CHRONIQUES
- Conférence de Sélingué sur le développement rural en Afrique.
- L’Afrique face aux illusions d’une nouvelle révolution verte.
- Le retour de la Révolution Verte ou la nouvelle alliance philanthropico-capitaliste en Afrique
COMMENTAIRES ET ANALYSES : Mamadou Goïta : «Nous avons manqué de vigilance devant la nouvelle révolution verte».
- La révolution verte, ou quand on dort sur la natte de l’autre.Tagged under GouvernanceNous sommes inquiets, en tant que paysans africains, que d’autres veuillent décider à notre place de ce que doit être le développement de l’Afrique. Surtout quand cela fait sans qu’on ne soit consulté, sans aucune coordonnation avec nous. Il est vrai que nous sommes pauvres, que nous avons des faiblesses, mais nous ne sommes pas dans une situation d’abandonner notre destin entre les mains des autres. Aujourd’hui donc, plus que jamais, face à la Révolution verte, face à l’agriculture liée au biocarburant nous prenons en compte l’adage qui dit que «tout ce qui se fait sans moi est contre moi.
L’urgence devant laquelle la société civile paysanne africaine se trouve, de devoir se mobiliser et s’opposer aux nouvelles politiques agricoles qu’on cherche à nous imposer découle essentiellement d’un fait : les gouvernements africains ont cessé d’être des forces de propositions alternatives ; elles ne s’approchent pas non plus des acteurs qui peuvent les aider dans une réflexion positive pour prendre les bonnes décisions. Si les décideurs africains prenaient le parti de consulter les organisations paysannes, de diagnostiquer avec elles les situations qu’on traverse et de faire ensemble les bons choix, à travers un processus participatif, la situation du continent changerait.
Les paysans africains qui vivent la pauvreté dans ses causes comme des conséquences, sont les mieux à mêmes de proposer les solutions qu’il leur faut. Ceux qui vivent dans les villages sont les mieux à même de développer ces villages. L’Afrique ne se développera pas par la stratégie du haut vers le bas. Seulement, quand les Etats reçoivent des financements et ne veulent pas qu’on sache ce qu’ils en font, ils ne peuvent que procéder ainsi. Aujourd’hui, dans la plupart des projets de développement, on assiste à des détournements d’objectif. Les fonds sont investis ailleurs que dans les domaines auxquels ils étaient destinés, en particulier au profit des communautés de base.
Aujourd’hui que les multinationales s’engagent derrière la révolution agricole qui s’annonce, le défi est encore plus sérieux pour la société civile paysanne dont la capacité de mobilisation est encore faible. Jusqu’ici il nous faut le soutien d’organisations du Nord pour nous mobiliser, structurer nos ripostes et mettre en œuvre certains aspects de nos plans d’action. Cette dépendance ne s’explique pas toujours. Les moyens financiers de notre indépendance d’action, il faut qu’on les crée. Il nous faut expliquer et convaincre nos populations de l’importance des batailles qui se mènent pour les impliquer dans la mobilisation des ressources. Certes, nos partenaires du Nord sont conscients de s’engager dans un combat qui nous est commun, mais c’est notre destin à nous qui se joue en premier.
Un autre défi est de savoir faire face aux déstabilisations politiques. Là où elles sont assez fortes pour pouvoir influer sur les décisions, les plateformes paysannes sont fragilisées par des dissidences organisées par le pouvoir. D’un mouvement unitaire, on passe alors à un émiettement des forces, avec des organisations sans base populaire qui, puisqu’elles sont promues et soutenues, de manière directe ou indirecte, par les pouvoirs publics, se positionnent comme des cadres de validation des politiques étatiques, sans considération leur pertinence ou de leur efficacité.
Plus de vigilance et de capacité de réactions et de propositions alternatives s’imposent, au moment où on assiste à un nouveau processus de colonisation. Nous imposer les OGM, tel qu’on le voit dans certains pays africains, c’est aller vers la dépréciation de nos propres semences pour nous mettre à la remorque des multinationales qui vous nous en imposer d’autres. Ce sera la mort d’un mouvement paysan dépendant et sans possibilité de décision. Le marché africain n’existerait que pour les multinationales sans doute qu’on ne recevrait que la poubelle de l’Europe, ce dont ses paysans ne veulent pas.
La situation qui menace est là même que celle qui se dessine avec les accords de partenariat économiques, tendant à ouvrir le marché africain à un libre échange inégal. Les conséquences, sur un plan économique plus large, on peut l’imaginer à travers l’invasion de l’Afrique par les produits chinois face auxquels l’artisanat local commence à étouffer. Le jour où il nous faudra compter que sur du lait hollandais uniquement pour nourrir nos enfants, parce que nous aurions cessé de produire par nous-mêmes, nous aurons fini de compromettre notre avenir.
La Révolution verte dont il est question, nous l’avons déjà vécue avec un lourd échec au Sénégal dans les années 1970-1980, avec la promotion d’une agriculture productiviste basée sur l’accroissement des moyens de production, sur l’utilisation de l’engrais à grande échelle, etc. Les sols ont été acidifiés, leur fertilité réduite, le couvert végétal atteint, etc. Certes, pendant une certaine période la production a été largement améliorée, mais à partir du moment où on a dit aux paysans que l’engrais n’était plus subventionné ou n’était plus gratuit, la machine s’est enrayée. C’était certes une révolution, mais elle a montré ses limites. Il nous faut donc revoir les choses par rapport à nos propres réalités. Car, comme le dit Ki Zerbo, «si tu dors sur la natte de l’autre, tu es en train de dormir par terre».
La révolution verte présente sans doute des côtés positifs, mais pour que ces aspects nous soient bénéfiques, il nous faut les adapter à nos besoins et à nos réalités. Il faut voir où est l’intérêt du petit producteur et de l’exploitation familiale. C’est une question de résistance, mais aussi d’alternatives à proposer.
