sans vergogne, ici et là-bas !
Donnons leur chance à ces complexé(e)s aux théories toutes faites qui ont toujours raison, ne font jamais leur autocritique et ne se donnent pas la peine de se mobiliser à nos côtés ou pour défendre les droits au moins pour tester par la praxis et sans disposition de voyou, les thèses de leurs Maîtres, ici et là-bas !
Actionnons des dynamiques critiques qui permettent la rupture d’avec ces pratiques sales et malsaines qui détournent les citoyen(es) des choses de la Cité, dans les périmètres d’activités politique, économique, socioculturel et environnemental, ici et là-bas !
Rompons avec ces situations puériles de préséance et de « leadersheapisme » grégaires qui abâtardissent les actions décisives et empêchent de mieux faire œuvre utile, ici et là-bas ! Osons (re)inventer et explorer l’immense ressource de cette masse de compétences anesthésiées ou obstruées dans les services publics et les organismes à intérêt général, pour défaut de modernisation et des raisons politiciennes ou sectaires, ici et là-bas !
Revisitons sans arrogance ni mépris, sans heurter ni blesser inutilement les bases qui fondent le substrat même de notre société en permettant de délimiter clairement le champ d’intervention des pouvoirs et de participer à y apposer les contre-pouvoirs nécessaires qui garantissent la cohésion sociale et stabilisent les boussoles de nos environnements dont les indicateurs sont en dérèglement avancé, par une nette séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, ici et là-bas.
Oui, le Rassemblement de la Diaspora Africaine se voudrait à la fois un esprit, une méthode et un outil pour comprendre afin de mieux agir que tout(e) citoyen(ne) devrait s’approprier au nom de la Démocratie et du Développement de l’Afrique, pour un monde ouvert et solidaire, plus fraternel et plus juste, ici et là-bas !
Alors, ensemble, dans la discipline et le respect, participons à donner à la politique son sens premier, d’engagement désintéressé et de participation active, orienté vers la satisfaction des besoins élémentaires de première nécessité en matière de santé, d’Éducation, d’amélioration des conditions du quotidien par l’accès à des services de qualité pour toutes et tous : la vie et le bien-être de millions de citoyen(ne)s en dépendent ici et là-bas.
* Sékou Diabaté est initiateur du RDA, Président de Initiatives et Actions Citoyennes pour la Démocratie et le développemetnt (IACD International), E-mail : [email][email protected]
* Veuillez envoyer vos commentaires à [email protected] ou commentez en ligne sur
Tagged under Panafricanisme«L’homosexualité expliquée à ma mère », c’est le titre d’un article publié dans la presse par l’écrivain marocain Abdellah Taïa (http://www.telquel-online.com/367/actu_maroc1_367.shtml). Une lettre qui commence ainsi : « C’est la première fois que je vous écris. Une lettre pour vous tous. Pour toi, ma mère M’Barka. Pour vous mes sœurs, mes six sœurs. Et pour vous mes deux frères. Je vous écris par mon cœur et ma peau ces lignes qui sortent enfin de moi et qui me viennent aujourd’hui dans l’urgence. Je ne peux pas ne pas les dire, les tracer. Vous les envoyer. Expliquer ma démarche, ce que je suis, ce que j’écris et pourquoi je le fais. »
Un autre écrivain marocain, Rachid Benzine, lui répond et le soutient.
Dans un pays fortement islamisé comme le Maroc, on l’homosexualité est réprimée, c’est une barrière qui tombe dans ces affirmations publiques.
Ces actes sont posés à un moment plusieurs pays en Afrique connaissent une grande mobilisation contre l’homosexualité. Parfois de façon violente. Il en est ainsi au Sénégal où, depuis 2008, plusieurs homosexuels ont été arrêtés dans ce pays. En février dernier, neuf d’entre eux avaient été condamnés à huit dans de prison. Leur libération en appel, après un procès qui a fait état de vice de forme dans l’enquête de police, a entraîné des réactions en chaîne. Des associations de religieux se sont ainsi liguées pour aller en guerre contre l’homosexualité (http://tinyurl.com/dlrm8c).
Les mêmes élans sont notés au Burundi, où les députés ont adopté le 22 avril un nouveau code portant sur la pénalisation de l’homosexualité (http://tinyurl.com/dcn9eg). Au Kenya, des violences sont signalées contre les homosexuels et les lesbiennes (http://pambazuka.org/en/category/action/55780), alors qu’en Ouganda un journal a publié une liste de cinquante personnes accusées d’être des homosexuels et des lesbiennes, mais dont la plupart se trouve être des activistes membres de l’associations Minorités sexuelles en Ouganda (http://www.pambazuka.org/en/category/blog/55795).
Face à l’homophobie, Rachid Benzine pose le débat. Pambazuka vous propose son texte.
(…) La "question homosexuelle" ne laisse personne indifférent. Quel père, quelle mère vivant dans une culture traditionaliste, où l'homosexualité est taboue, peut évacuer la pensée que l'un de ses enfants, fille ou garçon, puisse être homosexuel(le)? Quelle femme, quel homme, dans notre culture, peut accepter sans trembler que l'un de ses frères ou une de ses soeurs ait en propre cette tendance psychologique, affective, intellectuelle ? L'homosexualité, ce n'est pas (seulement) les autres. ??
Après t'avoir lu dans les colonnes de TelQuel, je veux te dire, d'abord, mon respect pour ton courage. Dans notre pays, l'homosexualité est toujours considérée comme un comportement méprisable et condamnable, quand bien même cette orientation de la sexualité humaine est très présente. Mais on ne veut pas se l'avouer. T'exposer ouvertement comme homosexuel dans un pays musulman, comme tu l'as fait à plusieurs reprises, est précieux pour que des débats féconds, à la fois historiques, éthiques, scientifiques et culturels, aient lieu dans nos sociétés conditionnées par une politique de traditionalisation.
(…) L'homosexualité appartient à l'histoire de la condition humaine. Il n'y a pas de civilisation qui n'ait connu et ne connaît ce phénomène. Certaines sociétés, cependant, se montrent plus tolérantes et permettent sa manifestation dans des limites plus ou moins étendues, tandis que d'autres - c'est le cas le plus fréquent - veulent l'"éradiquer", et punissent sévèrement les "coupables". Dans l'histoire des sociétés musulmanes, plusieurs grands poètes arabes, perses, ou turcs du huitième au quinzième siècles (Al-Jahiz, Abu-Nuwas, Khalid Al-Katib, Ahmad al-Tifachi, Muhammad Ibn-Daniyâl, Muhammad Al-Nawadji...) rappellent que l'homosexualité a été acceptée parfois bien mieux hier qu'aujourd'hui.
Homosexualité, pourquoi ?
Les "causes" de l'homosexualité font débat. Pendant des siècles, on a considéré que ce comportement était un défi lancé à une sexualité destinée avant tout à la reproduction de l'espèce humaine. C'est la perception courante, particulièrement celle des institutions religieuses, qu'elles soient juives, chrétiennes, musulmanes ou bouddhistes. Ne serait-on pas devant une négation de la différence des sexes présente dans l'ordre naturel, et donc voulue par Dieu ? Ne va-t-on pas freiner, voire arrêter, la procréation ?
Pourtant, depuis le développement de la psychologie et surtout de la psychanalyse, on sait que l'homosexualité n'est pas d'abord un choix libre, mais une orientation affective et sexuelle qui s'impose aux individus. Parfois ils peuvent la mettre en relation avec leur histoire personnelle, parfois non. Aimer ou éprouver une attirance physique pour des personnes de même sexe est d'abord un fait, et non pas une transgression volontaire. C'est ainsi, et c'est vécu plus d'une fois de façon dramatique - comment pourrait-il en être autrement dans le contexte social actuel ? ??
Mais la plupart des sociétés démocratiques du monde ont, ces dernières années, pris en compte cela et dépénalisé l'homosexualité. Elles ont avancé vers une égalité des droits qui, à son tour, contribue à une acceptation plus grande par l'opinion publique. Des personnages politiques de premier plan, comme l'actuel maire de Paris, ont été élus sans cacher leur homosexualité. Le Maroc va-t-il suivre cette voie, la refusera-t-il en bloc, ou cherchera-t-il à trouver sa propre voie ? (Le) combat, c'est qu'un jour proche, la législation et les mours de notre pays puissent suivre, ou du moins s'inspirer du chemin qu'ont pris, ces dernières années, de nombreuses sociétés occidentales mais aussi, par exemple, celle de l'Afrique du Sud. ??
Une telle voie est-elle possible aujourd'hui au Maroc ??Il faut dire que nous autres Marocains ne sommes pas très lucides sur certains de nos comportements. Notre grand souci de la pudeur fait que la plupart d'entre nous vivent en général dans des espaces où hommes et femmes sont séparés. Mais, alors que l'homosexualité est fortement condamnée, nous vivons dans un climat qu'on peut qualifier de très "homo-sensuel". Si les gestes d'affection entre hommes et femmes sont prohibés en public, ils sont en revanche considérés comme normaux entre hommes ou entre femmes ! Nulle part autant qu'au Maghreb, les hommes ne se touchent et s'embrassent autant et aussi affectueusement !
Mais ne serait-ce pas là, même s'il ne s'agit pas d'homosexualité "génitale", un prolongement ou une forme "atténuée" ou imparfaite d'homosexualité ? Ainsi le perçoit en tout cas le regard occidental. J'entends les cris d'horreur ! Et pourtant ! Nous devons, maintenant que nous sortons de la société traditionnelle, regarder ces questions en face et de façon responsable.
Mais plutôt que de comprendre, d'expliquer et de légiférer, on préfère "diaboliser". C'est tellement plus simple de décréter que ce que nous n'aimons pas, pour diverses raisons, "c'est la faute des autres". Je m'interroge vraiment sur les fondements de cette incompréhensible haine que beaucoup de gens vouent à l'homosexualité et aux homosexuels. Cette haine incompréhensible est-elle motivée par l'angoisse que les homosexuels sapent les fondements de la famille ?
(…) En réalité, cette incompréhension, si répandue dans l'ensemble de notre société, est sans doute le résultat de toutes les frustrations accumulées, particulièrement les frustrations sexuelles. Il faut y voir, me semble t-il, un exutoire commode, comme l'a montré l'ahurissante et inquiétante histoire de Ksar El-Kébir, en novembre 2007. Il faut peu de choses pour faire jaillir la violence, la colère et la haine de beaucoup de nos concitoyens ! ??
Sexe, individu et religion ??
Dans la société marocaine, le "phénomène homosexuel", ses manifestations, sa visibilité, ne sont évidemment pas sans liens avec la dimension religieuse. Ici, il ne faut pas se le cacher : nous nous trouvons confrontés à de sérieuses difficultés. Mais je fais remarquer ceci : on peut faire dire au Coran bien des choses, et souvent par ignorance. Si, pour les versets concernés, l'on prend en compte, comme on doit le faire aujourd'hui, l'histoire, l'anthropologie, la linguistique, l'analyse littéraire, l'intertextualité avec la Bible, et bien d'autres référents, que constate-t-on ? Et d'abord, quels sont ces versets ? ??
Dans la sourate 7, versets 80 et 81, se trouve cette admonestation de Loth, le neveu d'Abraham, adressée à son peuple : "Allez-vous en venir à une turpitude où nul de par les mondes ne vous a précédés ? Vraiment ! Vous allez de désir aux hommes au lieu de femmes ! Vous êtes un peuple outrancier !" D'autres passages coraniques identifient le crime commis par le peuple de Loth à la pratique de l'homosexualité. Ainsi, dans les versets 165-166 : "Faut-il qu'entre tous les mondes vous alliez aux mâles et laissiez de côté ce que votre Seigneur vous a créé d'épouses ? Non, mais vous êtes gens transgresseurs !" Ou encore, versets 28-29 : "Et Loth, quand il dit à son peuple : Vraiment, vous commettez une turpitude où nul de par les mondes ne vous a précédés."
Prendre des versets en les isolant de tout ce qui précède et suit n'est pas un exercice recommandable, et j'y consens ici par nécessité. Une lecture rapide et provisoire du Coran nous permet de dire ce qui suit : si on en reste à ces versets, on note d'abord que l'interprétation n'est pas évidente (des exégètes de la Bible ont eux-mêmes souligné l'imprécision textuelle des passages de l'"histoire de Loth" à Sodome). ??D'autre part, si actes de copulation entre hommes il y a chez le peuple de Loth (ce n'est pas dit dans le texte), ils ne sont pas suivis de châtiments nommés avec précision.
Bien entendu, on objectera que (d'après le Coran) ce peuple a connu la destruction par l'envoi de pavés de glaise meurtriers. Mais est-ce en raison de pratiques homosexuelles qu'il a subi ce châtiment ? Ou bien est-ce parce que la violence contre les hôtes de Loth a porté une atteinte grave aux lois de l'hospitalité ? Les commentaires juifs de cette histoire que l'on trouve déjà dans la Bible (en Genèse 19) portent sur le crime de non-respect de l'hospitalité due à tout visiteur, même ennemi, et non pas sur des mœurs homosexuelles.
L'hospitalité est l'expression de la solidarité entre les hommes exposés à tout moment au danger qui menace la survie d'une famille, d'un groupe, d'un clan. Dans ce contexte, l'homosexualité devient un élément secondaire. Elle ne perturbe pas les éléments de solidarité qui permettent la survie des sociétés contrairement à l'hospitalité. ?
?Notre lecture du Coran est tributaire de nos présupposés et de nos habitudes de lecture. Mais dans une attitude de dialogue avec le texte coranique, à partir de l'aujourd'hui des sociétés humaines et de la condition humaine, les interprétations doivent être plurielles, et discutées sérieusement. Ainsi, les mots employés actuellement par les savants religieux pour désigner les pratiques homosexuelles ("liwat" et "luti") ne sont en aucun cas coraniques et datent probablement de l'"âge juridique" de l'islam (le huitième siècle). Les juristes de l'islam ont alors assimilé les pratiques homosexuelles à la fornication et à l'adultère, désigné par le terme "zinâ".
Ajoutons que selon les diverses écoles juridiques, les peines appliquées ont été et restent variées. Une croyance populaire véhicule certes l'idée qu'en islam, les homosexuels méritent la mort, et certaines autorités religieuses abondent dans ce sens depuis des années. Or, cette idée s'appuie sur une seule tradition, attribuée à Ibn Abbas, cousin du Prophète : "Tuez l'actif et le passif parmi ceux qui commettent l'acte du peuple de Loth, ainsi que la bête et celui qui copule avec une bête". Mais ce hadith unique ne se trouve pas dans les collections les plus importantes, celles de Boukhari et de Muslim. ??
* Rachid Benzine est écrivain et chercheur marocain (Les nouveaux penseurs de l’islam, Ed. Albin Michel, 2004). Ce texte est extrait d’une réaction à une lettre adressée par l’écrivain marocain Abdellah Taïa à la presse (Tel Quel n°367), pour parler de son homosexualité ?(http://www.telquel-online.com/369/actu_maroc3_369.shtml)
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Tagged under GouvernanceLe vendredi 24 avril 2009, Inades-Formation/ Burkina a organisé, en prélude à son Assemblée Générale, un atelier sur le foncier. Quand on sait que les députés s'apprêtent à adopter une loi sur le foncier rural, on comprend facilement le bien-fondé du choix du thème. Avec la présence de spécialistes et de responsables d'organisation paysanne, l'atelier s'est révélé très intéressant. Il est évident que la Réforme agraire foncière (RAF) mise en place en 1984 (et revisité en 1991 et 1996), qui stipulait, entres autres, que la terre appartient à l’Etat, a montré ses limites.
Un paysan de la boucle du Mouhoun nous l'a fait comprendre clairement. Du côté de Badala (entre Nouna et Dédougou), on a fait savoir aux paysans que les terres appartenaient à l'Etat. Que celui-ci allait venir les prendre sans contrepartie, puisqu'elles lui appartiennent. Ensuite, quelques personnes fortunés sont venus leur dire : « Vendez-nous vos terres avant que l'Etat ne vienne vous les prendre « cadeau » ! C'est ainsi que 4 000 hectares, principalement au bord du fleuve, ont déjà été vendus. L'opération a profité, notamment, à 2 ministres et à 2 députés. Les fils des paysans, eux n'ont plus rien !
Mais, bien sûr, les terres existaient avant la RAF, et même avant la colonisation. Et elles avaient toutes un propriétaire. « Or dans la vision coutumière de la terre, la terre est à Dieu qui cède gratuitement le droit d'usage aux ancêtres fondateurs des familles humaines et à tous leurs descendants. La terre est donc à tous les humains. La terre est à tous. Ce qui correspond parfaitement au message biblique dans la pastorale de la terre. » (Pastorale de la terre, Abbé Joseph Mukassa Somé au cours de l'atelier).
Tant que la terre (les terres) était abondante, le droit coutumier répondait aux besoins. Même un étranger pouvait obtenir le droit de cultiver sur la terre du village, donc sur la terre appartenant à une des grandes familles du village.