La mobilisation paysanne doit viser les plus hauts niveaux de décision politique. De la même manière que la résistance face aux Accords de partenariat économique a pu donner des fruits, on peut s’opposer avec succès à ces nouvelles politiques. Il faut cependant que la synergie des forces se fasse au niveau national, avant d’aboutir à une mobilisation régionale, voire continentale, sur des bases communes. Or, sur les OGM, par exemple, les organisations maliennes sont de loin en avant par rapport aux sénégalaises et aux burkinabé, en terme de veille et de résistance.
Face aux enjeux actuels, il faut alerter, sensibiliser et mobiliser l’opinion au plus tôt. Il faut prendre les devants pour développer des alternatives, faire la promotion des semences paysannes, aller vers les paysans pour leur montrer que les traditions culturales dont ils ont héritées sont à garder et à transmettre aux générations futures, que les semences qu’on a toujours utilisées valent celle qu’on veut nous imposer et que la faiblesse de la productivité tient à d’autres facteurs.
* Sidy Bâ est conseiller politique du cadre de concertation des producteurs d’arachide ; il est membre du Conseil d’administration du Conseil national de concertation des ruraux du Sénégal.
* Ce texte est provient d’une interview accordée à Tidiane Kassé, rédacteur en chef de la version française de Pambazuka News
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
Tagged under Gouvernancehttp://www.pambazuka.org/images/fr/articles/51/fr47273mamadou.jpgPambaz… News : En décembre 2007, lors de la conférence des organisations paysannes d’Afrique, tenue à Sélingué, au Mali, le débat sur la révolution verte a été posé comme une priorité. Pourquoi pensez-vous qu’il y a urgence sur cette question ?
Mamadou Goïta : C’est comme le débat sur les changements climatiques, qui a permis de faire prendre conscience de l’ampleur du phénomène et de poser un œil critique sur les décisions prises aux niveaux national et international. Aujourd’hui, il importe de savoir pourquoi on veut pousser nos Etats à s’engager dans la révolution verte et les biocarburants, alors qu’on connaît les impacts négatifs que cela peut avoir sur la production alimentaire. C’est en ayant conscience de tout cela que nous avons décidé de nous engager dans une campagne internationale contre la révolution verte et de travailler à des alternatives crédibles dans le cadre des politiques nationales, régionales et internationales.
Le débat semble bien posé au sein des organisations paysannes, mais comment le porter au-delà, pour impliquer davantage les populations ?
En effet, que les populations sont mal informées des implications futures de ce qui se passe. Et même au niveau des organisations paysannes il y a encore du travail à faire. Nous avons eu à l’occasion, au cours de cette conférence de Sélingué, de réunir des acteurs qui, pour la plupart, son avertis des questions de l’heure, et pourtant les questions que nous avons abordées, relatives à la révolution verte ou aux biocarburants ne leur sont pas encore bien familières. Ce constat est inquiétant. Si ces acteurs, qui sont à l’avant-garde ne sont pas bien avisés par rapport aux grands enjeux du moment, alors que nos Etats sont en train de s’embarquer sur des pistes qui peuvent nous mener à la catastrophe, il y a lieu de s’alarmer.
Au-delà de s’alarmer, que faut-il faire ?
Nous devons arriver à constituer une masse critique de personnes bien informées et agissantes. Cette rencontre de Sélingué est une étape. La suite va consister à faire des restitutions au niveau local, à mobiliser, à impliquer les médias pour mieux informer les populations. Les documents présentés lors de cette conférence devraient être traduits dans les langues nationales pour toucher les communautés jusqu’à la base.
Que comptez-vous faire en direction des autorités qui se tournent de plus en plus vers la politique des biocarburants ?
Nous avons aussi décidé d’entrer dans un processus de dialogue politique avec nos gouvernants, nos décideurs, nos chercheurs. Il nous faut échanger avec eux pour leur faire part de nos inquiétudes, leur faire comprendre qu’il ne sert à rien de s’opposer les uns les autres sur ces enjeux du moment. Il s’agit plutôt de savoir où se trouve notre intérêt commun, partager nos idées et prendre les décisions les meilleures pour l’intérêt de nos populations.
Où se trouve cet intérêt commun ?
Quand on prend la question des changements climatiques, il suffit de regarder autour de nous. Dans le passé, un paysan malien planifiait sa production en fonction du début et de la fin de la saison pluvieuse. Tout le monde savait qu’à partir du mois de mai, il fallait préparer les champs pour semer en juin ; dans tous les pays du Sahel on récoltait pendant la période de septembre-octobre. En 2007, la saison des pluies a commencé en fin juillet ; un tel décalage est perturbant. Autre signe : regardez les niveaux des cours d’eau, voyez les niveaux des températures. Il y a quelques décennies, il fallait porter des pull-overs pour aller à l’école pendant les mois de novembre-décembre, aujourd’hui nos enfants n’en ont plus besoin parce que ce froid n’existe plus au Mali.
Ce sont autant de choses qui poussent à devoir à agir et on ne peut le faire que si les gens prennent conscience des intérêts divergents qui structurent le monde : les nôtres et ceux des autres. Avec l’Alliance pour la révolution verte en Afrique (AGRA – Alliance for Green Revolution in Africa), on sait aussi que des orientations ont été dégagées, que des études se font, que des projets sont financés et des équipes sont en place. Mais cette politique n’a aucune orientation pratique. On entend les responsables d’AGRA dire : «Nous voulons développer l’agriculture africaine, nous voulons travailler sur les semences, sur les politiques semencières, sur l’eau, sur le savoir paysan, sur la fertilisation des sols, etc.». Mais quelles sont les actions entreprises aujourd’hui dans ce sens ? Rien de ce à quoi on pouvait s’attendre.
A quoi vous attendiez-vous ?