Prenons un exemple. « Dans la province du Ziro, précisément à Sapouy, M. Zantigui Drabo et sa famille ont décidé d'élire domicile pour des raisons personnelles. Parrainé par un natif du village, M. Zantigui a désiré avoir une portion de terre pour non seulement y construire son domicile mais également faire de l'agriculture domestique. Les propriétaires terriens ont exigé de lui une chèvre, un coq, deux poulets, du tabac, du dolo ainsi que d'autres cadeaux dont l'importance varie en fonction du statut du demandeur. » (L'hebdomadaire N°358 du 24 février au 2 mars 2006)
On pourrait multiplier les exemples. A chaque fois, il apparaîtrait « que l'accès à la terre est conditionné par le parrainage et l'offre de cadeaux. Le migrant bénéficiaire à des droits d'exploitation qui connaissent des limites (l'interdiction de planter un arbre ou de céder à autrui sans un avis préalable des propriétaires terriens) ». (L'hebdomadaire N°358 du 24 Février au 02 Mars 2006)
Mais aujourd'hui, avec une population de 15 millions d'habitants au Burkina, les limites du système ancestral apparaissent également. De plus en plus souvent il arrive qu'après le décès du chef de famille, les enfants de celui-ci estiment qu'ils n'ont pas assez de terre à leur disposition. Et ils vont alors trouver celui à qui le père avait prêté des terres pour les cultiver pour les lui reprendre. Même si celui-ci les cultivait depuis plus de trente ans !
Le gouvernement, lui, cherche à encourager les investissements dans le secteur rural. « Rappelons que le Premier Ministre n'a cessé de répéter pendant tout l'hivernage : « il faut donner la terre à ceux qui ont les moyens de la cultiver ». C'est-à-dire, la terre au Burkina doit être à la disposition de ceux qui peuvent la valoriser. Il faut voir dans cette catégorie de nouveaux propriétaires les hommes du gouvernement, les hommes d'affaires. » (Aziz Vincent Legma, L'indépendant n° 806 du 17 février 2009, cité par le Pr. Fernand SANOU au cours de l'atelier).
Les conflits fonciers sont de plus en plus nombreux et violents. La responsabilité des députés, qui vont bientôt être appelés à s'exprimer sur l’avant-projet de loi portant sécurisation foncière en milieu rural, est grande. Avant de voter la loi, ils seraient bien inspirés de lire et relire le document « Politique Nationale de Sécurisation Foncière en Milieu rural » (que l'on peut télécharger en cliquant sur PNSFMR ). Ce document, daté du mois d'août 2007, a été présenté au cours de l'atelier par M. Jean-Marie Wattara.
Ce document, formulé de façon concertée et participative, semble équilibré et donne une place à tous les acteurs ruraux. Mais beaucoup d'interrogations demeurent. Pour commencer : qui connaît cette Politique Nationale ? Certainement pas les chefs de terre !
Les communes rurales ont une place centrale dans la mise en application de cette politique nationale. Or ces dernières sont encore fragiles. Elles sont confrontées à toutes sortes de difficultés pour assurer leur propre développement. Une nouvelle loi va être votée, avant que cette PNSFMR n'ait connu un début d'application. Va-t-elle faciliter le travail des communes rurales ?
La nouvelle loi donnera-t-elle une vision claire à l'ensemble du monde rural? Les paysans (notamment ceux du Ziro ou de la Sissili) se sentiront-ils à l'abri de la ruée actuelle sur leurs terres agricoles ? Aura-t-elle le courage de limiter la superficie de la terre qu'un investisseur privé pourra s'approprier ? A 50 hectares ?
Enfin, cette nouvelle loi sera-t-elle appliquée ? Comment ? Au profit de tous les acteurs et de la paix sociale ? L'urgence est sans doute de mettre en place des cellules de veille (Organisation de la Société Civile) pour que personne ne détourne la loi, et la terre, à son profit personnel au détriment des autres.
?* Maurice Oudet? est Président du Service d'éditions en langue nationale (SEDELAN), basé au Burkina
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Tagged under GouvernanceCela fait quelques décennies que les productions et les démarches artistiques de l'Afrique sont observées, évaluées, voire promues et soutenues, non par les habitants du continent mais par des "connaisseurs" hors continent : de l'anthropologue au collectionneur, de l'expert au stratège du développement, les productions culturelles du continent africain ont ainsi été successivement l'objet de diverses approches qui s'inscrivent dans de longues années de prédominance occidentale dans l'appréciation du passé, du présent et de l'avenir de l'Afrique.
Un héritage lourd
Afin de comprendre l'enjeu du renouvellement actuel de la réflexion sur la pratique artistique en Afrique, principalement, francophone, il importe de retracer brièvement la manière dont les regards actuels se sont progressivement construits.
Les cultures "primitives" ont d'abord été considérées comme des formes élémentaires de rapport à la création, à une époque où l'anthropologue et l'administrateur colonial avançaient de concert, mus par la même croyance profonde en la supériorité des grandes nations "civilisées". Approchées avec curiosité par les plus ouverts, avec dédain par d'autres, les productions culturelles n'émanaient pas d'artistes individuels, mais de collectivités immuables aux membres indistincts, de castes d'artisans condamnés à dupliquer le "même" au travers des siècles.
Après les indépendances, dans les années 1960, les cultures locales ont été érigées en cultures "nationales". Leurs éléments les plus symboliques et représentatifs ont été manipulés comme des outils politiques par des chefs d'Etat en quête d'instruments pour assurer leur suprématie.
Nées d'un sursaut de fierté et de volonté de se démarquer de l'emprise occidentale, elles sont souvent devenues des instruments d'un militantisme politique qui se définissait pourtant une fois encore en miroir des perceptions de l'Occident.
A la fin des années 1980, à l'heure des programmes d'ajustement structurels, des privatisations et de la libéralisation des économies africaines, les cultures africaines ont été perçues comme des produits "commercialisables", exportables, rentabilisables pour un continent dont la chute des prix des matières premières avait entraîné le décrochage. La préoccupation étant de reconnecter l'Afrique à l'économie mondiale, des partenaires internationaux se sont lancés dans des projets de développement "d'entreprises culturelles africaines", voyant dans le caractère "improvisé" et peu structuré du secteur de la production artistique en Afrique une entrave majeure à son déploiement dans le champ de la consommation culturelle mondialisée.
Ce sont alors les partenaires internationaux de coopération qui, d'autre part, ont choisi d'analyser et d'approcher les productions culturelles africaines comme "outils de développement". Face à un continent estimé en retard sur la marche du monde, les démarches de création ont été, souvent à juste titre, considérées comme autant de vecteurs possibles du changement social.
Il a été demandé à l'homme de théâtre, au cinéaste, au chanteur et parfois à l'écrivain de sensibiliser les populations à la nécessité de scolariser les fillettes, de mettre fin à l'excision ou de se prémunir contre la progression du sida. La sensibilité du créateur, l'urgence de son message et la puissance de l'oeuvre qui lui permet de transmettre ce message aux hommes individuellement et au monde en général se sont effacées devant les exigences d'une efficacité dans la diffusion d'un message standardisé (immédiatement accessible), voire commandité de l'extérieur.
Ces deux approches de la production culturelle africaine restent prédominantes malheureusement dans l'esprit de ceux qui, à l'extérieur du continent, mettent à disposition des moyens financiers pour la soutenir ; de même qu'une perspective plus "folklorique", qui prévaut auprès de ceux qui (avec un mélange de condescendance et d'esprit de charité) tentent de montrer que l'Afrique a un autre visage que celui des guerres, de la pauvreté et de la maladie, tout en restant convaincus que toutes ces tares pèsent néanmoins lourdement sur les oeuvres créées sur le continent et sur lesquelles il ne faut donc pas porter un jugement trop sévère... (Je choisis ici d'être un tout petit peu injuste vis-à-vis des multiples démarches et mécanismes de coopération pertinents et indispensables déployés dans le domaine avec loyauté. Mais comment diagnostiquer le mal sans complaisance ?)
Une réflexion "décentrée"
L'approche des productions culturelles africaines s'inscrit donc dans cette histoire marquée à la fois par des rapports de domination politique, puis économique et idéologique, et par des stratégies de coopération et de partenariat conçues et dirigées depuis les pays du Nord.
La réflexion sur la culture africaine et ses manifestations est aujourd'hui triplement "décentrée".
- D'abord, c'est une réflexion produite ailleurs. Très souvent, le diagnostic sur la situation de la culture en Afrique, les espaces de réflexion et de proposition sont initiés au Nord, soutenus par des fonds du Nord, organisés par des "partenaires" du Nord, inscrits dans des priorités qui restent celles du Nord. Ainsi, lorsque de grands bailleurs de fonds de la production culturelle africaine s'investissent dans la mise en place d'une réflexion sur celle-ci, ils le font avec leurs instruments et leurs objectifs. Par exemple, il faut ainsi impérativement démontrer que les démarches artistiques en Afrique contribuent à réduire la pauvreté ou à atteindre les Objectifs du Millénaire…
- Ensuite, ces processus de réflexion demeurent aujourd'hui financés de l'extérieur : si le financement de la culture dans les pays africains reste largement tributaire de l'intervention de "partenaires au développement" du Nord, il est "normal" que la réflexion sur la culture le soit également. Les coopérations, apportant leur soutien, souhaitent bien souvent insuffler aussi leur vision de ce que la culture et l'expression artistique doivent être en Afrique, de ce qu'elles sont censées apporter à ses populations.
- Enfin, la réflexion artistique reste fondée essentiellement sur le regard de l'autre : les créateurs et artistes africains ont investi plus d'énergie et de temps à se positionner par rapport à ce regard porté sur eux parles partenaires du Nord (pour s'y conformer ou s'en démarquer) qu'à regarder ce que faisaient leurs voisins africains travaillant dans d'autres disciplines ou d'autres espaces géographiques et culturels du continent. Au lieu de se percevoir comme des artistes porteurs d'une démarche universelle, produisant des oeuvres qui, au-delà des frontières, doivent pouvoir imposer le sens qu'elles charrient, les créateurs africains ont souvent essayé de produire ce que l'on attendait d'eux dans les pays du Nord, omettant que le pouvoir de l'artiste est souvent celui de créer l'inattendu, d'être là où on ne le soupçonne même pas d'arriver...
Ce "décentrage" de la réflexion a entraîné des biais et des réductions de l'autonomie créatrice, amenant les artistes africains, plus que ceux de n'importe quel autre continent, à inscrire leur production artistique dans des contraintes exogènes. Les clichés folkloriques, si attachés au continent africain et parfois revendiqués par l'Afrique elle-même quand elle veut se dire au reste du monde, restent prégnants (calebasses et esprits de la forêt au théâtre, toiles teintées d'ocres et de couleur argile en peinture, corps virils puissamment musclés et soigneusement huilés en danse...).
La préoccupation de développement est mise en avant, faisant de la culture une ruse, intégrée à la stratégie des ONG et des coopérations internationales qui y voient une manière d'atteindre le développement humain durable. L'obsession du commerce international s'est ancrée chez certains artistes qui visent avant tout à faire carrière à l'étranger, à produire pour l'exportation, à fabriquer la World Music et l'artisanat prisé par les touristes mondialisés et "consommateurs" de culture locale. On essaye de faire "ce qui marche", ces produits culturels africains étant vus comme une voie d'intégration du continent dans l'économie-monde.
Même les démarches les plus sincères se sont parfois construites autour d'une stratégie : se faire reconnaître d'abord avant de s'inscrire dans une dynamique de réappropriation plus libre parce que mieux homologuées. Enfin, dans certaines démarches, la revendication identitaire politiquement manipulée subsiste : longtemps utilisée par des dirigeants soucieux de marquer leur espace souverain d'autorité, la culture reste parfois brandie comme argument politique, symbole d'une identité propre revendiquée ou affirmée avec fierté, faisant l'impasse sur la sincérité des démarches artistiques posées et la nécessaire mise en place d'un cadre d'accompagnement des artistes locaux.
Les contraintes exercées par les différents mécanismes de soutien sur les créateurs et leurs productions.
"C'est celui qui paye le flûtiste qui choisit le morceau", dit l'adage. Dans le domaine de la création culturelle en Afrique, les instruments de financement exogènes sont devenus incontournables, indispensables. Donc, il n'est pas étonnant que les mécanismes de subventions, les outils d'accompagnement des initiatives culturelles et artistiques, les réseaux de soutien construits sur la base des différentes perceptions ci-dessus décrites aient fini par encadrer, formater parfois pervertir les pratiques.
Pour le meilleur et pour le pire...
Le meilleur, c'est l'émergence, à partir de ces processus d'appui, de coopération et parfois de véritable collaboration, de productions de qualité, susceptibles de faire naître l'émotion universelle que chaque artiste souhaite susciter chez le destinataire de son oeuvre.
Le pire, ce sont des artistes qui se perdent, se fourvoient eux-mêmes, et finissent par épuiser leur talent à force de vouloir s'insérer dans des mécanismes contraignants incompatibles avec leur inspiration. Car ces instruments de coopération constituent de véritables labyrinthes dans lesquels il n'est pas difficile de se perdre. Chaque partenaire, chaque projet, fonctionne avec des règles et des critères parfois si différents d'un instrument à l'autre et parfois si contradictoires que la question n'est plus "Quelle est mon idée de création ?", mais "Quels sont les résultats attendus que je peux mentionner dans ce cadre logique ?", "Quels sont les paramètres que je peux fournir sur base desquels l'évaluation finale sera menée ?", voire "Quels sont les partenaires que je peux solliciter simultanément et ceux qui refuseront radicalement de cofinancer mon projet car ils tiennent à défendre chacun leur pré carré ?"
Le débat sur la question artistique, qui, déjà, avait pris la dangereuse habitude de s'attarder sur la question de l'utilité, de l'efficacité ou de la rentabilité de la production culturelle et artistique, s'est à présent déplacé autour de la problématique des mécanismes de suivi, d'évaluation, d'élaboration d'indicateurs objectivement vérifiables qui tentent de l'accompagner.
Un petit tour d'horizon :
Les appels à proposition internationaux et leur arsenal d'exigences méthodologiques marginalisent et excluent d'emblée beaucoup d'acteurs et d'opérateurs culturels dont le travail s'inscrit dans des problématiques plus modestes, plus locales, mais souvent plus proches et plus pertinentes pour leur population cible. Ces appels exigent du postulant local qu'il démontre l'utilité et l'efficacité de son action au regard d'objectifs globaux comme : la lutte contre la pauvreté ou la bonne gouvernance, qui peuvent lui sembler complètement hors de portée ou sans lien avec ses prétentions artistiques et sa conception de son rôle social.
La batterie des contraintes formelles, des règles, des indicateurs et du format imposée par les mécanismes de financement européens fait primer le respect de la procédure sur le fonds du projet. L'architecture très formatée des demandes semble destinée à assurer la plus grande "objectivité" dans le traitement des différentes demandes et à amener les différents postulants à réfléchir à des objectifs "durables" de leur projet (respect de l'environnement, appropriation locale…). Toutefois, elle génère surtout des frustrations : d'une part, les acteurs locaux soupçonnent leurs demandes d'être évaluées plus sur la forme que sur le fond, par des spécialistes de l'ingénierie de projet et non des connaisseurs de leur discipline ou de leur contexte local.
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D'autre part, ils en viennent à penser que ce sont eux, les opérateurs culturels, qui doivent désormais assumer une partie du travail qui devrait être celui des fonctionnaires qui les subventionnent (services et administrations des Etats eux mêmes ou de la commission européenne ; une charge de travail à laquelle les artistes et créateurs ne sont ni formés ni préparés).Enfin, cette complexité amène souvent des structures non gouvernementales du Nord, voire des bureaux d'étude privés, maîtrisant bien les procédures, à être plus performantes ou à se positionner comme intermédiaires obligés pour les artistes du Sud. Les artistes sont donc contraints à dépendre de ces "experts" de la forme qui ne peuvent pas leur apporter grand chose sur le fond et qui coûtent cher dans le budget d'un tel programme.
Un climat de suspicion entoure l'adoption de ces différents mécanismes de soutien contraignants : d'une part, les bailleurs de fonds ont appris à se méfier des services publics d'Etats perçus souvent (à tort ou à raison) comme corrompus et paralysés par la bureaucratie. Faute de pouvoir les contourner, dans un contexte où l'on prône par ailleurs la consolidation de l'Etat, les bailleurs de fonds tentent de neutraliser leur - supposé - potentiel effet nuisible ou stagnant en les forçant à s'inscrire dans des procédures complexes savamment élaborées.
Mais la suspicion porte aussi sur les acteurs culturels que l'on soupçonne d'être incapables de bonne gouvernance, de privilégier l'événementiel et les retombées ponctuelles sur la durabilité. En retour, les artistes pressentent que le formalisme aseptisé des mécanismes de financement européens cache des agendas obscurs et inavouables (comme celui de garder dans le circuit des subventions des ONG basées en Europe qui emploient des personnels européens). Quant aux fonctionnaires des Etats du Sud, ils travaillent à contre-cœur selon des schémas (et parfois des priorités) qui ne sont pas les leurs, avec le ressentiment de celui qui vit aux crochets d'un autre, dictant sa vision et entamant quelque peu sa souveraineté.
La déresponsabilisation progressive des Etats induite par les instruments de la coopération culturelle internationale.
Autre conséquence fâcheuse : la variété des instruments de soutien des pays du Nord en faveur du secteur culturel africain depuis quarante ans et leur diversification ont aussi eu pour effet la déresponsabilisation des Etats africains dans la mise en place de politiques publiques imaginatives, courageuses et volontaristes. Pourquoi s'en charger puisque d'autres le font à notre place ? La dotation annuelle, sur le budget des Etats, des ministères africains de la Culture, est, à cet égard significative. Certains pays n'ont même pas de ministère de la Culture et quand il y en a, la culture est l'appendice incommodant du ministère des Sports ou de la Jeunesse ou du Tourisme, etc.
La nécessaire montée en force d'une société civile artistique et culturelle sur les plans nationaux et régionaux capables de jouer un rôle central de levier pour des politiques culturelles plus courageuses et plus imaginatives...
Il est donc urgent de restaurer un climat de confiance à travers des efforts mutuels de compréhension et de concertation. D'une part, les bailleurs de fonds doivent adopter des positions moins péremptoires et associer les acteurs locaux (Etats et opérateurs culturels) dès le stade de l'identification des besoins et de l'élaboration des stratégies, afin de prendre en compte la maîtrise qu'ont les acteurs locaux de leur propre contexte, mais aussi les capacités dont chaque intervenant dispose.
D'autre part, les opérateurs culturels et Etats bénéficiaires doivent participer activement à des concertations périodiques avec les partenaires financiers, accepter les remises en question de leurs modalités de travail, et être prêts à mettre en œuvre les changements nécessaires à une plus grande portée de leur intervention. Des programmes pilotes évolutifs, associant pleinement les différents partenaires, peuvent être envisagés… Ainsi, le champ de la culture peut se changer en un espace d'expérimentation d'une nouvelle forme de coopération internationale.
L'artiste restera un artiste dont le talent consiste à apporter du rêve, de la réflexion et du plaisir à son public. Sa performance ne pourra jamais être mesurée avec les mêmes outils que ceux qui permettent d'évaluer la qualité de l'enseignement ou des soins de santé. Tantôt l'artiste sera inspiré, tantôt non ; un jour il développera une idée de génie, le lendemain, il ne trouvera pas le chemin qui puisse lui permettre de toucher son public. La coopération dans le secteur culturel doit être consciente de cela : elle peut donner des outils aux opérateurs culturels pour qu'ils construisent mieux leur démarche, mais elle ne peut pas garantir la qualité de la démarche artistique. Il est important que l'espace de la liberté de création soit garanti.
Les créateurs africains doivent commencer aujourd'hui à affirmer qu'ils ont des choses à dire sur leur pratique et sur la manière dont elle peut servir à bâtir l'avenir d'un continent troublé dont la jeunesse en quête d'espoir tente de s'échapper au prix de risques insensés. Les artistes africains, en connexion avec des intellectuels peuvent être porteurs de propositions nouvelles, ancrées dans leur propre vision de l'avenir de leur continent. Ils doivent être suivis dans leur démarche par des politiques entreprenants, des décideurs courageux, qui, conscients de l'impact possible des artistes et des intellectuels sur la jeunesse entre autres, sont prêts à repenser la place des créateurs et des intellectuels dans le dispositif social en Afrique.
Ne l'oublions pas, 70 % des Africains ont moins de 30 ans. La chanson, le théâtre, la littérature, la fiction cinématographique et télévisée, la danse la peinture, et la sculpture peuvent contribuer à fabriquer l'héritage fort de la civilisation à venir et à forger une nouvelle jeunesse, à imposer une image plurielle, diversifiée du continent qui tranche avec les appréciations et les étiquettes assignées du dehors, à donner une autre représentation des équilibres socioculturels, identitaires et civilisationnels. Particularité et singularité, diversité et multiplicité, universalité et mondialisation : autant de sources d'inspiration pour les artistes africains, de préoccupations autour desquelles construire un dialogue avec le monde, certes, mais aussi avec leur public.
La coopération culturelle, à travers ses mécanismes et instruments d'accompagnement doit pouvoir s'engager dans cette nouvelle dynamique pour encourager, développer et participer à la construction d'une société civile regroupant artistes et intellectuels capable de fonder un nouvel ordre culturel, artistique et créatif plus égalitaire.
* Etienne Minoungou est comédien, metteur en scène, directeur des Récréthéâtrales de Ouagadougou et promoteur de l'initiative "Coalition africaine des artistes et des intellectuels pour les Arts et la Culture". Cette communication a été faite au colloque "Culture et création : facteurs de développement" (organisé par la Commission européenne à Bruxelles du 1er au 3 avril 2009) lors de l'atelier "le financement du développement culturel : quelle interaction entre le public et le privé ?" du 3 avril. -le texte a été publié par Africultures
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Tagged under ArtsUne société civile saine requiert aussi bien des liens que des ponts solides, des associations qui satisfassent aux besoins de la population et des liens qui s’enracinent dans le passé pour maintenir une continuité avec le présent tout en progressant vers un nouveau Soi. En Ouganda, au Ghana et au Nigeria, l’appartenance ethnique a fourni un point de ralliement pour une mobilisation populaire dans des contextes où la répartition actuelle du pouvoir a fermé la voie à une participation à une gouvernance démocratique. Ce qui apparaît comme des conflits ethniques est le plus souvent une lutte pour l’accès aux ressources et au pouvoir politique qui sont manipulés à partir des différences tribales ou de clans.
Néanmoins, la durabilité de ces liens pose la question de la relation entre la société civile, la gouvernance démocratique et l’avènement de la paix et autres objectifs de développement en Afrique. (…)
L’infiltration ou même le contrôle direct d’associations de la société civile par le gouvernement est monnaie courante au Cameroun, au Bénin, en Ethiopie, au Soudan et dans d’autres contextes africains. Dans les milieux académiques, la bataille fait rage entre ceux qui estiment que la société africaine est trop fragmentée par ses particularités pour pouvoir souscrire à la notion de bien public, et ceux qui argumentent que la vie associative traditionnelle porte en elle les graines d’une authentique société civile. Mais sur le terrain, au Kenya, au Sénégal, en Afrique du Sud et ailleurs, ces arguments sont contrés par des sociétés qui ont développés des tissus associatifs plus riches, y ayant intégré des fils de deux traditions. Si ces fils peuvent être tissés ensemble, produire des gains politiques et sociaux va dépendre de nombre de facteurs, les uns internes à la société civile, les autres extérieurs.
Le plus important de ces facteurs extérieurs est constitué par la nature des régimes politiques qui, dans la plupart des pays africains, continue de restreindre la possibilité pour quelqu’un appartenant à la société civile d’influencer les affaires publiques, peu importe le type d’association auquel il appartient. Comme le formulait David Sogge, «là où les Africains ont réussi à s’organiser pour transformer l’ordre politique, les droits et l’estime collective de soi ont progressé. Cependant, là où l’interaction entre des intérêts globaux et la vulnérabilité nationale ont prévalu, les avancées de la citoyenneté ont été bloquées ou ont reculé. Les leaders africains ont dilapidé les biens publics et la confiance du public. La compétition politique et l’espace pour une citoyenneté active ont été marginalisés ou poussés dans la clandestinité. Dans de telles situations, les associations de la société civile doivent constamment lutter pour leur survie. Mais là où la vie est moins rude, elles peuvent se développer en des mouvements sociaux fructueux. Le Treatment Action Campaign en Afrique du Sud en est un bon exemple.
Il est clair qu’à l’interne la société civile n’est pas toujours une source de soutien à la paix et à la démocratie. Certaines associations se sont explicitement engagées en faveur du renforcement du droit des citoyens, cependant que d’autres ont peu d’ambitions générales et préfèrent défendre les intérêts sociaux, économiques et culturels de leurs membres. Ceux engagés dans la promotion de la démocratie n’ont souvent pas d’enracinement dans la communauté, au-delà de l’élite urbaine. Ce qui limite leur influence. Par conséquent, des actions incluant les sphères publiques et la société civile sont rares, n’ayant lieu qu’au moment des crises et sont difficiles à maintenir au-delà des premières vagues d’élections démocratiques - même en Afrique du Sud où les ONG et les organisations communautaires ont exercé une grande influence avant et après la fin de l’Apartheid et ont maintenant plus de 50 000 membres, ou au Kenya qui trois fois plus d’associations civiles. La dépendance aux bailleurs de fonds étrangers est élevée, ce qui rend les groupements de la société civile vulnérables aux attaques les accusant de représenter des agendas extérieurs.
La question qui reste à poser n’est pas de savoir si l’Afrique a des sociétés civiles - clairement elle en a - mais bien comment est-ce que ces sociétés évoluent sur le terrain, et comment est-ce qu’on peut les aider à progresser de façon à ce qu’elles soient adaptées et effectives dans des contextes différents. Un des aspects des plus importants dans le débat contemporain concernant la société civile, aussi bien en Afrique que dans le monde musulman, est le rejet délibéré des modèles occidentaux et de la thèse «du clash des civilisations» qui, parfois, les accompagne, au profit d’une exploration nuancée du développement de la vie associative dans des contextes différents.
Le débat sur l’incompatibilité supposée entre les cultures africaines ou islamique et la société civile (ou démocratie) est bien plus fréquent en Occident que dans le monde musulman où l’attention est focalisée sur l’actualisation des formes de comportements civiques et démocratique, dans des dictatures ou semi dictatures. Comme l’observe Anwar Ibrahim, « on ne parle par du christianisme et de la démocratie ou de l’hindouisme et de la démocratie», mais « islam et démocratie» est le discours géopolitique du jour. « La compatibilité ou l’incompatibilité de l’Islam et de la démocratie n’est pas un sujet de spéculations philosophiques, mais bien de lutte politique», a conlu Asef Bayat. La faiblesse de la société civile est le résultat d’un conflit entre les oppresseurs et les opprimés et non un conflit religieux entre l’Islam et l’Occident, discours qui a actuellement une résonance considérable à travers toute l’Afrique.
Lorsque nous considérons les sociétés civiles africaines sous cet angle, nous trouvons des résultats surprenants. Prenons l’Egypte, par exemple, où, malgré une répression politique continue, la vie associative a produit un cocktail fascinant de composantes islamiques et séculaires qui sont parfois en conflit et se recombinent afin de produire de nouvelles ouvertures à la démocratie et au développement, même si aucune d’entres elles n’a encore obtenu de résultats importants.
Ces associations incluent les éléments pro démocratiques des Frères musulmans, des musulmans modérés, des Jihadistes repentis, Kefaya, le mouvement pro démocratique pour le changement qui a commencé en 2004 par une manifestation devant les cours de justice au Caire, des grèves parmi les travailleurs du textile qui ont permis d’écarter la hiérarchie du syndicat contrôlé par l’Etat, la rencontre des militants du blog qui ont créé un « agrégateur» afin de renforcer les liens entre eux dans l’espace virtuel (plus de 10 000 et dont le nombre double tous les 6 mois selon une estimation récente), le mouvement du 9 mars pour regagner l’indépendance des universités, les Ecrivains et les Artistes pour le changement, les militantes féministes, le réseau des écrivains et des intellectuels et les Egyptiens contre la Torture (organisés pour contrer les abus des services de la sécurité d’Etat).
Donc il y a toujours une énergie sociale et civique et par conséquent il y a toujours de l’espoir et un potentiel, même lorsque les circonstances semblent peu prometteuses. La question, dès lors, se pose de savoir ce que nous pouvons faire afin de protéger et de promouvoir la société civile en Afrique et ce que nous pouvons apprendre des efforts déployés ailleurs. La première question concerne les différences sociales. Est-ce que la société civile peut forger de nouvelles connexions par-dessus les anciennes frontières afin de cimenter une circonscription large en faveur des réformes et des responsabilités. La deuxième concerne les relations à l’Etat où il s’agit de trouver l’équilibre juste entre soutien et indépendance.
Sous-jacents à ces thèmes, il y les questions ordinaires concernant la légitimité, la responsabilité, la capacité et les ressources pour une action civique authentique et durable que j’aborderai dans mes conclusions. Parce que le contexte est réellement important, il est impératif de résister à la tentation de donner trop rapidement la priorité à certaines organisations, réseaux ou cadres légaux, comme étant la réponse à ces questions. Plutôt, nous devons concentrer notre attention sur les conditions dans lesquelles les sociétés civiles peuvent se façonner elles-mêmes et considérer leur relation avec l’Etat et le marché, en fournissant plus de sécurité, d’opportunités et de soutien.
Ceci signifie qu’il faut s’attaquer à toutes les formes d’inégalité et de discrimination, donner aux gens les moyens d’être des citoyens actifs, de procéder à des réformes politiques afin d’encourager la participation, de garantir l’indépendance des associations et de construire des fondations solides pour des partenariats institutionnels sous forme d’alliances ou de coalitions.
Considérant d’abord la question des différences sociales, il est important de reconnaître que l’ethnie et autres identités ne peuvent ni ne doivent être éradiquées parce qu’elles font partie de nous-mêmes. Par conséquent, elles doivent être gérées. Ce qui est impossible aussi longtemps que l’asymétrie économique et politique est aussi importante et que leur représentation est aussi inégale. Si la société civile reproduit cette asymétrie, elle devient partie du problème et non de la solution. C’est seulement lorsque les gens se sentent en sécurité qu’ils iront à la rencontre et établiront des liens avec l’autre et forgeront de nouvelles alliances avec ceux qu’ils ont traditionnellement considérés comme des rivaux ou des ennemis.
Dans ce sens, l’inégalité et l’insécurité sont du poison pour la société civile. Il s’en suit que le soutien pour une économie équitable et inclusive, des soins de santé et la scolarisation pour tous, une représentation juste dans les fora politiques et gouvernementaux - ce qui n’est pas généralement considéré comme étant des terrains d’intervention lors de la construction de la société civile - sont les éléments les plus importants. Garder un lien explicite entre l’équité sociale et économique et l’approfondissement de la démocratie est la clé pour éviter les listes anémiques habituelles par lesquelles on sollicite les interventions de renforcement des capacités des ONG.
Deuxièmement, la société civile requiert des liens et des ponts solides, des associations qui se construisent sur des identités premières et d’autres qui les traversent. Cependant, un lignage excessif risque de permettre aux conflits potentiels de s’enraciner dans les structures de la vie civique, tout comme trop de ponts risque de laisser pour compte les plus faibles et les plus vulnérables aussi longtemps qu’ils ne sont pas prêts à être des partenaires égaux.
Nous avons appris, des recherches conduites en Inde, en Indonésie, au Rwanda et ailleurs, que les associations qui réunissent les intérêts de différents groupes en une cause commune peuvent se révéler particulièrement efficaces lorsqu‘il s’agit d’atténuer le risque de conflit ou de gérer celui-ci s’il devait éclater. Lorsque les gens sont conjointement ou mutuellement responsables pour des résultats qui ont de l’importance à leurs yeux, de nouvelles relations peuvent voire le jour, par-delà les anciennes divisions.
Comme des rocs dans un cours d’eau, les angles aigus de nos différences peuvent se trouver arrondis par le temps au cours duquel ils frottent l’un contre l’autre. Il est donc crucial de mettre l’accent sur le dialogue et la délibération entre les groupes d’intérêts.
Si nous nous tournons vers les relations avec l’Etat, nous savons que le renforcement des liens avec la vie politique est essentiel pour une gouvernance démocratique qui produit la paix et la justice sociale. L’expérience montre que ce sont les groupes de la société civile, avec des réseaux et des connexions forts, avec des acteurs politiques institutionnels comme les partis ou les parlements, qui sont les plus à même d’aménager des espaces et des institutions pour la participation des citoyens. Ceci étant dit, nous savons aussi que c’est un travail difficile et hasardeux, comportant la menace de la co-optation et de la manipulation.
La société civile doit marcher sur le fil du rasoir de «l’amitié critique», démontrant tantôt loyauté tantôt indépendance, selon les circonstances, de façon à soutenir des représentants du gouvernement qui se font les champions de réformes de l’intérieur ou, à leur demander des comptes si les résultats ne sont pas à la hauteur de son attente. Créer la demande et fournir une gouvernance effective et démocratique sont d’une importance égale. Ils ne sont pas le substitut l’un de l’autre. Nous devons trouver et soutenir le cercle vertueux qui connecte les efforts de renforcement de la capacité des gouvernements à protéger leurs citoyens, avec les efforts de la société civile à mettre la pression sur les gouvernements afin qu’ils satisfassent à leur obligations sociales. Une quelconque forme de convention entre l’Etat et la société civile est sans doute la meilleure façon de progresser (selon le schéma même imparfait de l’Afrique du Sud ) à la différence des législations répressives prônées par certains gouvernements.
Malheureusement ceci ne sera jamais facile. Nous ne pouvons promouvoir la sécurité de la société civile sur de seules bases rationnelles. L’histoire récente démontre clairement la contribution que la société civile fait à l’avènement de la démocratie et du développement («vous avez besoin de nous et nous avons besoin de vous»). Mais les politiciens tendent à aimer la société civile jusque à ce qu’ils soient élus. Une leçon enseignée par à peu près tous les épisodes de démocratisation, de la Pologne au Brésil. Il n’y a donc pas moyen d’échapper à la tension continuelle, inhérente à une saine relation Etat/société civile et pas plus qu’il y a moyen d’échapper aux risques implicites des actions de la société civile et de ceux encourus, lorsque la vérité est énoncée pour le bénéfice de toutes les formes de pouvoir.