On a pensé, au départ, qu’il s’agissait d’idées à partir desquelles on allait construire ensemble, eux et nous, avec les petits paysans et les organisations de la société civile qui les accompagnent, avec les chercheurs, etc. Mais que voit-on aujourd’hui ? On se retrouve au Mali avec deux projets financés sur la production de semences de maïs et de riz, alors que notre travaille sur d’autres projets rizicoles sur lesquels nous sommes assez avancés dans la vulgarisation. A partir de là, pourquoi perdre des investissements dans d’autres spéculations ? Même chose pour le maïs, à propos duquel il y a un nouveau projet dont nous n’avons pris connaissance qu’en octobre 2007. D’ailleurs, c’est à partir de là que nous qui avons invité les Fondations Gates et Rockefeller à nous rencontrer pour s’expliquer sur ce qu’ils étaient en train de faire.
Vous vous trouvez en somme devant le fait accompli ?
Absolument. Ce ne sont plus des idées que nous sommes en train de combattre mais des actions. D’où l’urgence de mener un travail d’information et de sensibilisation pour que les décideurs de nos pays puissent comprendre et réagir. Il faut le faire maintenant. Demain il sera trop tard.
Comment justifier le faible niveau d’informations de la société civile et des producteurs, pour un projet qui est en phase de matérialisation ?
Plusieurs phénomènes expliquent cela. Derrière AGRA il y a des multinationales qui tirent les ficelles. On sait ce que représente pour elles le secret scientifique, l’information stratégique. C’est la raison pour laquelle, dans nos pays, le niveau d’information était quasi nul. Les choses se discutaient et se décidaient ailleurs. Ceux qui en savaient quelque chose l’expliquaient mal, car ils ne maîtrisaient pas les enjeux cachés derrière ce qu’on leur disait. Ils ne voyaient qu’une chose : ces gens (Ndlr : les fondations Gates et Rockefeller) vont investir 150 millions de dollars sur cinq ans pour sortir l’Afrique de la pauvreté et de la faim.
Qui avait cette information ?
Les chercheurs… Un grand responsable d’AGRA, au niveau régional, nous a dit que pour des raisons logistiques il leur était impossible d’aller jusqu’aux paysans pour les consulter. Ils se sont donc limités à échanger avec les chercheurs, sous le prétexte que ces derniers connaissent les besoins des paysans et peuvent s’exprimer pour eux... Vous voyez l’esprit qui est derrière cette entreprise ! Donc si la société civile est mal informée, c’est parce qu’il y a eu des manœuvres secrètes autour du processus. Il faut aussi dire que certains qui avaient l’information dès le départ et ont cherché à en parler n’ont pas été pris au sérieux.
Quand est-ce que vous avez été averti de ce qui se préparait ?
Il y a un peu plus d’un an, en 2006. J’ai essayé d’attirer l’attention sur cette deuxième version de la révolution verte qui se préparait, sans trop parvenir à mobiliser autour de cette question.
Pourquoi ?
Vous savez, l’Afrique fait l’objet de nombreuses sollicitations ; elle se trouve face à tellement d’enjeux qu’il est difficile parfois de trouver oreille attentive. Nos autorités sont plongées dans les négociations sur les accords de partenariat économique avec l’Union européenne, il y a la question de la dette, de l’AGOA (Ndlr : accord sur le commerce avec les Etats Unis), des biotechnologies, etc. Il y a beaucoup de dossiers sur lesquels les propositions viennent des autres, que l’Afrique doit maîtriser pour pouvoir négocier. Il était difficile de faire réagir sur un problème de plus.
Y a-t-il des pays qui ont des positions que vous estimez positives à propos de la révolution verte ?
Nous avons essayé de faire le tour de l’Afrique de l’Ouest. Malheureusement, parmi les décideurs, peu savent ce qu’est la révolution verte, ce qu’est l’AGRA. Leur manque d’information est déjà un problème. Mais certains, après nous avoir écouté, ont décidé de contribuer à nos démarches. C’est le cas au niveau de la Guinée-Bissau, où nous avons rencontré le président de l’Assemblée nationale et le ministre de l’Environnement et des Ressources naturelles. Ils sont disposés à collaborer avec la société civile bissau-guinéenne autour de ces questions. Les autorités de ce pays étaient en phase de boucler le processus de mise en place du projet, mais après avoir étudié les documents que nous leur avons présentés, ils ont décidé de tout mettre en stand by pour que la société civile puisse donner son avis. Ils ont promis de traduire en français les documents qui sortiront de cette réflexion pour nous les envoyer, afin que nous puissions donner notre opinion.
Mais il ne faut pas se leurrer ; il ne suffit pas de convaincre un pays pour le préserver. Si la Guinée-Bissau a un problème avec sa biodiversité, le Mali, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, etc., sont sous la menace. Avec les échanges qui existent entre nos pays, avec les marchés frontaliers, les semences circulent. Il faut donc des réponses régionales, voire continentales. Au Mali aussi, on a discuté avec les autorités qui commencent à prendre conscience du phénomène. Un haut responsable nous a d’ailleurs avoué toutes les pressions dont ils sont l’objet. Selon lui, il n’y a pas un seul jour où des propositions pressantes d’introduction des Ogm ne tombent sur la table. Si ce n’est un appel au téléphone depuis l’extérieur, c’est quelqu’un qui se présente à son bureau. Sa conviction s’est alors faite d’elle-même et il s’est dit qu’on n’a pas besoin de faire tant de pressions pour convaincre d’une bonne chose. Dans d’autres pays on peut aussi citer des alliés bien avisés par rapport à ce qui se trame ; qu’ils soient dans le monde de la politique ou de la recherche.
Et dans les pays où les discussions n’aboutissent pas, quelle pourrait être votre démarche ?
Notre réseau, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGENA), est toujours engagé dans une dynamique de dialogue. Nous pouvons faire des pétitions, nous pouvons organiser des marches, mais le primat, dans notre agenda, reste le dialogue politique. Au niveau du Mali, nous avons eu plus de quatre séances d’informations au niveau de l’Assemblée nationale, deux au niveau du Haut conseil des collectivités territoriales, sans compter les rencontres avec le Conseil économique et social et les débats menés avec les chercheurs. Il en est de même avec le président de la République et le Premier ministre.