Construire une coalition continentale pour défendre la société civile africaine peut être un atout surtout si parallèlement il y a un plaidoyer en faveur de lois et de conventions supranationales. Ce que le Trust Africa a déjà entrepris de faire en renforçant les organisations régionales et des systèmes de traités pour la démocratie et les Droits de l’Homme. Mais l’effort le plus important qui reste à consentir se trouve au niveau national, en raison de la centralité obstinée de la politique des Etats en Afrique et ailleurs.
Sous-jacent à toutes les actions effectives de la société civile dans ces domaines, il y a quelques aspects familiers et fondamentaux tel l’indépendance, l’authenticité, la capacité et les ressources, et le besoin de stimuler une discussion continuelle avec le public concernant la société civile et son rôle, afin de générer de la confiance et du soutien et de réduire les doutes et suspicions qui imprègnent les relations avec l’Etat et nombre de ses citoyens ou sujets.
Si l’on considère l’assistance de la société civile de par le monde, on trouve que le soutien le plus efficace n’a fait que renforcer les infrastructures de base menant à la participation des citoyens dans la gouvernance démocratique - la capacité et l’opportunité dont les gens ont besoin pour exercer leurs droits et prendre leurs responsabilités comme agents du changement social. Des questions importantes demeurent en qui concerne l’influence de ces infrastructures sur la transformation de la société, peut-être en raison d’une trop grande orientation vers la recherche de fonds qui a diverti l’attention sur les élites civiles nationales, au détriment de la base, avec une attention particulière pour la démocratie, la diversité et la responsabilité dans la société civile elle-même.
Au-delà de la rhétorique des donateurs concernant la durabilité, peu d’argent a été investi dans les différents programmes mobilisant les ressources autochtones qui permettraient d’enraciner des groupes civiques dans leurs propres sociétés, augmenteraient leur légitimité sociale et politique et réduiraient leur vulnérabilité et leur dépendance à l’égard du financement étranger.
Ceci est un élément crucial pour une société civile saine et indépendante en Afrique. Par conséquent le modèle de Trust Africa, et son travail en général pour encourager la philanthropie africaine, sont de la plus grande importance. Je ne peux mieux dire à l’égard des donateurs d’investir davantage dans de telles organisations similaires afin qu’il y ait de nombreux bailleurs de fond africains qui ne voient pas la société civile seulement en termes d’instruments de réception, en d’autre terme, de récipient de l’aide internationale qui veut contourner des gouvernements africains peu fiables.
En conclusion, dans toutes ses expressions et déguisements, en particulier si on la considère d’un œil ouvert et créatif et holistique, la société civile peut fournir un cadre de valeur pour comprendre et changer des éléments clés de notre monde. Le débat de la société civile ne sera jamais clos parce que son essence est actions collectives, négociations et luttes. Je pense que dans les années à venir, la société civile sera confrontée à nombre de difficultés provenant de «la manipulation des structures sociales et de la mainmise de l’Etat», « d’une renaissance du capitalisme et de l’individualisme forcené», en plus des anciens forces familières du nationalisme et du fondamentalisme dont on peut être sûr qu’elles vont réapparaître sur la scène sous un nouveau déguisement et avec de nouveaux accents.
Ces pressions vont mettre à l’épreuve et refaçonner la pratique de l’action citoyenne au service de la promotion d’une société meilleure, de façon positive et négative, et chacun de nous qui luttons afin de protéger et d’améliorer la société civile doit comprendre et répondre avec subtilité, à travers son travail, à ces changements.
Dans la précipitation qui préside à l’accueil de la nouveauté nous oublions souvent la valeur de notre propre héritage, confondant innovation et efficacité, en occultant la particularité qui a donné une telle valeur aux groupements de la société civile qui est celle ni du monde des affaires ni de l’Etat, ni le résultat de défaillances du gouvernement ou du marché, mais bien le fruit du pouvoir de l’action collective. La société civile existe afin de préserver et d’étendre des valeurs de solidarité et de partage. Son projet n’est pas de soutenir un pouvoir coercitif ou de rechercher le profit, mais bien de cultiver une indépendance de l’esprit (sinon toujours des finances) qui lui permet d’être responsable et d’exiger des comptes d’autres institutions et de faire entendre des idées alternatives, et de faire des propositions politiques en faveur de l’intérêt public au détriment d’intérêts particuliers
La société civile, au mieux de sa forme, contient en son cœur l’appel et la vision d’un monde transformé et infusé d’amour et de justice. « La communauté bien aimée» de Martin Luther King, Tikkun Olam, Umnah et « Ubuntu», la tradition africaine d’une humanité commune caractérisée par la diversité dans l’unité, une ligne de pensée qui nous éloigne de la construction d’ONG et autres groupes civiques comme finalité en soi, afin de refocaliser le débat sur la nature de la société que nous nous efforçons de construire ensemble. La société civile n’est pas simplement un assemblage d’institutions ou de pratiques comme la philanthropie, mais représente une façon différente de vivre et d’être au monde, un chemin crucial pour notre survie future et la prospérité de l’humanité dans son entier. Défendre et promouvoir la société civile est par conséquent le travail de nous tous pour de nombreuses années à venir.
* Michael Edwards est un chercheur et écrivain réputé sur la société civile et les questions de développement.
* La première partie de cette contribution est parue dans Pambazuka News n° 96 (http://www.pambazuka.org/fr/category/comment/55692)
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Tagged under GouvernanceLe 28 avril 2009, les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne et de l'Union africaine se réuniront à Bruxelles pour évaluer les progrès de la Stratégie conjointe UE-Afrique (JAES), adoptée à Lisbonne en décembre 2007. Les dirigeants européens et africains se sont engagés à assurer la participation de la société civile à ces processus mais, à ce jour, ces engagements restent en grande partie lettre morte, dans la mesure où les informations sont difficiles à obtenir et où leur accès reste contesté. Néanmoins, les acteurs de la société civile en Afrique et en Europe doivent être prêts à s'engager dans ces débats alors que des questions importantes seront en effet sur la table de discussion de nos dirigeants.
Cet article expose le contexte de la JAES et du Dialogue sur les droits de l’homme, le rôle potentiel de la société civile dans leur mise en œuvre, et il formule des recommandations sur les mesures à prendre.
I. La Stratégie conjointe UE-Afrique, de quoi s’agit-il ?
La Stratégie conjointe UE-Afrique fournit un cadre à long terme pour les relations entre l'UA et l'UE, fondé sur une égalité et des intérêts communs. La Stratégie est conçue comme un cadre pour accueillir les initiatives de coopération existantes et à venir entre les deux organisations, et elle dispose d'un Plan d'action avec des priorités et des résultats précis qui doivent être atteint d’ici à 2010. Ces derniers sont structurés en huit domaines de coopération (appelés « partenariats ») qui couvrent des thématiques importantes pour la société civile des deux continents, allant de la paix et la sécurité à la gouvernance, en passant par les droits de l'homme, le commerce, les migrations et les changements climatiques (voir l’Annexe sur les informations clés).Bien qu'il existe des écarts entre les partenariats, leur travail a généralement connu une progression assez lente. Par exemple, le partenariat sur la gouvernance démocratique et les droits de l'homme a enregistré des progrès dans ses domaines prioritaires (dialogue au sein des instances internationales, appui aux mécanismes de gouvernance en Afrique et coopération concernant les biens culturels), mais n'a pas encore réussi à convenir d’un concept commun ou d’une marche à suivre pour traiter ces priorités vastes et ambitieuses. Les projets de mise en œuvre concrète sont définis par les Groupes d’experts conjoints (JEG) créés pour chacun de ces partenariats. Ces derniers rassemblent des représentants de niveau opérationnel et disposent de pays « chefs de file » à la fois européens et africains, pour faire avancer leur programme. Par exemple, l'Égypte, le Portugal et l'Allemagne dirigent le JEG sur la gouvernance démocratique et les droits de l'homme (voir l'Annexe pour la liste de tous les pays chefs de file).
La nomination d'un Envoyé spécial de l'UE auprès de l'Union africaine et le renforcement de la délégation de l'UA à Bruxelles, figurent parmi les rares résultats directs et immédiats de la Stratégie. Ces deux délégations sont chargées d’une grande partie des contacts quotidiens entre l'UE et l'UA et de la préparation des réunions officielles qui ont lieu régulièrement dans les deux continents (voir Annexe).
II. Le Dialogue sur les droits de l’homme
L'UE et l'UA ont mis en place un Dialogue régulier sur les Droits de l'homme, un instrument de politique étrangère utilisé par l'Union européenne dans ses relations avec plusieurs pays non européens (1). Ce Dialogue a été lancé officiellement en 2008, et est censé se tenir deux fois par an, alternativement en Europe et en Afrique. Les organisations de Droits de l'homme ont souvent critiqué les dialogues de l’Union européenne sur les Droits de l'homme en raison de la participation limitée de la société civile et de l’absence d'évaluation indépendante de leur impact sur des situations concrètes. Cependant, la mise en place de ce mécanisme institutionnel supplémentaire pour discuter des problèmes de Droits de l'homme à la fois en Europe et en Afrique constitue une avancée positive. Bien que ce Dialogue sur les Droits de l'homme soit distinct de la Stratégie conjointe UE-Afrique, il y aura des recoupements et une collaboration entre les deux processus, ce qui rend d'autant plus importante l’implication des organisations non gouvernementales (ONG).III. À quel niveau la société civile peut-elle intervenir dans tout cela ?
La Stratégie conjointe UE-Afrique est destinée à être un « partenariat centré sur les peuples » et elle stipule clairement que l'UA et l'UE « vont donner des moyens d’agir aux acteurs non étatiques ». Les deux parties s'engagent à faire de la stratégie conjointe « une plate-forme permanente pour l'information, la participation et la mobilisation d'un large éventail d'acteurs de la société civile » et affirment que les objectifs de la stratégie ne peuvent être atteints que « si ce partenariat stratégique est approprié par toutes les parties prenantes, y compris les acteurs de la société et les autorités locales, et si elles contribuent activement à sa mise en oeuvre. » (2) Les termes de référence utilisés dans le Dialogue sur les Droits de l'homme ouvrent également la possibilité d'associer la société civile, qui « pourrait participer dans le cadre le plus adapté à l'évaluation préliminaire de la situation des droits de l’homme, à la conduite du dialogue lui-même [...] et au suivi et à l'évaluation du dialogue ». (3)Malgré ces bonnes intentions, la participation des acteurs de la société civile à ce jour a été lente et limitée. Il n'existe pas de procédures convenues pour la participation de la société civile à la mise en œuvre globale de la JAES. L’accès aux réunions de travail se fait le plus souvent de manière ad hoc, et chaque groupe d'experts conjoint établit les méthodes qu’il considère comme appropriées pour faire participer les organisations de la société civile. Le premier événement conjoint UE-UA qui devait faire intervenir la société civile avant une réunion ministérielle (le 28 avril) a été reporté après que les organisateurs européens se soient retirés, en raison de contraintes de temps et des difficultés soulevées par l'UA sur la participation des ONG africaines.
La première session du Forum de la société civile prévue dans le cadre du Dialogue sur les Droits de l'homme les 16 et 17 avril, à Bruxelles, constitue une avancée positive. Le projet d'ordre du jour, bien que diffusé de façon assez tardive, est axé sur des questions importantes à la fois en Europe et en Afrique : les cadres juridiques pour la société civile, l'impact de la législation anti-terroriste et la lutte contre la torture. Le Forum rendra compte des résultats de ses discussions lors de la rencontre officielle du 20 avril. (4) On ne peut qu’espérer que des dispositions financières adéquates seront prises pour garantir la tenue des prochaines sessions du Forum.
L'Union africaine a maintenu que l'engagement de la société civile africaine dans la JAES ne devrait se faire qu’au travers du Conseil économique, social et culturel de l’UA (ECOSOCC de l’UA). Une réunion de consultation de la Commission de l'UA avec des ONG (Nairobi, du 3 au 5 mars 2009) a décidé de créer un Comité de pilotage de la société civile composé de 21 représentants chargés d’assurer le suivi de la mise en œuvre de la Stratégie. Ce groupe comprend des organisations qui ne sont pas membres de l’ECOSOCC de l’UA, mais il devrait être présidé par un membre de l’ECOSOCC et ses contributions devraient apparemment être transmises par l’intermédiaire de l'ECOSOCC. La Commission de l'UA (Direction des citoyens et de la diaspora-CIDO) est également membre du Comité de pilotage. De façon générale, il est difficile de trouver des informations sur les consultations menées avec la société civile africaine concernant les huit partenariats.
La participation de la société civile européenne dans la JAES a été également assurée par le biais d'un Comité de pilotage de la société civile (CSSG), composé de la plupart des organisations les plus intéressées ou les plus actives dans la mise en œuvre de la Stratégie. Ce groupe coopté s’est réuni de façon assez informelle, suite à une demande des institutions européennes appelant les organisations de la société civile à structurer leurs contributions. Un point de contact CSSG a été établi pour chacun des partenariats (voir Annexe). Le CSSG ne fait pas partie du Comité économique et social européen (ECOSOC de l’UE), qui est un organe officiel de l'Union européenne composé d’acteurs non étatiques issus du secteur social et économique (5). L'ECOSOC de l’UE a été assez peu impliquée dans la mise en œuvre de la JAES et elle est loin d’être le seul vecteur de participation de la société civile dans le cadre des institutions de l'UE. Les ONG européennes, tout comme leurs homologues africains, ne constituent pas un organe cohérent et solidaire. À Bruxelles, elles fonctionnent de façon très fluide, à la fois seules et en partenariats, dans le cadre de réseaux ou plates-formes qui interagissent avec les institutions européennes de façon formelle et informelle. (6)
Le degré d'implication des organisations de la société civile est assez variable. Les pays européens « chefs de file » dans le cadre du Partenariat sur la gouvernance démocratique et des droits de l'homme, par exemple, se sont efforcés de diffuser les informations relatives à leurs discussions à leurs homologues africains. Toutefois, ces échanges ont principalement porté sur les méthodes et les procédures associées au travail du partenariat, plutôt que sur les questions de fond. Récemment, les États impliqués dans ce partenariat ont invité deux représentants de la société civile à participer à la deuxième réunion du JEG de ce partenariat (les 30-31 mars derniers à Lisbonne). Même si cela a constitué une étape très positive, les intervenants ont été prévenus tardivement, et deux semaines avant la rencontre, aucun ordre du jour ou document de travail n’avait encore été transmis.
IV. Conclusion
Les questions débattues lors de ces réunions sont trop importantes pour être ignorées par la société civile, quelles que soient les imperfections du processus de consultation. Si des actions conjointes significatives sont menées dans ces domaines, elles pourraient avoir un impact majeur sur le travail de nombreuses ONG et sur la vie des communautés. La Stratégie peut également être un moyen pour les organisations de la société civile des deux continents d’apprendre à mieux se connaître, de trouver leurs points communs et de reconnaître leurs points de divergence, en comprenant que plus elles en savent et plus elles échangent les unes avec les autres, plus elles ont une chance d’avoir un impact sur les politiques et les actions en jeu dans la stratégie. Surtout, ceci offre une opportunité à la société civile des deux continents d’exprimer leurs préoccupations quant à la politique et aux pratiques de l'UE et d’examiner la cohérence entre l'action interne et externe de l'UE dans des domaines clés tels que les Droits de l'homme et la gouvernance.Cependant, les systèmes de consultation laissent beaucoup à désirer, à la fois au niveau européen et africain, malgré les engagements en faveur d’une approche « centrée sur les peuples ». Nous en arrivons au point où, compte tenu des difficultés pour parvenir à une participation significative, les organisations de la société civile risquent de perdre tout intérêt dans le processus, et où la Stratégie, voire l’ensemble du Dialogue sur les Droits de l’homme, risque de n’être rien de plus qu’un ensemble d’engagements merveilleux amenant des responsables européens et africains à se rencontrer occasionnellement, mais qui n’apporterait aucun changement pour l’avenir et pour les relations entre les deux continents.
Que peut-on faire?
Les organes officiels de l'UE et l'UA doivent s'acquitter de leurs responsabilités. Les gouvernements et les institutions de l’UE et de l’UA doivent diffuser en temps utile les informations sur les réunions et les points inscrits à l'ordre du jour des discussions, et promouvoir plus d'événements dans lesquels la société civile peut intervenir et contribuer aux politiques officielles, tout en favorisant les contacts directs entre les organisations de la société civile de l'Europe et d’Afrique.
Mais les organisations de la société civile ne doivent pas attendre que les responsables officiels prennent l'initiative. Elles doivent prendre contact avec les Commissions de l’UE et de l’UA et les États membres pour manifester leur intérêt pour la Stratégie et des Partenariats spécifiques, s'informer sur les progrès réalisés et leur faire savoir qu’elles suivent attentivement la mise en œuvre du Plan d'action – et faire de même pour le Dialogue sur les droits de l’homme. Elles doivent demander et insister pour obtenir des mécanismes de participation de la société civile à la fois ouverts et participatifs. Tant que ces mécanismes ne sont pas mis en œuvre, les organisations de la société civile doivent développer des contacts informels avec les représentants des institutions de la société civile et du gouvernement, ainsi qu’avec les responsables de la Commission, non seulement avant les grandes réunions mais aussi de façon régulière. Les organisations de la société civile doivent également formuler des recommandations concrètes dans leurs domaines de compétence, et transmettre ces documents aux responsables ou, le cas échéant, au travers de déclarations publiques ou de campagnes de sensibilisation « greffées » sur les réunions officielles. Enfin, elles doivent établir un dialogue et promouvoir les contacts avec les organisations de la société civile de l’« autre » continent. Grâce à ce type d’efforts, les réunions qui risqueraient autrement d’être très conventionnelles pourraient en fait devenir de réels espaces de discussions et de prises de décisions concrètes.
Annexe : La Stratégie conjointe UE-Afrique – informations clés
Contact Dialogue UE-UA sur les droits de l'homme : [email][email protected]
Principales réunions officielles UE-UA
Sommet UE-Afrique : Les chefs d'État et de gouvernement se réunissent tous les trois ans, alternativement en Europe et en Afrique.
Troïka UE-Afrique : Les hauts fonctionnaires et les ministres se réunissent deux fois par an, alternativement en Afrique et en Europe. La troïka comprend les présidences actuelle et future de l'UE, la Commission européenne (CE), le Secrétariat du Conseil de l'UE, les présidences actuelle et sortante de l'Union africaine et la Commission de l'UA (CUA).
Réunions entre Commissions : La CE et la CUA se réunissent plusieurs fois par an au niveau opérationnel dans le cadre d’un groupe de travail. Les orientations politiques sont fournies par les réunions des Collèges des Commissaires de l'UE et l'UA, qui ont lieu une fois par an.
Groupes d'experts conjoints (JEG) : Des experts des deux continents chargés de la mise en œuvre de chaque partenariat se rencontrent de manière informelle plusieurs fois par an pour discuter des projets de mise en œuvre concrète. Leur travail est préparé et suivi par des Équipes de mise en œuvre distinctes de l’UE et de l’UA. Chaque JEG dispose d’une institution nationale chef de file.Points de contact pour les OSC européennes pour chaque partenariat
Paix et sécurité - European Peacebuilding Liaison Office ([email protected])
Gouvernance démocratique et droits de l'homme - Amnesty International ([email protected])
Commerce, intégration régionale et infrastructures - CONCORD ([email protected] / [email][email protected])
OMD - CBM (lars.bosselman @ cbm.org)
Energie - Climate Action Network Europe ([email protected])
Changements climatiques - Climate Action Network Europe ([email protected])
Migrations, mobilité et emploi - CES ([email protected]) et CSI (isabelle.hoferlin @ ITUC-csi.org)
Science, société de l'information et Espace (aucun pour le moment)Partenariat et pays/institutions chefs de file
Paix et sécurité - Secrétariat du Conseil de l'UE et Algérie
Gouvernance démocratique et droits de l'homme - Portugal + Allemagne et Égypte
Commerce, intégration régionale et infrastructures - Commission européenne et Afrique du Sud
OMD - Royaume-Uni et Tunisie
Energie – Allemagne + Autriche et Commission de l'UA
Changements climatiques - France et Maroc
Migrations, Mobilité et Emploi - Espagne et Égypte
Science, Société de l'information et Espace - France + Portugal et TunisieNOTES
(1) Par exemple, l'UE organise des sessions de dialogue sur les droits de l'homme avec la Chine, l'Asie centrale, l’Inde, les Etats-Unis, le Canada et le Japon. Elles peuvent être organisées de façon autonome ou dans le cadre de discussions politiques plus larges, que ce soit au niveau des experts ou des responsables politiques.
(2) The Africa-EU Strategic Partnership - A Joint Africa EU Strategy,
(4) La Commission européenne assure le financement de la réunion, par conséquent les frais de transport et d’hébergement des ONG africaines seront couverts. Veuillez contacter les responsables de la Commission au sein de l'organisation avant d'engager toute dépense car des restrictions peuvent s’appliquer.
(5) Il englobe les syndicats, les associations d'employeurs et les organisations d'intérêt général, comme par exemple des organisations d’agriculteurs ou des groupes de protection de l’environnement.
(6) Juste à titre d'exemple, consulter le site web du Groupe de contact de la société civile de l’UE, qui rassemble certaines des plus grandes plates-formes européennes d’organisations d’intérêt public, provenant de différents secteurs – la culture (FEAP), le développement (CONCORD), l’environnement (Green 10), les droits de l’homme (HRDN), l’éducation et la formation tout au long de la vie (EUCIS-LLL), la santé publique (EPHA), les questions sociales (Plate-forme sociale) et l'égalité entre les hommes et les femmes (LEF): www.act4europe.org* Carmen Silvestre est responsable des questions africaines, de la campagne Publiez Ce Que Vous Payez, du Fonds Global et de la liaison avec le Programme de Santé Publique à Open Society Institute, Bruxelles
* Veuillez envoyer vos commentaires à [email protected] ou commentez en ligne sur
Tagged under GouvernanceLe renchérissement du prix du baril de pétrole a favorisé l’émergence des agro carburants ou biocarburants ou encore carburants verts. La canne à sucre, la betterave, le blé, le maïs, le colza, l’huile de palme et le jatropha entrent actuellement dans la production d’éthanol et de biodiesel. L’utilisation d’agro carburant à l’échelle mondiale est estimée à 5%, avec un objectif à moyen terme de 10 %. En Afrique et spécifiquement en Côte d’Ivoire, la culture de jatropha en vue de la production de biocarburant est désormais une réalité. Tout le monde en parle. Le mot Jatropha est devenu plus célèbre que la plante elle-même. Certains élus locaux et des mutuelles de développement n’ont pas tardé à sauté sur l’occasion pour faire rêver les populations rurales agricoles. Cependant, au moment où la situation alimentaire est devenus extrêmement critique, encourager les producteurs à la production de plantes à biocarburant est–elle opportune ?
La Côte d’Ivoire, pays à fort potentiel agricole, occupe des places honorables au niveau des productions agricoles en Afrique et même à l’échelle mondiale. Ainsi la Côte d’Ivoire a la réputation d’être le 1er producteur mondial de cacao depuis 1979 et l’un des principaux producteurs de café ; premier fournisseur du marché européen en ananas avant 2003 ; premier exportateur africain de caoutchouc naturel, premier exportateur africain d’huile de palme en 1999 ; 4e producteur mondial et premier producteur africain de noix de cajou, Tenant compte de ces performances et vu l’engouement autour de la jatropha-culture, la Côte d’Ivoire pourrait en devenir le premier producteur africain.
Difficultés connues par certains projets agricoles antérieurs
De nombreuses initiatives visant à diversifer les productions agricoles et à accroître les revenus des producteurs ont toujours existé en Côte d’Ivoire. On peut citer le projet de plantes à fleur de Sikensi, le projet vallée Comoé à Daoukro (hévéa-palmier), le projet riz centre Yamoussoukro, la culture de l’amandier… A chaque fois, les producteurs se sont investis pour relever le défi de la production. Cependant ces belles initiatives n’ont toujours pas produit les résultats escomptés. Les problèmes les plus sérieux se situaient en niveau du suivi.
A Daoukro, environ 10 000 tonnes de graines de palme pourrissent chaque année dans les plantations par manque d’acheteurs. Environ 136 ha de palmier à huile ont été plantés dans le département de Daoukro grâce au projet vallée Comoé. A Sikensi, le projet de développement des plantes à huiles essentielles (l’Ylang-l’Ylang) est bloqué depuis 1991 alors que 145 ha ont été mis en place par 250 planteurs. A Yamoussoukro, le projet de production et de commercialisation du riz a été délaissé par les producteurs parce que ceux-ci estiment que les revenus qu’ils en tirent sont dérisoires.
Dans le département de Gagnoa, un cadre avait distribué des semences de papaye solo aux jeunes, leur promettant la construction d’une usine d’extraction de jus de papaye par des partenaires européens. Le résultat de ce projet a été plutôt la surabondance de papaye.
La noix de cajou ou anacarde, présentée il y a quelques années comme la nouvelle richesse de la zone savanicole, connaît aujourd’hui une mévente. Alors qu’elle coûtait 400 F Cfa le kilo à l’époque, elle ne vaut même plus 100 F le kilo dans certaines régions.
Scepticisme à propos du projet Jatropha
Malgré le caractère étatique de certains projets évoqués plus haut, des difficultés liées essentiellement au volet commercialisation ont été enregistrées. Heureusement que le graine de palme à travers son huile est comestible ; le riz et la papaye également. Que dire du l’Ylang-l’Yang (plante à parfum), du ricin et de l’amandier ?
Le projet jatropha est exclusivement piloté par des structures privées qui mènent des actions dispersées voire concurrentes. L’Etat n’intervient nulle part et aucun cadre réglementaire n’existe. Conscient du désordre qui se profile, le gouvernement a décidé d’anticiper. On peut lire, dans le communiqué du Conseil des ministres du 19 juin 2008 : «…le chef de l’Etat a instruit de Premier ministre des dispositions urgentes à prendre en vue de maîtriser toute mutation dans le secteur agricole, notamment l’apparition anarchique de nouvelles structures…»
Les plantations de jatropha foisonnent dans presque toutes les régions de la Côte d’Ivoire. On cultive sans se soucier du circuit de commercialisation et du prix auquel la production sera payée. Des unités de production d’huile de jatropha sont annoncées incessamment par les promoteurs. En attendant, les plantes sont en pleine croissance, si elles ne produisent déjà.
L’autre sérieux problème qui pourrait faire échouer ce projet se situe au niveau du rendement. La surévaluation du rendement pourrait induire les paysans en erreur et les démotiver à terme. D’une structure de promotion à l’autre, le rendement du jatropha n’est pas le même. Un expert situe le rendement dans la fourchette de 1,5 tonnes à 7 tonnes dans les conditions optimales ; alors d’où vient la productivité de 12 tonnes à l’hectare, véhiculée par certains promoteurs ?
Un promoteur avance une superficie de 400 000 ha à développer dans le nord de la Côte d’Ivoire où la superficie cotonnière ne vaut même pas 300.000 ha. Sur la base de cette superficie, la prévision de récolte attendue est estimée à 6 millions 228 000 tonnes de graines. Le jatropha deviendrait ainsi la première production agricole en Côte d’Ivoire devant l’igname, le manioc, la banane plantain et le cacao.
Par ailleurs, que vaudrait la culture du jatropha si le prix du baril de pétrole revenait à des proportions raisonnables ?
Agro carburant et sécurité alimentaire
Dans un contexte de flambée des prix des denrées alimentaires, n’y a-t-il pas mieux à faire que produire pour alimenter les moteurs ? Conduire ou Manger, il faut absolument choisir.
A l’échelle mondiale, on commence à s’inquiéter de la menace du développement des agro carburants sur la sécurité alimentaire. En France, pour atteindre 7% d’utilisation de biocarburant, 700 000 hectares à vocation alimentaire devront être sacrifiés. On estime que, lorsque l’équivalent de 232 kg de maïs est utilisé pour produire du biocarburant, on prive un enfant de nourriture pendant une année.
Les effets du développement des agro carburants sur la sécurité alimentaire sont déjà perceptibles. Le prix de la farine de blé a augmenté, les cours du maïs ont explosé à la bourse de Chicago, l’huile, le savon et l’aliment de bétail sont devenus plus chers…
Cette analyse n’est nullement de l’intoxication. Elle ne vise pas à dénigrer les promoteurs, encore moins les producteurs. Au-delà de la jatropha-culture, elle vise à soulever le débat sur les projets agricoles non étatiques en Côte d’Ivoire.
Si le jatropha, déjà baptisé “Or vert”, peut améliorer durablement le revenu du producteur, alors gloire à Dieu ; autrement, il faut arrêter de vendre le rêve aux producteurs et se servir d’eux pour expérimenter et promouvoir des cultures opportunistes. Mieux, les promoteurs de la Jatropha-culture peuvent créer eux-mêmes leurs plantations, produire les graines, en extraire l’huile, et vendre leur biocarburant pour profiter des revenues.
Malgré sa finalité louable, la jatropha-culture n’est pas une priorité aujourd’hui pour la Côte d’Ivoire.
* Patrice N’goran est ingénieur des techniques agricoles en Côte d’Ivoire - Ce texte a été publié dans «Le Journal de l'agriculture».
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Tagged under GouvernanceLe revers infligé au président du Sénégal, Abdoulaye Wade, par un chef religieux qui a remis en cause sa décision de faire construire une école française à Touba (capitale du mouridisme, une confrérie séngalaise), a réjoui un grand nombre de personnes. Les images juxtaposées des déclarations de Wade en la matière et du démenti cinglant que lui fit le chef spirituel ont fait la Une de la presse nationale et internationale. La joie que suscite la déconvenue de Wade chez certains aurait été légitime si elle avait célébré, comme lors des élections locales qui viennent de se dérouler, la sanction des dérives d’un pouvoir ivre de ses excès. Mais peut-on décemment se réjouir d’un tel camouflet, même si c’est Wade qui en est le destinataire ? En effet, l’opposition d’un chef religieux à l’implantation d’une école républicaine dans son fief constitue un déni constitutionnel. Le Sénégal est, de par sa Constitution, un Etat laïque, une laïcité qui n’a cessé, il est vrai, d’être mise à mal par une oligarchie religieuse, avec la complicité des classes dirigeantes du pays.
Le Sénégal est confronté à des défis énormes pour reconstituer ses valeurs dilapidées, moderniser ses institutions et son appareil productif. Ce sont des esprits modernes, libérés des ténèbres de l’ignorance et guéris des stigmates de l’idolâtrie qui pourront s’attacher aux taches gigantesques en attente, et non des forces obscures politico-religieuses dont l’engouement pour les richesses du monde n’a d’égal que l’inaptitude politique et religieuse dont elles font montre.
Au plan politique, l’alliance entre les élites occidentalisées à la tête du pays et les héritiers des fondateurs des deux principales confréries religieuses (« tidjane et mouride ») du Sénégal, s’est instituée au Sénégal avec le concours intéressé de Léopold Sédar Senghor, le premier président du pays. Ce bicéphalisme politico-religieux de l’exercice du pouvoir servait les ambitions des deux camps. Celles de Senghor, que son appartenance à la communauté chrétienne fragilisait dans un pays à majorité musulmane, et celles des héritiers des chefs religieux soucieux de se constituer des rentes viagères.
Senghor se servit de la délégation de pouvoir qu’il fit aux religieux pour neutraliser ses principaux opposants, d’abord Lamine Guèye, puis Mamadou Dia, deux progressistes qui, bien que musulmans, voulaient, à l’instar de Sékou Toure en Guinée, croiser le fer avec les membres des dynasties religieuses qui n’avaient d’autre légitimité que celle que leur conférait leur statut de descendants d’hommes que leurs contemporains avaient plébiscités et vénérés comme leurs chefs spirituels.
En effet, au 19eme siècle, ces hommes, El Hadj Malick Sy, le fondateur de la confrérie tidjane, et Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur de la confrérie mouride, jouèrent un rôle éminemment important. Ils donnèrent un nouveau sens, une nouvelle direction et une organisation sociale et religieuse régénérée à des populations plongées dans les désarrois de la mécréance et de l’occupation étrangère. En perte de repères, les populations s’identifièrent d’autant plus à ces héros qu’ils incarnaient non seulement des qualités humaines hors du commun, mais ils étaient également auréolés d’un halo d’érudition, d’ascétisme et de sainteté.
Au plan économique, la coalition des élites politiques et religieuses a contribué à asseoir l’économie du pays sur une seule culture de rente, l’arachide. Un choix scellé par l’opposition radicale des pouvoirs religieux aux programmes de reforme du secteur agricole du premier président du Conseil du Sénégal, Mamadou Dia. L’attitude des marabouts ne devait rien à la spiritualité et tout au mercantilisme. Ils avaient une mainmise totale sur la culture de l’arachide qui constituait leur principale source de revenus et celle du pays. Mais la culture de l’arachide a la caractéristique de transformer les terres arables en terres arides.
Avec l’épuisement continu des sols, des cultivateurs, pour trouver de nouveaux sols plus riches, émigrèrent en grand nombre vers les terres grasses de Casamance, bouleversant le rythme des cultures traditionnelles de cette région du sud et causant de graves problèmes politiques, fonciers et communautaires qui ont engendré des conflits dont les retombées se font sentir encore aujourd’hui. Pire, le maintien de l’appareil productif hérité du pouvoir colonial français, et dont l’arachide constitue la pièce angulaire, demeure l’une des causes premières des ennuis présents et passés du Sénégal.
Au plan social, l’allégeance des populations à des guides religieux qui se distinguent d’avantage par leur affairisme, leur esprit du lucre, leur insatiable propension à consommer et leur capacité à vivre sur le dos de l’Etat et des contribuables, que par leur contribution à l’éducation religieuse et à l’éveil des esprits et des consciences. Ils entretiennent un obscurantisme des esprits qui se nourrit de la survivance de croyances et de pratiques d’un autre âge : idolâtrie, sorcellerie, charlatanisme, superstitions, etc.
En conclusion, ne nous réjouissons pas du camouflet infligé à Wade par le maitre de Touba, car ce revers là est aussi celui de la république et des forces progressistes du changement.