Arrivez-vous toujours à vous faire entendre ?
Non. Parfois des décisions sont prises à l’encontre de nos avis. Mais nous sommes optimistes dans nos dialogues, car il y a eu des moments où nos discussions avec les autres composantes ont abouti à des coalitions fortes pour des actions décisives. Ce fut le cas lorsque la Banque mondiale avait voulu arrêter tous ses programmes au Mali, parce que le gouvernement ne voulait pas réduire les prix aux producteurs de coton.
Au-delà de cette approche-pays pour le plaidoyer et l’action, y a-t-il des initiatives au niveau régional ?
On entend bâtir des coalitions nationales fortes pour aller ensuite au niveau régional. La COPAGENA est présente dans les huit pays de l’Union économique monétaire ouest-africaine, en plus de la Guinée. Nous soutenons toutes les initiatives prises au niveau des pays. Là où il y a des mobilisations, des délégués viennent des autres pays pour les soutenir. Par exemple, en novembre 2007, quand nous avons organisé la journée d’informations sur l’AGRA, nous avons invité des participants de tous les autres pays. C’est ensuite que, collectivement, nous avons rencontré les délégués de la Fondation Gates et de la Fondation Rockefeller, pour leur faire comprendre que nous sommes dans un processus régional et que les questions qu’ils veulent débattre avec la société civile malienne sont les mêmes que celles qui se posent dans les autres pays de ce projet.
Y a-il des plans d’actions qui se dessinent au niveau régional ?
Cette conférence de Nyéléni (Ndlr : le centre Nyéléni est le lieu où s’est tenue la manifestation, dans le village de Sélingué) a déjà esquissé des plans d’actions sur la révolution verte, sur les changements climatiques. En dehors des journées d’information ou la campagne internationale que nous envisageons de mener, des outils sont sortis de cette rencontre, que nous comptons exploiter pour la sensibilisation. On ira jusqu’à essayer de mobiliser l’opinion publique aux Etats Unis, en Europe, en Asie, pour soutenir l’Afrique dans sont combat.
Est-ce qu’il y a des dates, des événements qui vont être mis à profit ?
La semaine prochaine (Ndlr : l’entretien a eu lieu en début décembre 2007), il y a une conférence des parties sur la convention sur la diversité biologique qui se tient en Chine. Certains de nos membres y sont présents. Ils attendent qu’on leur dise les positions que nous avons arrêtées ici, pour qu’ils puissent les défendre au cours de cette rencontre. En mai 2008 aussi, nous visons la rencontre de Bonn qui sera consacrée à l’alimentation et à la biodiversité. Ce sera l’occasion de montrer que nous autres, Africains, nous nous soucions aussi de la biodiversité et que la manière dont certains veulent la gérer ne répond pas à nos préoccupations, à nos intérêts. La société civile africaine se prépare à cette rencontre. Je suis membre du comité international chargé de sa préparation et nous sommes en train de définir les thématiques à poser ainsi que les stratégies à développer à cette occasion.
La session des ministres de l’Organisation Mondiale du Commerce qui se tient en 2008 sera aussi une occasion de mobilisation, tout comme les différentes rencontres prévues dans le cadre du Forum social mondial.Comment expliquer le fait que l’Afrique est aujourd’hui au centre de tant d’enjeux, alors qu’on la présente comme la terre de toutes les misères, avec un poids quasi nul dans les échanges économiques mondiaux ?
Malgré tout ce qu’on dit, l’Afrique est aujourd’hui la solution pour les autres. Elle dispose de ressources importantes, même si elle a été pillée pendant des siècles. L’Afrique offre aussi un marché de plusieurs centaines de millions d’habitants qu’on veut habituer à certains modes de consommation pour pouvoir les inscrire dans les filières de distribution. Les marchés européens et américains sont devenus plus difficiles d’accès aux multinationales, à cause des normes draconiennes de protection qui rendent plus chers les coûts de production, alors on se tourne vers l’Afrique où ces barrières n’existent pas.
L’Afrique devient donc le marché du futur, l’espace où il faut investir. Un des enjeux du biocarburant dans lequel on veut pousser les Africains est là : n’ayant plus de terres ou produire, l’opinion publique occidentale n’acceptant qu’on prenne les cultures destinées à l’alimentation pour faire du biocarburant, on se dit que l’Afrique peut constituer une terre à coloniser. Ainsi tous les regards sont portés sur nos terres, sur nos ressources en eau qui constituent une bonne partie du potentiel mondial ; car ailleurs elles se raréfient au point que d’aucuns pensent que la prochaine guerre mondiale sera une guerre de l’eau. En Afrique, nous avons non seulement les plus grands bassins au monde, mais des bassins moins pollués que les autres.
Je peux y ajouter que si l’Afrique est le continent de la misère, c’est aussi le continent où l’air est le moins pollué. En dehors de l’Amazonie, les grandes forêts tropicales sont en Afrique. Le pétrole africain est celui de l’avenir, en particulier avec le Nigeria. Pour toutes ces raisons, certains cherchent à jouer sur la misère actuelle du continent pour nous engager dans un nouvel asservissement.
Mais à vous entendre, il y a une faible prise de conscience de ces enjeux.
Il y a peu de gens qui s’arrêtent, qui analysent et qui essayent d’avancer. Trop de sujets nous interpellent en Afrique, que j’ai cités tout à l’heure, alors que les ressources humaines manquent. Quant à nos Etats, ils ont souvent les mains liés par des accords qui les empêchent de s’engager dans certaines voies, de réagir sur un certain nombre de questions. Certes, le mouvement social est libre de ses réflexions, mais il n’est pas le décideur. Nous questionnons, nous interpellons, nous informons, nous formons, mais c’est à l’Etat qu’il revient, en dernier lieu, de se déterminer, de voter des lois, de prendre des décrets. A la limite, nous pouvons juste être des forces de pression en jouant sur la mobilisation sociale.