* Ressortissant sénégalais basé à Londres, auteur de « l’Afrique au secours de l’Afrique », Les éditions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, France, 2009".
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Tagged under Gouvernance SenegalLe fort soutien dont la société civile faisait l’objet au début des années 2000 est entrain de décliner. Ceci résulte partiellement du fait qu’on a usé et abusé du concept de société civile à des fins diverses et contradictoires. L’invasion américaine de l’Irak, par exemple, a été justifiée, par certains, comme une tentative de construction d’une société civile au Moyen Orient comme contrepoids à l’extrémisme. Cependant, de l’autre côté, Moscou a placé la société civile au cœur de sa politique de retour stratégique en développant une infrastructure officielle d’ONG pour déstabiliser les gouvernement pro-occidentaux et retrouver son influence dans des endroits comme l’Ukraine. Ces deux exemples démontrent l’aspect éminemment malléable de ce concept ou du moins l’usage qui en a été fait par certains politiques.
Aucun concept ne peut survivre à ce genre de manipulations. Au cours des cinq dernières années, on s’est éloigné de l’affirmation excessive qui veut que la société civile soit la nouvelle baguette magique pour les problèmes de démocratie et de développement. Comme le formulait un spécialiste, « l’église de la société civile » a perdu de sa magie et quelques-uns de ses membres. Il est certainement bon d’avoir un débat plus rigoureux, de se forcer à une approche plus analytique du potentiel de la société civile dans son rôle de vecteur de changements cruciaux et d’instrument pour une meilleure compréhension de notre monde.
Nous ne pouvons nous permettre de nous montrer trop romantiques à un moment où la pratique de la société civile se trouve défiée par les développements politiques et économiques dans tant de pays.
Du côté politique, les tentatives de restreindre ou de fermer les espaces pour des actions indépendantes de citoyens ont augmenté à mesure que les gouvernements, de la Russie au Brésil, de l’Egypte au Cambodge et de l’Ouganda aux Etats-Unis, ont édicté des lois et des règles ainsi que les conditions d’enregistrement plus restrictives pour les ONG et autres groupes de la société civile. Beaucoup de ces tentatives ont été justifiées par la guerre contre le terrorisme et la nécessité de serrer les vis à des organisations présentées comme susceptibles de financer le terrorisme. Compte tenu du peu de cas de poursuites en justice, il est plus vraisemblable que ces mesures ont été prises pour des raisons autres. Comme la crainte de l’influence croissante de la société civile, le prix inévitable de son succès.
Par ailleurs, la société civile a été également remise en cause à propos de la question de la responsabilité. Il s’agit d’une question qui préoccupait depuis longtemps des groupes de la société civile eux-mêmes (et qui a été l’objet de progrès substantiels ces dernières quelques années), mais qui a été utilisée par ses détracteurs pour remettre en cause plus largement la voix, le rôle et la légitimité de celle-ci.
Ceci constitue une évolution importante, parce que l’histoire récente nous apprend que les relations ONG-gouvernements, ainsi que les mouvements sociaux et les formations émanant de la société civile ont plus de chance de pouvoir se développer dans un régime ouvert. Par conséquent, restreindre la liberté d’expression, d’association ainsi que l’accès à l’information rendra encore plus difficile l’identification et le renforcement de la connexion que nous devons établir entre la vie associative, la sphère publique et la société, laquelle connexion constitue le thème central du débat concernant la société civile.
Le second groupe de défis provient de la sphère économique, de la crise financière globale qui affecte tous les budgets et dotations de la société civile, mais aussi de l’empiètement par les affaires et le marché dans des domaines considérés comme la chasse gardée de celle-ci.
Pendant de nombreuses années, il y a eu tension entre l’interprétation radicale et néo-libérale de la société civile. Cette dernière s’affirme comme une plateforme sociale, culturelle et politique à partir de laquelle mettre en cause le statu quo et proposer de nouvelles alternatives. De l’autre côté on la perçoit comme le pourvoyeur de service du secteur non lucratif rendu nécessaire par les faillites de l’économie de marché.
C’est cette deuxième approche qui a le vent en poupe, surnommée philanthro-capitalisme par le journaliste Mathew Bishop, est caractérisée par une manie qui consiste à tout voir au travers du prisme du business et à générer des revenus provenant du commerce. Ce qui induit une compétition entre des groupements de la société civile qui sont supposés produire de meilleurs résultats. Ce qui manque à ce tableau, ce sont les aspects plus traditionnels de l’action collective : les prises de décision démocratique, l’organisation communautaire et les valeurs non commerciales de solidarité, de service et de co-opération. « Une société qui réduit toute chose à des aspects marchands divise inévitablement ceux qui peuvent acheter de ceux qui ne peuvent pas, minant ainsi le sens des responsabilités et, avec, la démocratie’’.
Par conséquent, nous devons nous demander si ces deux développements du philanthro-capitalisme et les contraintes croissantes des gouvernements, menacent le potentiel de transformation de la société civile en réduisant la possibilité ou la volonté de groupes de citoyens à demander des comptes aux pouvoirs publics et privés pour leurs actions, de générer des idées alternatives et des positions politiques, de pousser pour des changements fondamentaux dans les structures de pouvoir et d’organiser des actions collectives à grande échelle afin d’obtenir des changements durables dans les relations sociales, politiques et économiques.
Ces préoccupations sont étayées par des critiques plus fondamentales de la société civile, en théorie et en pratique. A savoir qu’elle répond à des intérêts et des ordres du jour extérieurs. Il y a aussi la récrimination selon laquelle la société civile est un dangereux divertissement des forces qui devraient être consacrées à la construction d’une identité nationale inachevée ainsi qu’au développement d’Etats ayant autorité et légitimité pour la distribution des terres et autres ressources, de même qu’à donner une direction cohérente au développement économique et social. Le refrain est donc là, que les sociétés africaines sont trop divisées par leurs particularités pour avoir un sens de la chose publique ou des intérêts communs. S’y ajoute l’étiquette dont sont affublés les militants de la société civile comme étant des élites urbaines sans électorat au-delà du Café Internet et du hall de départ de l’aéroport pour Davos ou le pour Forum Social Mondial.
Récemment, dans un écrit provocateur concernant le Zimbabwe, Mahmood Mamdani, dans la London Review of Books, écrivait : « Ces arguments ne sont pas nouveaux, jetant les champions de la souveraineté nationale et du nationalisme étatique contre les défenseurs de la société civile et de l’internationalisme. Un groupe accuse l’autre d’autoritarisme et d’autosatisfaction intolérante ; il répond que ces détracteurs pataugent dans les largesses des bailleurs de fond. Les nationalistes parlent de racisme historique qui aurait migré des milieux gouvernementaux vers la société civile à la fin de l’époque, coloniale cependant que les militants de la société civile parlent d’un nationalisme épuisé, déterminé à alimenter les vielles injustices. Les nationalistes ont réussi à résister aux oppositions provenant de la société civile, renforcés par les sanctions occidentales, parce qu’ils sont soutenus par un grand nombre de paysans. »
La vision de la société civile est trop rigide, trop statique, trop absolue, trop biaisée et trop distante des réalités vécues à travers les actions citoyennes qui fournissent la plus importante source d’apprentissage et d’expérience pour la discussion. Il s’agit d’une vision trop étroitement focalisée sur une certaine définition de la société civile dominée par les ONG financées par l’étranger. Il faut se souvenir que la société civile représente bien plus que cela. Elle signifie un type de société marquée du sceau de la légalité et de la justice, de la démocratie et de la tolérance ; elle signifie toutes les formes d’actions collectives bénévoles, formelles et informelles, traditionnelles et modernes, religieuses et séculaires et non seulement les activités de quelques ONG. Et parce que ces diverses associations génèrent des visions en compétition les unes avec les autres, concernant les tenants et les aboutissants d’une société meilleure, ceci induit aussi des endroits et des espaces, réels et virtuels dans lesquels ces différentes visions peuvent être réconciliées et les sociétés peuvent s’assurer d’un consensus politiques sur la meilleure manière de progresser.
La société civile est simultanément un objectif à atteindre, un moyen pour l’atteindre et un cadre pour discuter les moyens nécessaires pour cette finalité. Lorsque ces trois aspects convergent et intègrent les différentes perspectives dans un cadre de soutien mutuel, le concept de société civile peut expliquer nombre de choses concernant le cours de la politique et les changements sociaux et peut servir de cadre pratique pour organiser la résistance et proposer des alternatives aux problèmes sociaux, économiques et politiques.
La société civile représente le cours infini du pouvoir créatif de l’entreprise humaine exprimé dans la quête collective de la société idéale, avec des myriades d’aspects différents, mais ayant à faire face à des questions et dilemmes qui dépassent les limites du temps, des nations, de la langue et de la culture. Et, en tant que telle, elle est aussi une idée compliquée qui ne génère pas de prescriptions politiques simples et universelles. Mais ces complications rendent – paradoxalement- plus facile la compréhension de ce que nous pouvons faire afin de protéger et d’étendre le rôle de la société civile dans le monde, avec les nuances et le raffinement nécessaire.
A quoi ces idées renvoient-elles à propos de la société civile en Afrique ? De toute évidence, il est impossible de généraliser au vu de contextes aussi divers que celui de l’Egypte, du Sénégal, de la Somalie, du Malawi ou de l’Afrique du Sud. Je ne me reconnais pas d’expertise particulière pour l’un ou l’autre de ces contextes, mais une esquisse rapide des problèmes principaux pourrait commencer par la reconnaissance que le début du travail sur les sociétés civiles en Afrique - qui tendait à nier la pertinence du concept ou qui recherchait les schémas de la vie associative familière à l’Occident - a été remplacé par une nouvelle approche, formulant des théories et générant une pratique nettement africaine.
Au centre de cet effort, il y a la nécessité de réinterpréter et de recombiner les relations entre des associations basées principalement sur des allégeances tribales et de clans (une conséquence naturelle de la façon dont les sociétés africaines ont été structurées) et celles qui transcendent les liens et les affiliations et qui ont pris une importance croissante au cours de ces cinquante dernières années.
Nous savons que les deux types d’association existaient dans l’Afrique coloniale, où les mouvements nationalistes émergeaient aux côtés d’églises indépendantes, de groupements féminins d’entraide, de regroupements professionnels et de voisinage, des syndicats, des organisations paysannes et des réseaux politico-culturels qui ignorent les limites traditionnelles, etc. Ces associations ont été stimulées par l’urbanisation et l’exode rural qui ont amélioré l’accès à la scolarisation et à la formation et favorisé le développement de l’économie de marché (les deux nécessitant et créant une palette toujours plus étendue d’intermédiaires, de groupes de mutuelles et d’associations ayant des intérêts en communs). Elles ont été aussi favorisées par la lutte pour l’indépendance dans laquelle les militants de la société civile ont souvent joué des rôles déterminants. Autre élément structurant : la tendance à la décentralisation et à la démocratie dans la période suivant l’indépendance, lorsque les ONG de défense des Droits de l’Homme et pour le développement ont commencé à émerger à travers tout le continent.
Au cours des années 1980, l’éclosion des démocraties en Europe de l’Est et la controverse croissante à propos de politiques économiques tels les ajustement structurels, ont donné une nouvel élan aux ONG et aux organisations communautaires. Celles-ci recevaient toujours plus d’aide étrangère dans le but d’exiger davantage de responsabilité de la part de gouvernement nouvellement élu, de pourvoir des moyens additionnels pour la participation des citoyens, là où les systèmes politiques étaient insuffisants et de fournir des prestations liées au développement pour les populations économiquement faibles ou autrement marginalisées.
Le futur de la société civile en Afrique (et beaucoup d’autres choses) sera déterminé par l’interaction de ces différents types d’associations et le changement de la nature de l’Etat, de l’économie et des forces internationales. Est-ce que de nouveaux publics vont émerger qui sont assez forts pour faire fi de leurs allégeances premières ou est-ce que ces identités vont continuer a être la principale source de sécurité (et donc de loyauté) pour ceux qui se sentent exclus des bénéfices politiques et économiques du progrès ? Peut-être que le futur contiendra des éléments des deux, compte tenu qu’on ne peut pas affirmer que toutes les nouvelles associations sont bonnes et que toutes les anciennes sont mauvaises.
* A suivre : la seconde partie paraîtra dans le prochain numéro de Pambazuka News
* Michael Edwards est un chercheur et écrivain de renom sur la société civile et les questions de développement. Ce texte est une allocution introductive à une conférence animée organisée par Trust Africa à Dakar, en février 2009
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur
Tagged under GouvernanceDepuis la mort de leur père, en 2005, les frères Gnassingbé s'entre-déchirent pour lui succéder. Faure, qui a pris la place du général-dictateur, tente par tous les moyens d'écarter ses frères de la fonction suprême. Depuis le 14 avril, Kpatcha Gnassingbé est arrêté et inculpé pour complot et tentative d'atteinte à la sûreté de l'Etat par le régime de son frère. Ce feuilleton politico-familial à forts relents de bataille pour le pouvoir éclate à quelques mois seulement de la présidentielle pour laquelle tous les autres candidats se préparent activement.
Tagged under Gouvernance TogoLe Sénégal est entré dans l’ère de la production industrielle de l’or, avec la mise en marche de l’usine de Sabodala Gold Opérations (SGO), une filiale de la compagnie australienne Mineral Deposit Limited (MDL), détentrice d’une concession minière. Les perspectives peuvent être heureuses pour l’économie nationale, mais pour l’heure l’inquiétude reste le sentiment le plus partagé au sein de la société civile sénégalaise. Avec cette question fondamentale : à qui profitera cet or ?
Car, bien avant l’ouverture officielle de cette usine par le chef de l’Etat, prévue le 15 mars puis reportée, «l’or de Sabodala» a fait un mort et plusieurs blessés graves. Un drame survenu le 23 décembre 2008, quand les populations de Kédougou, zone où se situent les mines, ont violemment manifesté (et subi une forte intervention des forces de sécurité) pour faire bénéficier leur communauté, de manière juste, des retombées de cette exploitation aurifère.
L’or de la région orientale du Sénégal, à la frontière avec le Mali et la Guinée, a commencé à passionner au début des années 2000. Ce qui était un mirage évoqué ici ou là, depuis les années 1980, se fit plus concret. A la faveur de la montée en flèche du cours mondial de l’or, on assista à une véritable ruée des compagnies vers Kédougou, une région de l’extrême sud-est du Sénégal dont le sous sol regorge de potentialités minières importantes.
Devant les mirages de l’or, les populations de la contrée ont vite fait de reléguer au second plan les activités agricoles. D’aucuns ont même poussé le bouchon loin, en abandonnant leurs surfaces cultivables. Tous étaient convaincus que l’arrivée des sociétés minières était synonyme de la fin de toute misère, dans une région enclavée qui reste la plus pauvre du Sénégal. Sara Cissokho, chef du village de Sabodala, se rappelle : «Nous pensions que les billets de banques allaient tomber à flots, que des infrastructures sociales de base allaient sortir de terre, que nous allions définitivement tourner le dos à la pauvreté». Cette conviction, il la partageait avec la quasi-totalité des habitants de la communauté rurale de Khossanto, zone où se déroulent les opérations minières, voire ceux de Kédougou.
La conviction devient plus forte chez les populations quand l’Etat du Sénégal signe, en mars 2005, deux conventions. Une convention de recherche et d’exploitation pour MDL et une convention d’exploration pour la compagnie canadienne OROMIN. «Pour nous, les problèmes d’emploi allaient devenir des souvenirs», confie le président du comité inter villageois de surveillance des impacts des opérations minières, Moussa Cissokho. Ce comité est une structure de concertation et de dialogue mise en place par l’ONG La Lumière, une organisation de la société civile qui veille et s’active sur les questions minières, avec des partenaires comme Oxfam America et l’Union Européenne. Avec un soucis pour le respect des droits économiques et sociaux des communautés minières et la préservation de l’environnement.
Il n’a pas fallu longtemps pour que les jeunes de Kédougou se rendent compte que leurs espoirs d’insertion professionnelle et d’avenir doré étaient une quasi illusion. Leurs frustrations, plusieurs fois exprimées, finissent par éclater le 23 décembre 2008. Une marche de protestation déborde et se transforme en pillage en règle. Les symboles de l’Etat sont pillés, incendiés. Aussi bien la gouvernance, la préfecture, le tribunal départemental, le service départemental du développement rural, l’inspection de l’éducation, le service de la douane que la brigade de gendarmerie, rien n’a été épargné. C’est durant ces événements qu’un jeune homme est tué par balle. Une mort que les populations mettent sur le dos des forces de sécurité qui sont intervenues. La thèse est rejetée par les autorités. Les enquêtes seront menées de façon brutale. Pendant des jours, Kédougou ressemble à une zone de non droit. Les populations dénoncent des descentes policières brutales, on évoque des cas de torture, etc. Une trentaine de manifestants finiront ainsi devant le tribunal. Les débats seront l’occasion d’étaler les raisons de leur colère.
Alors que les emplois attendus se faisaient désirer, les jeunes ont vu une vague de main d’œuvre affluer des autres régions pour s’imposer dans les zones minières. Or, il y a quelques années, lors d’un forum sur l’emploi qu’il avait présidé, le président de la République leur avait fait miroiter des perspectives d’occupation professionnelle qu’il voyait justement leur échapper. Les jeunes trouvaient aussi à redire dans la mise en œuvre du programme social minier. Doté de 3,5 milliards de francs CFA négociés par l’Etat, il devait servir à des investissements sociaux au profit des communautés dont les terres sont touchées par les exploitations minières. A cet effet, des besoins prioritaires avaient été identifiés et couchés dans un document validé par les élus locaux, les organisations de la société civile, les communautés minières et les services administratifs. Les applications escomptées ne suivront pas.
Parmi les avocats qui viendront pour la défense de la trentaine de jeunes mis aux arrêts, figurait Me Sidiki Kaba, président de l’Organisation internationale des Droits de l’homme. Au bout du compte, les peines allaient s’échelonner de 5 à 10 ans d’emprisonnement fermes. L’appel et les demandes de mise en liberté provisoire restent sans effet. C’est finalement une grâce présidentielle sort les jeunes de prison, peu avant les élections locales du 22 mars dernier. L’affaire avait alors pris une tournure politique. Aussi bien les partis d’opposition que la société civile s’étaient élevés contre les décisions judicaires, mais aussi sur la politique minière et la gestion du fonds minier. Jusqu’alors tenu dans des cercles confidentiels, le débat sur les questions minières occupait les devants de la scène, avec une obligation pour les autorités de s’expliquer.
Dans les sphères de l’Etat, on défend que le miracle de l’or aura bel et bien lieu. Dans le résumé non technique de l’étude d’impact environnemental et social du projet d’exploitation, on note que «l’augmentation du PIB, la réduction du déficit de la balance commerciale ainsi que la hausse des exportations», demeurent une certitude avec l’exploitation de l’or du Sénégal. A cet effet, la loi minière sénégalaise stipule une prise de participation de 10% d’actions gratuites, pour l’Etat, au capital de chaque société attributaire d’un titre minier. Et cette participation, pour l’Etat ou pour les privés nationaux, pourrait aller jusqu’à 30%, cette fois de façon onéreuse. Avec, cependant, ce bémol de la part du Directeur des Mines et de la Géologie, Dr Sylla : « Le problème, ici, est de savoir si les nationaux pourront suivre ce niveau d’investissement ». Le montant de la rente minière s’élève à 3% de la valeur carreau mine, et dans le cadre du projet d’exploitation en cours, les autorités parlent de 6,5 dollars de plus par once additionnelle.
Du Directeur des Mines et de la Géologie, on apprend que « les autorités ont opéré des prospections pour appréhender à l’avance le niveau des retombées ». Etant entendu que le Sénégal n’avait jusqu’ici pas encore pratiqué l’exploitation au niveau industriel, c’est à partir des similitudes entre les codes miniers malien et sénégalais qu’il avance « de fortes chances que nous soyons dans les mêmes fourchettes de 45-55, voire 40-60%, avec la majorité des parts pour le pays». Des ratios qui seront pratiqués après le remboursement, par les compagnies, de leurs dettes. Et Dr Sylla de préciser : « Nous avons négocié les taux de redevance et les niveaux d’imposition en connaissance de cause ». Autrement dit pour une exploitation bénéfique, malgré les nombreuses années d’exonération fiscale.
A cet effet, la redevance est fixée sur la base de 650 dollars l’once, dont le prix oscille aujourd’hui autour de 800 dollars sur le marché. A la question de savoir ce qu’il adviendra si le contexte international devenait plus favorable, le Directeur des Mines rétorque : « Nous pouvons être amenés à reconsidérer certaines choses. Nous pourrons taxer les super profits comme cela se fait ailleurs ».
Comme gage de transparence, les autorités avancent que toutes les recettes tirées de l’exploitation de ce projet et des projets à venir seront recouvrées par des agents assermentés et reversées au Trésor public. Et une partie de ces revenus servira à alimenter, selon des critères et modalités qui seront fixés par décret, un fonds de péréquation et d’appui aux collectivités locales pour des investissements, en ayant en vue celles abritant les opérations minières. Toutes ces informations pourraient avoir un caractère public dans la mesure où c’est l’Assemblée nationale qui vote le budget.
De l’avis de certains spécialistes, le pouvoir de génération d’effets induits est considérable pour l’industrie minière. «Il y aura pas mal d’emplois indirects à travers les nombreuses prestations de service», laisse entendre le Directeur des Mines et de la Géologie, qui évoque l’exemple de la fourniture en carburant et huile pour la centrale de 32 mégawatts mis en service pour le projet de SGO, ainsi que la fourniture en denrées alimentaires du millier de personnes devant habiter la cité minière. Par ailleurs, les emplois indirects, au-delà des 650 emplois directs notés dans le cadre de ce projet, pourraient dépasser le nombre de 2000 si l’on tient compte du fait que chaque emploi direct pourrait générer 4 emplois indirects. Ces emplois seront portés par des sous traitants. Ainsi, bon nombre de petites et moyennes entreprises officieront dans la zone, surtout quand des compagnies comme OROMIN, RAND GOLD et SORED MINES décideront elles aussi de passer à la phase d’exploitation.
Pour accompagner les besoins en main d’œuvre de ces nouvelles exploitations minières, les autorités ont annoncé la création d’une filière « Mines » au Lycée technique, industriel et minier de Kédougou, ainsi que d’un Collège des mines et de la métallurgie. En attendant, un rapport de l’Inspection Régionale du Travail et de la Sécurité sociale de Tambacounda, en date du 23 février 2009, relève que « pour les emplois non qualifiés (dans les mines), la quasi-totalité des effectifs est constituée par des autochtones », ce qui est en porte à faux avec l’idée répandue, qui a suscité des vagues de mécontentement ayant fini en émeutes en décembre dernier. Le rapport indique qu’au titre de l’année 2008, « pour la seule compagnie MDL, 1606 contrats (de travail) sont déposés et enregistrés » dans leurs registres.
Devant la révolte des jeunes et son impact au plan national, les autorités ont été cependant forcés à communiquer sur des dossiers jusqu’alors gérés en secret. Et même certaines compagnies minières ont dû s’expliquer sur leurs interventions en faveur des collectivités. Mais les «avantages» évoqués cachent mal les effets d’une exploitation minière dont on ne connaît pas encore tous les tenants et aboutissants.
Des producteurs et groupements de producteurs confient avoir perdu leurs champs face à l’arrivée des exploitants miniers. Certains soutiennent avoir bénéficié de compensations dérisoires, entre 15 000 et 45 000 F CFA. D’autres, à l’image de Tamba Soumaré, du village de Sabodala, disent n’avoir rien reçu. Le Directeur des mines parle d’une nécessaire réorganisation spatiale, liée à l’arrivée massive des populations et services. Mais les déguerpissements risquent d’entraîner des heurts. Pour des raisons culturelles, voire cultuelles et historiques, certains rechignent à quitter les terres qui les ont vu naître et où ils espèrent mourir.
Déjà, dans ces villages, les normes sociales établies commencent à se désagréger. Des vagues de migrants arrivent de tous les horizons, avec en bandoulière des comportements nouveaux peu propices à l’établissement d’une paix sociale durable avec les populations autochtones. L’alcool local coule à flots dans certains coins de Sabodala. A Tenkoto, un autre village proche, naissent de petits bistrots fréquentés les soirs par les travailleurs et autres orpailleurs traditionnels. Pour un rien, dans ces contrées naguère paisibles, on brandit une arme blanche et on menace de mort. La drogue dure et les armes à feu circulent, regrette Bambo Cissokho, le chef du village. La prostitution massive est aussi devenue réalité. Une flambée d’infections sexuellement transmissibles est notée à Tenkoto, capitale de l’orpaillage traditionnel. Alors que le taux de prévalence du VIH au niveau national est de 0,7 %, le médecin chef de la région annonce un taux local de l’ordre de 7%.
Les mêmes impacts néfastes sont notés sur l’environnement. Des arbres de grande valeur sont abattus pour les besoins de la construction de digues de retenues d’eau, d’installation des infrastructures minières et de construction de la cité minière ou encore de pistes d’accès. A l’époque, le chef du secteur des Eaux, Forets et Chasse avait sévi pour exiger le paiement, par MDL, d’une taxe de quelques 36 millions de francs CFA. Mais c’est fort peu face aux désastres qui se profilent pour la faune et la flore.
La carrière de granit du village de Makhana sera ainsi exploitée à l’explosif, fissurant des cases et décimant une partie du bétail des populations. Les opérations de sondage se poursuivent avec des trous de 300 à 400 mètres de profondeur. Pour produire 3 grammes d’or, il faudra broyer une tonne de roche et 6 tonnes d’or métal seront exploitées par an. Le cyanure, un produit ultra toxique, sera utilisé pour permettre à la roche de libérer le métal. A cela s’ajoute une incroyable pollution sonore.
Ces perspectives sont d’autant plus inquiétantes que jusqu’ici le fonds de réhabilitation des sites miniers n’est pas encore disponible. Secrétaire exécutif de l’ONG La Lumière, Ibrahima Sory Diallo s’en inquiète : « Ces compagnies sont loin d’être des philanthropes. Si par extraordinaire le cours de l’or chutait, elles vont partir et nous laisser entre les mains des sites dégradés qui ne serviront à rien et qui exposeront les populations. L’idéal c’est que les fonds soient disponibles, et que l’on réhabilite au fur et à mesure que les exploitations se font».
Sur toutes ces questions, les autorités sont interpellées. Des réponses étaient espérées avec l’inauguration, par le chef de l’Etat, de l’usine de Sabodala Gold Operations, avec la présentation du fameux premier lingot d’or. L’agenda politique électoral a faussé le rendez-vous.
* Boubacar Tamba est le correspondant de Sud Fm, une radio du Sénégal, dans les régions est et sud-est du Sénégal
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Tagged under Gouvernance SenegalLe 26 juillet 2007, à l’Université Cheikh Anta Diop, Nicolas Sarkozy prononce ce qui reste dans l’histoire comme le «discours de Dakar». L’Afrique y apparaît comme «hors du temps», seule responsable de ses malheurs, ancrée dans ses traditions dépassées et tournant le dos à ce que fait le monde de demain. Depuis lors, devant l’indignation collective, il y a eu mea culpa et tentatives de rectification. Sans convaincre. En visite au Sénégal la semaine dernière, Ségolène Royal a posé un autre regard sur l’Afrique. Extraits d’un discours.
(…) Ce n'est pas d'aujourd'hui que je parle de l'Afrique. À Villepinte, dans le discours d'ouverture de la campagne présidentielle (Ndlr : présidentielle française, en 2007), ce continent était au coeur de mes préoccupations ("De quoi souffre-t-elle l'Afrique ? D'une économie mondiale absolument débridée qui ne laisse aucune chance à des produits agricoles fragiles et incapables de rivaliser avec les politiques de pays bardés d'atouts financiers et technologiques !"). ??Elle était là aussi, l'Afrique, dans l'ouvrage coécrit avec Alain Touraine, Si la gauche veut des idées. J'y annonçais : "L'Afrique est notre avenir. Le développement de l'Afrique sera l'oeuvre des Africains", et dans Femme debout, écrit avec Françoise Degois. ??
Dans chacune de mes responsabilités, j'ai toujours pensé à l'Afrique. En 1992, ministre de l'Environnement, j'avais choisi le Mali comme pays partenaire d'actions communes environnementales. Devenue ministre de l'Enseignement scolaire, j'ai pris beaucoup de soin à intégrer le Sénégal dans des actions de développement commun de l'Éducation, comme la bibliothèque de Ouakam. Je pourrais vous donner bien d'autres exemples de cette préoccupation au long cours et de ce lien indéfectible qui me ramène toujours vers l'Afrique tant est forte ma conviction que cette alliance entre le continent européen et le continent africain est une chance à saisir pour équilibrer un monde multipolaire qui doit construire la paix et la prospérité.
C'est dire à quel point dans le contexte actuel de toutes les violences qui nous assaillent, crise économique brutale, dégâts environnementaux, désastres sanitaires, notre responsabilité est forte et notre capacité commune à oser les stratégies visionnaires qui nous donnent les clefs du monde d'après. L'Afrique, je ne l'ai jamais lâchée. C'est une conviction très profonde. Ce n'est pas seulement une conviction d'ailleurs, c'est une raison d'agir. C'est pourquoi aujourd'hui, présidente d'une région française, j'ai choisi comme principale coopération décentralisée, une région du Sénégal, la région de Fatick. Et cette coopération est si efficace, si exemplaire (j'y reviendrai), qu'elle vient d'être retenue comme le premier modèle de référence de coopération décentralisée par le programme des Nations unies pour le développement. ??
Voilà la démonstration politique par la preuve qu'il y a un lien très étroit, pour l'avenir de l'humanité entre le local et le global, c'est-à-dire entre les actions concrètes de terrain qui bénéficient directement aux gens et les échelons financiers à l'échelle des États et des organisations internationales qui doivent les permettre. ??Oui, il y aura un avenir pour l'humanité avec une Afrique forte, debout et respectée, partenaire d'une Europe forte, debout et respectée. ??Oui, je veux devant vous porter une parole de respect, de fraternité et de justice, celle qu'aurait dû porter le G20 en associant davantage l'Afrique dans son ensemble.
Au-delà des avancées positives qu'il faut saluer et qui viennent poser d'autres règles du jeu, pourquoi l'Afrique ne s'y trouve-t-elle pas ? Pourquoi avoir écarté un milliard d'habitants et un tiers des ressources naturelles de la planète ? Ce n'est ni juste ni efficace. Tout comme n'est ni juste ni efficace l'absence de ce continent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies ou encore sa sous-représentation dans les conseils du FMI et de la Banque mondiale. L'Afrique doit enfin avoir toute sa place dans les instances internationales, car nous avons besoin d'elle, de sa vision, de ses talents, de sa faculté de don, de ses idées. ??
Nous vivons une époque historique, avec une crise sans précédent, faite de drames, mais aussi d'opportunités. L'opportunité de nous en sortir en décidant des changements profonds et des valeurs nouvelles qui nous permettront d'inventer le monde d'après, un monde plus humain et plus juste. ??L'aménagement à la marge du système actuel ne permettra pas la sortie de crise. Les peuples doivent exiger de leurs gouvernants et de leurs élites qui n'ont su ni anticiper ni guérir qu'ils changent de logique. Partout, les peuples se révoltent. Il n'y aura pas de paix sans justice. Et il n'y aura pas de justice sans respect. La finance doit impérativement être mise au service de l'économie réelle et l'économie réelle au service des hommes et des femmes.
Une crise écologique sans précédent menace notre survie. Depuis 2000, le nombre de personnes touchées par des catastrophes naturelles a triplé. D'ici 2040, un milliard de personnes seront contraintes à se déplacer, victimes de la sécheresse, de l'appauvrissement des sols, de la hausse du niveau de la mer. La plupart seront originaires des pays en développement et du continent africain en particulier. Les forêts denses de ce continent sont menacées par la surexploitation des sols et par une agriculture intensive destinée non pas à nourrir les peuples, mais aux seules exportations.
En 2025, 750 millions de personnes vivront dans des zones désertiques. Aujourd'hui déjà, seule la moitié de la population africaine a accès à l'eau potable. Une crise financière et bancaire d'une ampleur inouïe provoque par ailleurs une crise économique et sociale mondiale. Cette crise, l'Afrique et les pays émergents n'en sont pas responsables et pourtant, ils en sont les premières victimes. Pour la première fois depuis 50 ans, le commerce mondial s'est contracté de près de 10 %. L'accès au financement pour des projets de développement a, lui aussi, été réduit de plusieurs milliards de dollars.
L'Afrique, trop souvent oubliée de la mondialisation, est aussi l'oubliée des plans de relance. Les bâilleurs du Fonds monétaire international, et en particulier les Pays du Nord, devront impérativement consacrer le triplement des réserves décidées lors du G20 aux pays en développement, notamment à l'Afrique. La boulimie financière, l'avidité de profit, la gloutonnerie d'argent ont conduit le monde au bord du précipice en inversant les valeurs, en prenant l'accessoire pour l'essentiel, en oubliant que le bonheur des êtres humains - éducation, santé, culture, alimentation, cadre de vie - doit impérativement passer avant tout le reste.
En oubliant ce principe fondamental "par le peuple, pour le peuple" qui est d'ailleurs aussi le principe de gouvernement de la République du Sénégal, nous voici tous entraînés collectivement vers le gouffre si nous subissons. Mais nous sommes nombreux, à l'échelle planétaire, à avoir les moyens et la volonté de réagir et à refuser de subir. Aujourd'hui, plus que jamais, nous devons être à la hauteur du défi que le siècle nous pose. Les forces de vie doivent l'emporter sur les forces de l'argent. Et d'abord, pour bâtir un monde commun, qui fait reculer la rupture intolérable qu'engendrent les inégalités dans la répartition des richesses.
Selon l'ONU, 2 % de la population mondiale possède 50 % de la richesse mondiale quand la moitié de la population doit se contenter d'à peine 1 % de cette richesse. La malnutrition est responsable de plus de la moitié de la mortalité infantile. Deux tiers des séropositifs dans le monde se trouvent en Afrique. Rien qu'en 2007, un million de personnes sont mortes à cause de la pandémie. Quarante millions d'enfants n'ont toujours pas accès à l'école et moins de la moitié des enfants en école primaire n'achèvent pas leur cursus alors même que, nous le savons tous, l'éducation est la condition absolue du développement. ??