Où sont les meilleurs alliés de l’Afrique dans ce combat ?
Ils sont sur tous les continents, dans tous les secteurs. Que ce soit des décideurs ou des membres de la société civile. Pour que cette conférence de Nyéléni puisse se tenir, il y a eu le soutien de fondations américaines. Elles sont une soixantaine d’organisations qui, quand nous avons posé le débat avec les Fondations Gates et Rockefeller, ont pensé que nous devions continuer la réflexion sur les positions que nous défendions. Mieux, elles ont interpellé ces deux fondations à travers des lettres ouvertes.
Des alliés, nous en avons aussi au niveau du Parlement européen, qui sont déjà engagés avec l’Afrique dans la dénonciation des Accords de partenariat économique. Ce sont eux qui nous envoient parfois des documents d’information et d’alerte.Jusqu’à quel point l’Afrique peut compter sur ces alliés ?
Nous savons bien sûr qu’il y a des limites. Pour ces alliés, il arrive toujours un moment où il se pose un conflit d’intérêt, un moment où chacun devient patriote et s’aligne sur les positions de son pays, de son groupe. C’est pour cela que, dans cette lutte, nous les avons à nos côtés mais pas devant nous.
Au-delà de la contestation, avez-vous des propositions alternatives ?
Elles sont certes faibles et méritent d’être renforcées, mais elles existent. De plus en plus d’Africains avancent des alternatives. L’Institut de recherche pour les alternatives au développement (IRPAD), basé au Mali, travaille dans ce sens. Il y a des milliers d’idées que nous ne pouvons prendre en charge, mais le plus important demeure l’autonomie d’action qui repose sur une capacité financière que nous n’avons pas toujours en Afrique. C’est valable pour les Ong, pour les instituts de recherches, etc.Quand on entend parler des négociations sur le commerce ou encore de révolution verte, on a l’impression que l’Afrique est sous la menace d’une nouvelle colonisation de la part de «soi-disant partenaires». Dans le cas présent, on met davantage à l’index les multinationales. Qu’est-ce qui change ?
Cette colonisation par les multinationales sera plus pernicieuse, plus dangereuse. C’est comme si on mettait maintenant le fusil dans les mains d’un tireur d’élite. Les multinationales ont le pouvoir économique et s’arrogent le pouvoir politique en corrompant les politiciens. Les arguments financiers dont ils disposent sont autrement plus efficaces que les manœuvres politiques dans lesquelles on a longtemps enfermé l’Afrique, avec lesquels on a diverti les Africains. Ce à quoi on assiste aujourd’hui est une nouvelle étape, peut-être la dernière, d’un piège qui se referme sur nous.
Au début, les partenaires extérieurs avaient tout misé sur l’Etat. Dans les années 1970-80, on a décrété la faillite de cet Etat accusé de corruption, de bureaucratie, de mauvaise gestion, pour faire croire aux Ong qu’elles sont les seules à avoir une crédibilité sur laquelle on pouvait compter. On a dépouillé l’Etat pour tout donner à ces organisations. Aujourd’hui que les Ong ont fini de comprendre les intérêts cachés de leurs partenaires au Nord, on les disqualifie pour introduire un nouvel acteur, l’acteur logique qu’est le secteur privé. C’est ainsi que les multinationales se positionnent comme des acteurs centraux du développement ; mais ils vont détruire tout le tissu social dans nos pays.
Comment tout cela se traduit dans le domaine de la révolution verte ?
Quand on regarde la carte du marché mondial des semences, par exemple, on se rend compte qu’elles étaient six ou sept multinationales à tout régenter, il y a quelques années. Il n’y en aura plus que trois, d’ici 2010, pour contrôler 70% des ressources externes de semences qui vont circuler dans le monde et 90% des intrants. Un jour, un grand Pdg aura le monde entier entre ses mains, pour décider quoi semer, quoi manger. On se réveillera alors trop tard pour se rendre compte qu’avec l’Etat et les Ong on avait à qui parler, et que désormais il n’y a plus rien en face de nous. Une multinationale n’a pas de visage…
Comment expliquer cette conjonction entre des fondations qui sont d’habitudes mues par des buts philanthropiques et des multinationales animées par le profit ?
La dérive est venue d’une stratégie développée par les multinationales pour se donner bonne conscience. On ne trouve plus aucune multinationale qui n’ait pas sa fondation. Bill Gates a fait du bon travail en termes d’avancées technologiques avec l’informatique ; aujourd’hui elle a sa fondation. Syngeta, la deuxième multinationale sur le marché des semences après Monsanto, avec un budget qui dépasse celui de tous les pays d’Afrique de l’Ouest, a une fondation qui est son bras armé. C’est à travers elle qu’elle fait de la charité, qu’elle offre des semences aux paysans ; mais il s’agit de semences non adaptées avec lesquelles, l’air de rien, la société fait des expérimentations. C’est à travers ces fondations qu’on élimine les ressources génétiques de nos pays pour planter à leur place des neems ou des eucalyptus, et s’en servir à des fins de recherches au nom de la fondation. C’est à travers ces fondations qu’une multinationale offre une école à un village avec force publicité, alors que dans un autre domaine, tenu secret, elle a déjà pillé le même village.
D’ailleurs, les multinationales de semennces sont mises ensemble pour créer Crop Life, dont le Conseil d’administration est constitué par leurs représentants. Or Crop Life a un statut d’Ong qui lui permet d’agir en souterrain et même de financier certaines de nos institutions sous-régionales comme l’UEMOA, dans le domaine de la biosécurité. C’est aussi un moyen par lequel les multinationales ont démultiplié leurs capacités d’infiltration des mouvements sociaux qui leur sont opposés. Dans les réunions des Ong où on élabore les stratégies, Crop Life est là.
La rencontre de Sélingué a donc pu être infiltrée ?
Nous avons été vigilants sur ce plan. Les fondations Rockefeller et Gates m’ont écrit pour pouvoir participer. Elles ont rempli les fiches à cet effet. Elles voulaient être là pour écouter et avaient même sollicité de pouvoir s’adresser à la conférence pour expliquer ce qu’est l’AGRA. Elles ne sont pas venues parce qu’on leur a dit non. On leur a expliqué qu’il s’agissait d’une réunion interne au cours de laquelle nous voulions réfléchir sur ce qu’elles étaient en train de faire. Si maintenant elles veulent dialoguer avec nous, on trouvera un autre espace pour le faire.
Comment expliquer que Koffi Annan se retouve à la tête du Conseil d’administration d’AGRA ?
Je ne sais pas… Je pense pas qu’il ignore les enjeux. D’ailleurs, la première déclaration qu’il a faite après sa nomination à ce poste, ce fut pour dire qu’il n’y aura pas d’OGM dans le panier d’AGRA. Pour prendre cette position d’entrée, il avait sans doute lu les positions dégagées par la société civile. Tous les bureaux d’AGRA en Afrique de l’Ouest se sont aussi alignés sur la position avancée par M. Annan. Mais est-ce que ce dernier maîtrise ce qui se passe ? Car au Kenya, le laboratoire de biotechnologie financé par AGRA travaille dans la philosophie de la révolution verte. Idem avec les laboratoires que les Etats Unis soutiennent en Egypte ou que la France appuie au Sénégal. A quoi s’ajoutent tous ces étudiants africains qu’on est en train de former à l’Université de Legon au Nigeria ou de Durban en Afrique du Sud, pour qu’ils puissent être les porte-flambeaux des multinationales.
Soit M. Annan sait ce qui se passe mais a besoin de travailler après avoir quitté les Nations Unies, soit il n’a qu’une part de l’information et en ignore l’autre. Peut-être aussi pense-t-il qu’il s’agit d’une chose qui peut être utile à l’Afrique. Quoi qu’il en soit, la COPAGENA lui a adressé une lettre pour lui dire notre incompréhension, tout en le félicitant à propos de sa première déclaration contre le Ogm. Nous lui avons aussi dit que nous souhaitions le rencontrer.
* Mamadou Goïta est le président de la Coalition contre les OGM et pour la protection du patrimoine génétique au Mali
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
Tagged under GouvernanceEn septembre 2006, la Fondation Bill & Melinda Gates et la fondation Rockefeller se sont associées pour lancer AGRA (Alliance pour la Révolution Verte en Afrique) une alliance de 150 millions de dollars pour une Révolution Verte en Afrique. Pour rectifier les échecs de la dernière Révolution Verte en Afrique, Gates et Rockefeller se sont promis, à travers cette initiative, d’améliorer les conditions de vie des pauvres paysans du continent en investissant dans la technologie appropriée, les méthodes agricoles efficaces et dans un réseau de petits boutiquiers pour vendre des sachets de graines et d’engrais améliorés. Fort simple dans son élaboration et sa présentation, AGRA représente, au niveau mondial, l’effort international renouvelé pour relancer les institutions agricoles de recherche épuisées par les échecs du passé et introduire les produits de la nouvelle Révolution Verte à travers l’Afrique subsaharienne. Mais que propose AGRA pour réussir là ou les autres ont échoué ?
Cet étalage complexe d’intérêts institutionnels et financiers, derrière Gates et Rockefeller, comprend des organisations d’aide multilatérale et bilatérale, des instituts de recherche nationaux et internationaux, ainsi qu’une poignée de puissants monopoles de semences, produits chimiques et engrais sur lesquels repose la totalité de l’avenir financier de la nouvelle Révolution Verte. Les fondations Gates et Rockefeller pensent qu’AGRA peut attirer l’industrie, les gouvernements et autres philanthropes à investir dans l’agriculture africaine, pour un nouvel essai d’offensive alimentaire en Afrique.
La nouvelle Révolution Verte diffère fondamentalement de la première, introduite entre les années 1970 et 80. Cette fois, c’est le secteur privé et non les gouvernements qui ont le rôle principal. Cette nouvelle Révolution Verte se concentre sur des produits africains comme le tubercule et le plantain, plutôt que sur des denrées mondiales comme le riz, le maïs, et blé. Cette fois, les programmes conventionnels de reproduction des récoltes mis en place vont établir les bases génétiques et industrielles pour le développement des récoltes génétiquement modifiées. De plus, les compagnies de graines et d’engrais ayant pour but de bénéficier de la Révolution Verte sont moins nombreuses, et à cause de la biotechnologie sont plus importantes et intégrées verticalement dans le marché, vendant à la fois des graines et des intrants agricoles (énergie, engrais, matériels). En effet, deux compagnies seulement, Monsanto et Syngenta, contrôlent 30 % du marché mondial de graines.
Ces multinationales, avec d’autres, vont investir les marchés africains grâce à l’aide de CGIAR (Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale), de l’USAID (Agence des Etats-unis pour le développement International), de la coopération britannique pour le développement international (DFID) et même des “Village Millennium” de Jeffrey Sacks.
Mais ces institutions, à travers de nombreux instituts agricoles nationaux, ont échoué pendant trente ans lors de la mise en place de la première Révolution Verte en Afrique. En effet, avec AGRA, Gates a repris là où des philantropistes (Rockefeller, Sarakawa 2000) et des politiciens (Jimmy Carter, Bill Clinton) se sont essoufflés.
De nombreuses raisons ont été avancées par les institutions des pays du Nord pour expliquer l’échec de la première Révolution Verte : manque de fertilité des sols africains, des terres trop irrégulières, un manque d’infrastructures, des institutions de recherches faibles, des pratiques culturales trop traditionnelles… Nulle part, bien sûr, les as de la Révolution Verte ne questionnent les hypothèses, les prémisses ou les technologies de la Révolution Verte elle-même. Tout comme ils refusent d’admettre tout échec social, économique ou environnemental en Asie, en Amérique Latine et même dans quelques régions d’Afrique, où la Révolution Verte a été implantée avec “succès”.