Il existe un seuil de richesse, et un seuil de pauvreté, à partir desquels, ce qui est en cause, c'est l'unité même de l'espèce humaine. ??Certes, des progrès existent. Mais dans les pays pauvres, on le sait, la misère a doublé en 10 ans. L'aggravation de la pauvreté s'est traduite par les émeutes de la faim. ??Je le dis avec la plus grande solennité : cette situation n'est pas tenable. C'est terminé le temps où certains pensaient pouvoir s'en sortir en fermant les yeux sur le péril. Il est urgent que nous définissions ensemble, à l'échelle planétaire, d'autres façons de faire, d'autres formes de solidarité, d'autres transferts de richesse. ?Il est urgent que les pays du Nord tiennent enfin leurs promesses et respectent leurs engagements internationaux. En aucun cas, la crise ne doit donner prétexte à baisser l'aide au développement. ??
De quelle aide publique parle-t-on ? Aujourd'hui, elle se compose essentiellement des annulations de dettes et de prêts. La part des financements destinés à de nouveaux projets, elle, diminue. Ce qui a été donné d'un côté a été repris de l'autre. Je veux, pour mon pays, la France, et pour l'Europe, le courage de ne pas se payer de mots. Et l'honnêteté de ne pas tromper ceux qu'on prétend aider. Le respect commence là.
Lorsque j'étais à Belém (Ndlr : lors du Forum social mondial, en janvier dernier), j'ai entendu Lula dire qu'il en avait assez d'être convoqué dans les grandes capitales du Nord par de jeunes banquiers qui lui disent comment gérer son pays, alors qu'ils n'y ont jamais mis les pieds et savent à peine où il se situe. Sous la plume d'Aminata Traoré, j'ai lu que les Maliens en avaient assez que ceux qui n'ont jamais vu une boule de coton leur disent ce qu'ils devraient en faire. ??Dans les textes d'artistes comme Tiken Jah Fakoly ou le rappeur Didier Awadi, j'ai entendu la colère que provoque l'injustice. De nombreux universitaires et responsables politiques africains demandent que l'Europe tire la leçon d'accords de partenariats économiques qui ont échoué et qui sont perçus non comme une aide, mais comme un rapport de force. ?L'aide au développement ne doit plus être une version moderne de la charité, condescendante, assénant ses certitudes depuis Washington, Bruxelles ou Paris. Elle doit être construite avec, et non pas pour.
(…) L'aide au développement n'est pas un luxe de pays riche. C'est précisément parce que nous sommes tous confrontés, ensemble, au même moment, à la plus grave crise économique que nous devons agir ensemble. Car nul ne s'en sortira seul et encore moins contre les autres, mais les uns avec les autres. ??
Vous le voyez, il existe des raisons profondes d'espérer. J'aime cette phrase de Martin Luther King : "Il n'y a que quand il fait suffisamment sombre que l'on peut voir les étoiles." Une de ces lueurs est apparue récemment, aux États-Unis d'Amérique, avec l'élection de Barack Obama. Au-delà du symbole de cet homme noir, jeune, qui accède à la première puissance du monde et redonne une fierté à tous les hommes et femmes de couleur et, plus largement, à ceux qui se sentent opprimés, au-delà de ce symbole créateur d'espoir, il y a la politique américaine qui change radicalement. ??Son économie s'est effondrée comme une maison rongée par les termites depuis des années et qui s'écroule subitement. Une violence qui oblige l'Administration Obama à mener une révolution sur tous les fronts. Front intérieur avec la refonte du système financier, la loi sur les superbonus, l'investissement dans la croissance verte. Front extérieur avec un tournant dans les relations internationales, le dialogue.
Cette stratégie de la main tendue portera ses fruits, j'en suis convaincue. Dialoguer même lorsqu'il n'y a plus de mots pour le faire. Construire des médiations là où le dialogue est rompu. Voilà ce que doit être la diplomatie du XXIe siècle. Il y a ensuite le forum de Belém. L'altermondialisme n'a jamais autant mérité de porter son nom. Penser le monde différemment, faire le serment de dépasser tous les schémas, les lieux communs, les systèmes de pensée qui rapetissent, être créatif et réaliste à la fois. À Belém, comme à Washington, j'ai ressenti la même pulsation : celle de l'énergie vitale des peuples qui prennent les fausses vérités à contre-pied, se rassemblent, joyeux, sentant que le monde d'après se soulève.
Oui, je crois à la force citoyenne, la force du peuple qui se dresse, comme s'est dressé le peuple des outremers, autour d'un leader qui a porté la soif de justice et de respect : Élie Domota. Aucune atteinte à la dignité, aucune arrogance ne peuvent résister à la force de conviction et à la détermination d'un peuple qui a soif de respect et d'actions justes. ??L'écoute, la démocratie participative, la médiation font leurs preuves partout où elles s'appliquent. Là où l'écoute est défaillante, là où l'exaspération et la violence surgissent.
Plusieurs révolutions soufflent sur le monde et notamment une révolution des couleurs. Nous sentons bien que nous sommes à un tournant. Mais nous ne savons pas quel en sera le sens. ??Si bien que la question qui se pose à nous aujourd'hui, Sénégalais et Français, Africains et Européens, est celle-ci : Que faire naître ensemble ? Et comment le faire naître? ??(…) C'est (…) la fraternité qui nous permet de bâtir ensemble des solutions respectueuses de la planète que nous partageons. Vous avez autant, si ce n'est plus, d'atouts que nous avec l'énergie solaire pour réussir la croissance verte. Alors, vous imaginez comment nous pouvons être efficaces en unissant nos efforts et nos volontés. ??
Pour le meilleur et parfois, hélas, le pire, nos destins (Ndlr : Européens et Africains) ont été liés. Ils sont liés. Le pire : ce fut l'esclavage, cette "déportation la plus massive et la plus longue de l'histoire des hommes", comme l'a écrit Christiane Taubira dans l'exposé des motifs de notre loi de 2001 qui reconnaît ce "crime orphelin" pour ce qu'il fut : un crime contre l'humanité. Le pire, ce fut la colonisation, dont une partie de la droite, dans un projet de loi, a essayé de nous faire croire, en 2005, qu'elle eut des "aspects positifs". ??
Voici ce que je disais en 2005, au ministre de l'Intérieur à ce sujet : "La vive réaction de nos compatriotes des Antilles vous a permis de mesurer l'offense faite à la République par la loi adoptée par votre majorité, qui promeut une lecture révisionniste de la colonisation et heurte, dans l'Hexagone comme Outre-mer, celles et ceux pour qui l'adhésion à la France ne peut s'inspirer que des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, bafouées hier par le colonialisme et aujourd'hui par les discriminations. L'honneur de la République, c'est la lucidité d'une histoire partagée dans une France accueillante à tous les siens." ??
Permettez-moi d'être très claire. Qu'il y ait eu, à cette époque, des hommes et des femmes sincères de bonne volonté, cela est sûr. Mais on n'a rien dit quand on n'a dit que cela. Le problème est que la colonisation fut un système. Ce système doit être condamné pour ce qu'il fut : une entreprise systématique d'assujettissement et de spoliation. Ses séquelles doivent être combattues sans fléchir. Les colonisés n'avaient pas le choix. Le travail forcé et le code de l'indigénat étaient la règle. Et le mépris. Et le racisme. Et la violence d'un système qui fit les uns ployés sous le joug des autres. ??
Je veux rendre honneur à ceux qui, dans toute l'Afrique, se sont battus et sont morts dans un combat qui était le combat des Africains, oui, et de toute l'humanité. Et je suis fière qu'il y ait eu en France des consciences pour s'insurger et des militants pour se porter aux côtés de ceux qui luttaient pour leur indépendance. Ceux-là défendaient nos valeurs quand la colonisation en était la négation.
?Je crois que nous avons le devoir de poser les mots justes sur ce qui fut. Car les mots font plus que nommer : ils construisent la réalité et le regard qu'on porte sur elle. Nos plaies d'histoire ne sont pas toutes cicatrisées. Le devoir de mémoire n'a pas besoin de permission. Chacun s'en acquitte avec la subjectivité et l'héritage qui est le sien. Ce dont, en revanche, nous sommes collectivement comptables et responsables, c'est du droit à l'histoire et du devoir de vérité.
Ce droit à l'histoire et ce devoir de vérité, c'est ce qui permet de regarder les faits en face et de partager un récit qui ne soit pas ressassement du passé, mais moyen de le dépasser sans amnésie et de se projeter ensemble dans l'avenir. ??
Dans la dernière lettre qu'il a écrite à sa femme avant d'être assassiné, Patrice Lumumba a dit sa foi inébranlée dans l'établissement de la vérité historique : "L'Histoire dira un jour son mot. L'Afrique écrira sa propre histoire." Honneur aux maîtres de la parole qui conservèrent et transmirent. Honneur aux historiens de l'Afrique qui ont rappelé au monde que non seulement l'Afrique était le berceau de l'humanité, mais qu'elle était, avec l'Asie mineure, le berceau de la civilisation humaine. Honneur aux historiens de l'Afrique qui ont rappelé au monde l'existence des grands royaumes et des grands empires de l'Afrique. Honneur aux historiens de l'Afrique qui ont retracé les mille et une relations nouées bien avant la conquête, en des temps où le Sahara, la Méditerranée et l'océan Indien n'étaient pas des frontières, mais des points de passage et de mise en contact. ??
Quelqu'un est venu ici vous dire que "l'Homme africain n'est pas entré dans l'Histoire" (Ndlr : référence au discours de Nicolas Sarkozy à l’Université Cheikh Anta Diop, en 2007). ??Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n'auraient jamais dû être prononcées et qui n'engagent pas la France. Car vous aussi, vous avez fait l'histoire, vous l'avez faite bien avant la colonisation, vous l'avez faite pendant, et vous la faites depuis. Et ce que Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire ont magistralement accompli avec le concept "négritude", vous l'avez poursuivi avec le mot "Afrique ", cet étendard d'une dignité reconquise. ?
?C'est pour cela que les oeuvres des historiens Cheikh Anta Diop du Sénégal et de Joseph Ki-Zerbo du Burkina Faso constituent non seulement un sommet de la science, mais aussi un sommet de la lutte pour la liberté.
C'est pour cela qu'il était si important de démontrer comme ils l'ont fait que la Grèce ancienne devait tant à l'Égypte ancienne qui elle-même devait beaucoup à l'Afrique. Ils ont montré que les langues africaines permettent le même déploiement de la rationalité humaine que les langues européennes. ??
Il leur a souvent été reproché d'être partisans. En insistant sur leur engagement indépendantiste et panafricain, on a voulu mettre en doute la rigueur scientifique de leurs recherches. Mais aujourd'hui, chaque jour, les découvertes de l'égyptologie valident les thèses de Cheikh Anta Diop. Une certaine histoire européenne de l'Afrique a voulu dénier aux Africains la fierté d'être Africains. Et comme le pensait Lumumba, écrire c'est agir et agir c'est écrire.
Pour aujourd'hui, il est bon que se constituent, autant que cela est possible, des équipes mixtes de chercheurs africains et européens pour retracer le destin commun de l'Afrique et de l'Europe. Car c'est en élucidant ensemble les pages communes de nos histoires que nous pourrons écrire ensemble les pages communes de nos futurs.
Alors oui, il est temps que nous pratiquions davantage entre nous l'égalité vraie, loin des paternalismes, des misérabilismes, des ostracismes, loin des doubles langages qui masquent mal les doubles jeux. ??
Oui, la France doit honorer sa dette à l'égard de l'Afrique et que les Français doivent apprendre à l'école ce qu'ils ont reçu de l'Afrique. Quand notre territoire national fut envahi, l'Afrique fut un refuge et une aide pour les forces de la France libre. Les soldats africains ont contribué, sur tous les champs de bataille, à inverser le cours de l'histoire. Le 8 mai 1945, sans l'Afrique et les Africains, jamais la France n'aurait retrouvé sa liberté. Alors, comment oublier la sanglante répression menée au camp de Thiaroye contre des tirailleurs qui réclamaient simplement le respect, leur dû et le droit de porter leurs galons car ils croyaient qu'à l'égalité du sang versé devait succéder l'égalité des droits. Ils avaient raison. ??
Il y a des mots que le peuple français doit au peuple sénégalais et à tous les peuples africains qui ont souffert pour nous et par nous, ce sont des mots simples mais puissants, trois mots que j'ai envie de dire ici en tant que citoyenne et élue de la République française : Pardon. Merci pour le passé. Et s'il vous plaît, pour l'avenir, bâtissons ensemble. ?
?Je veux que nous ayons la force de reconnaître enfin tout ce que nous vous devons et tout ce que nous pouvons ensemble. ??Et c'est parce que j'aime la France, parce que je la crois suffisamment forte et généreuse, que je la veux capable de regarder son histoire en face. Je le veux capable d'assumer son devoir de vérité et son devoir de responsabilité. Nous devons créer ensemble, à l'échelle de nos deux continents, une "commission Vérité du passé et avenir commun" qui aurait accès à toutes les archives civiles et militaires, qui accueillerait tous les témoignages et qui aurait pour mission de dire le vrai, de pacifier les mémoires et de récueillir tous les témoignages. ??
La France républicaine mérite aussi que cesse ce qu'on appelle - et on sait ce que cela veut dire - la Françafrique et l'opacité de décisions prises dans le secret de quelques bureaux. ??
Nos pays doivent inventer une relation fondée sur le respect et l'intérêt mutuel. Je veux une France du respect, dénuée d'arrogance, ouverte, mais exigeante sur la défense des libertés démocratiques partout où il le faut. Il faut en finir avec cette idée fausse selon laquelle la démocratie et les droits fondamentaux n'auraient qu'un seul berceau, l'Occident.
Dans une conférence donnée récemment par Stéphane Hessel sur l'histoire de la Déclaration universelle des Droits de l'homme dont il fut l'un des rédacteurs, il avait donné la parole à Suleiman Bachir Diagne. Ce dernier rappelait que dans la Charte du Mandé du XIIIe siècle, ce "serment des chasseurs" qui se voulait aussi adressé au monde, on trouve une définition toujours actuelle des droits de la personne humaine.
Je veux rendre hommage au Sénégal, au Mali, au Ghana, au Bénin, au Liberia, à tous les pays du continent qui ont su s'ouvrir aux transitions démocratiques. Surtout, je veux rendre hommage à tous ceux qui, jeunes et moins jeunes, fidèles aux idéaux qui guidaient leurs aînés au moment des indépendances, se battent pour faire vivre leurs droits à la liberté, à l'égalité et à fraternité.
Pour nous, Français, cela veut dire que nous ne pouvons ni soutenir les dictatures, ni jamais abandonner les démocrates. Le refus absolu de l'ingérence dans les affaires intérieures d'un pays souverain ne signifie pas que l'on s'abstienne de lui demander des comptes toutes les fois que cela est nécessaire. C'est cela le dialogue entre égaux. ??La démocratie est un droit ; elle est aussi une chance. Je crois qu'elle est un facteur fondamental de développement économique et social. Partout où les citoyens prennent part aux décisions qui les concernent, les inégalités diminuent, et l'efficacité économique augmente. Nous devons favoriser toutes les initiatives pour faire de l'Afrique le continent du XXIe siècle. ??
La crise que nous traversons est mondiale, et c'est parce qu'elle touche tous les recoins de la planète, toutes les activités humaines, que nous allons la surmonter ensemble. Le temps est venu de la citoyenneté planétaire. Croyons pour cela aux forces de la vie. Ayons la certitude que le temps est venu de ne plus perdre un seul instant, de se consacrer corps et âme à jeter des ponts et non plus dresser des murs. Croyons aux hommes et aux femmes de bonne volonté, croyons à leur sincérité, leur créativité, leur courage, leur bon sens, leur espoir, leur aspiration à la paix : civile, économique, sociale, écologique, et à l'épanouissement personnel. Croyons à la défense des valeurs humaines comme arme politique à part entière. C'est la décision de placer coûte que coûte le progrès de l'être humain au coeur de toute action. D'en faire l'axe permanent et non plus la variable d'ajustement. ??
Le rôle de l'Afrique dans cette profonde mutation est majeur. Parce que l'Afrique a subi plus que tout autre endroit du monde, souffert plus que tout autre continent, elle peut imposer l'être humain au coeur du système et devenir un phare pour le monde. Qui mieux qu'elle peut saisir l'impasse de la déshumanisation, elle qui a subi à travers les siècles cette déshumanisation. C'est dans le feu qu'on forge les plus belles lames, c'est dans les larmes que l'on peut aussi forger les plus grandes joies. Alors imaginons ensemble, agissons ensemble, réussissons ensemble le nouveau monde qui vient. ??Faisons nôtre cette jolie phrase que j'ai entendue de la bouche des jeunes de Thiaroye (Ndlr : dans la banlieue dakaroise): soyons solidaires comme les grains de l'épi de maïs, forts comme le baobab, courageux comme le lion.
* Ségolène Royal est la première femme à avoir accédé au second tour d'une élection présidentielle française, qu'elle a perdu face à Nicolas Sarkozy, le 6 mai 2007.
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