Il existe une large documentation qui démontre le fait que la première Révolution Verte a élargi le clivage entre les fermiers riches et pauvres, a dégradé les écosystèmes agricoles tropicaux, exposant les fermiers déjà vulnérables à des risques environnementaux plus importants. Ce qui a conduit à la perte de variétés de graines, de plantes et de la biodiversité, bien que ceci représente les fondements de subsistance pour les petits exploitants et pour la viabilité environnementale de la région.
Mettons cependant ces considérations de côté pour le moment et posons-nous la question de savoir que propose AGRA pour réussir là ou les autres ont échoué ?
Nouvelle alliance pour un capitalisme innovant
Cette année, lors de son apparition spéciale au Forum Economique Mondial à Davos, en Suisse, Bill Gates a donné sa réponse à la question : un capitalisme innovant. Il a expliqué aux experts financiers mondiaux qu’il s’agit d’une «approche dans laquelle les gouvernements, les entreprises, et les organisations à but non lucratif travaillent ensemble pour étendre l’impact des forces du marché afin qu’un plus grand nombre de personnes fasse des bénéfices ou gagne une certaine reconnaissance, et ce en travaillant pour atténuer les inégalités mondiales. »
Gates reconnaît que le capitalisme n’est pas très bénéfique pour les pauvres. Il l’explique par le fait que sur le marché international il n’existe pas de motivations réelles pour vaincre la pauvreté et la faim - ce raisonnement, bien sur, ignore de quelles manières les marchés internationaux ont, en fait, provoqué la faim et de la pauvreté, mais laissons également cet argument de côté pour le moment… Gates suit une approche néolibérale plutôt standard pour résoudre les problèmes de motivation du marché, en insistant sur le fait que le marché reste toujours le moteur principal pour une transformation sociale. La difficulté est de persuader ceux qui, sur le marché, ont cette puissance, qu’éliminer la faim est dans leur propre intérêt. Pour répondre à ce défi, Gates invite ses compatriotes capitalistes à prendre en considération les bénéfices de la reconnaissance sociale, et même de profits éventuels, comme étant les motivations manquantes du marché pour que le capitalisme profite à tous.
« La reconnaissance, dit Bill Gates, améliore la réputation de la compagnie et attire les clients ; mais surtout, elle attire des gens bien vers l’organisation. C’est-à-dire que la reconnaissance déclenche des récompenses sur le marché pour un bon comportement. Dans les marchés ou les bénéfices ne sont pas possibles, la reconnaissance est un présupposé ; quand les bénéfices sont possibles, la reconnaissance est une valeur ajoutée. » La reconnaissance de ces bonnes actions faites par des capitalistes va créer des marches nécessaires pour apporter aux pauvres les bénéfices du capitalisme, et par conséquent inaugurer un nouveau système que Gates nomme « capitalisme innovant ».
Cette même semaine à Davos, le presque retraité président de Microsoft a joint les gestes à la parole, en donnant à nouveau 306 millions de dollars à AGRA. De n’importe quel bord que l’on soit, cette reconnaissance est énorme. L’image positive véhiculée par l’altruisme de la fondation Bill et Melinda Gates a bénéficié à tout un monde associé à AGRA, de CGIAR à Monsanto, en passant par Dupont et Syngenta. Cette « valeur ajoutée » est calculée pour rendre le marché subsaharien attractif auprès des corporations mondiales très puissantes, habituées à une hausse de profit de 25% et 40% par an. Les pauvres n’ont pas beaucoup à dépenser (selon la fondation Rockefeller, la moitié de la population, subsaharienne gagne moins de 0,65 $ par jour), mais les achats de quelques graines et d’entrants agricoles par 180 millions de pauvres fermiers offrent un cumul intéressant. La nouvelle Révolution Verte compte ainsi sur de petites mais stables augmentations, avec un énorme pouvoir d’achat collectif.
Pour comprendre AGRA et le capitalisme innovant de Gates, il est utile de distinguer la mission d’AGRA de son travail. La mission d’AGRA est de « Travailler en partenariat, à travers le continent africain, pour aider des millions de petits fermiers et leurs familles à sortir de la pauvreté et de la faim. » Le travail d’AGRA, élégamment formulé par Bill Gates à Davos, est d’inclure les pauvres d’Afrique au marché international. C’est dans ce marché qu’ils vont consommer des graines génétiquement modifiées mais aussi hybrides, ainsi que des engrais et des produits agrochimiques. Ils vont également consommer les produits provenant de ces graines, rendant leur consommation dépendante de ces compagnies à la tête de la Révolution Verte. Celui qui peut établir ces marchés reposant sur les graines en Afrique ne contrôlera pas seulement les marchés ; il contrôlera aussi la nourriture et par conséquent les terres de ce vaste continent.
Mais bien que ces multinationales et institutions soient les forces motrices sur le marché derrière AGRA, elles ne sont pas la raison fondamentales de la demande de Bill Gates pour un capitalisme innovant, ou de sa décision de répondre aux problèmes de la faim et de la pauvreté en Afrique. Les contributions remarquables de Bill Gates posent toujours la question de sa volonté : pour ce qui est du capitalisme innovant, quelles sont et pour qui sont les récompenses sur le marché d’AGRA? Une reconnaissance pour Microsoft ? Indéniablement, mais elle n’est pas significative ou indispensable pour une compagnie qui possède déjà toute la reconnaissance qu’elle désire.
En fait de réponse, il n’y a pas de récompenses de marché. Le prix est plutôt politique. AGRA, soutenue par l’énorme pouvoir philanthropique de Gates, consolidée par les diplomates mondiaux les plus connus et les PDG que l’argent achètent, conduit par le momentum financier et institutionnel transparent des acteurs industriels au sein de la Révolution Verte, est une machine politique ayant d’immenses proportions. AGRA donne à la Fondation Gates une influence sans précédent, et pas seulement dans la mise en place des politiques alimentaires et agricoles nationales de nombreux gouvernements africains. Gates impose aussi son influence dans la mise en place du programme des accords continentaux (comme le NEPAD), des institutions multilatérales pour le développement (comme la FAO), des stratégies des centres de recherches agricoles (comme WARDA) et la restructuration politico-économique de systèmes alimentaires de l’Afrique en général.
L’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique est une incursion audacieuse de la fondation Gates dans ce qui est la dernière large incarnation philanthropique en date : le capitalisme philanthropique.
Développement du capitalisme philanthropique
Dans le dernier livre de Michael Edwards, « Just Another Emperor », le capitalisme philanthropique est le terme utilisé pour décrire le mouvement qui « promet de sauver le monde en révolutionnant la philanthropie, en faisant des organisations non lucratives des entreprises, et en créant de nouveaux marchés pour les biens et services dont la société bénéficie. » Cette branche néolibérale de la philanthropie se distingue de la philanthropie progressive et celle de la charité, en insistant non seulement sur les résultats du marché, mais aussi sur les procédures des entreprises concernant les donations. Les capitalistes philanthropiques courent après les efficacités d’entreprise et un « solde final » financier de leurs « investissements », se concentrant sur ce qui rendra le marché mondial plus efficace.
Suivant le développement logique de l’hégémonie néolibérale actuelle, le capitalisme philanthropique perçoit les marchés déréglementés non seulement comme des moteurs de richesse, mais aussi comme fils conducteurs ultimes de changements sociaux. De ce point de vue, les gouvernements sont trop bureautiques et corrompus, et les mouvements sociaux trop indisciplinés et inefficaces. Seul le marché peut nous sauver du marché !
Cependant, la fondation Bill et Melinda Gates adoptent le capitalisme philanthropique dans le royaume des superpuissances. Parce que la Fondation détient 10% des fonds de toutes les philanthropies américaines, AGRA n’est pas seulement une philanthropie jouant à l’entreprise, mais une Uber-philanthrophie si grande et si puissante qu’elle peut influencer les gouvernements et les institutions supranationales.
Ce qui ne veut pas dire que Gates ou AGRA exercent indépendamment de Warren Buffey, Jeremy Sacks, la FAO, l’USAID, CGIAR, Monsanto, Syngenta, DuPont, ou des entreprises d’engrais qui les supportent. Au contraire, il existe un consensus général et enthousiaste en faveur d’AGRA. Les raisons sont mondiales et régionales. Tout d’abord, en dépit du battage publicitaire concernant la mondialisation financière, le capitalisme industriel a souffert de taux de reprise décroissant et d’une croissance économique stagnante (1-2%) pendant au moins trente ans. Ceci provient des crises cycliques de surproduction, avec trop d’argent et de marchandises et trop peu d’emprunteurs et d’acheteurs. Il est essentiel, pour les monopoles importants, de créer de nouveaux marchés (en témoigne l’engouement mondial pour les biocarburants) ou d’envahir des marchés existants dans le but de trouver des acheteurs pour leurs marchandises.
Les géants des semences et des produits chimiques comme Monsanto et Syngenta se penchent sur AGRA et sur les systèmes alimentaires en Afrique pour résoudre leurs propres problèmes. Ils doivent remplacer les graines locales et les méthodes agro-écologiques par leurs propres graines commerciales et leurs produits agrochimiques, à un moment où l’entrée de la Chine dans les marchés mondiaux et particulièrement en Afrique comme vendeur concurrentiel les rend nerveux. Il est donc important pour eux, ainsi que pour toutes les institutions de recherche qui produisent des nouveaux matériaux pour ces compagnies, de «rapiécer» le marché africain. Même si les retours d’investissements sont faibles, la Révolution Verte n’est pas prête à perdre 180 millions de consommateurs pour la Chine.
Mais est ce qu’AGRA peut être un succès ?
Savoir si AGRA va réussir à implanter la nouvelle Révolution Verte en Afrique, tout comme juger si la Révolution Verte sera aussi bénéfique pour les pauvres que pour les capitalistes, sont deux questions qui doivent soulever un débat public. Malheureusement, AGRA n’a jamais été confronté à un débat public.
Il y a beaucoup de systèmes agricoles biologiques productifs en Afrique qui ne reposent pas sur les OGM ou autres techniques propre à la Révolution Verte, mais leurs alternatives n’ont jamais été considérées. Savoir si AGRA peut relancer ou non la Révolution Verte en Afrique reste à voir. Ce qui est certain jusqu’ici c’est qu’AGRA a réussi à éliminer la compétition existante pour contrôler les systèmes alimentaires africains.
Le capitalisme philanthropique d’AGRA a détourné l’attention du monde entier des alternatives locales pour la tourner vers des «solutions » créées pour le marché mondial, qui forcément favorisent les plus puissants sur le marché international, comme les monopoles de graines et de produits chimiques. Bien qu’AGRA renforce les opportunités et le pouvoir des entreprises, elle ne fait rien pour répondre aux fonctions ministérielles et réglementaires diminuées de l’Etat et ignore la nécessité de protéger les marchés locaux ou d’assurer une meilleure part de marché aux fermiers.
AGRA met de côté les problèmes liés aux terres, et ne propose aucune solution pour freiner la destruction progressive économique et environnementale des systèmes alimentaires africains. Pire, AGRA détourne notre attention de la responsabilité des marchés mondiaux qui ont en premier lieu causé et causent encore aujourd’hui la faim et la pauvreté en Afrique. Est ce que AGRA peut résoudre ces problèmes ? Pas avant de s’atteler aux causes de ces problèmes.
* Galés Gabirondo est un activiste de la souveraineté alimentaire.
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* Tous nos remerciements à Camille Pamart, pour la traduction de cet article de l'anglais au français. Titulaire d'une bourse sportive, elle a étudié les Relations Internationales a l'Université de San Francisco et se trouve en position de stage à Food First et Global Exchange.
Tagged under Gouvernancehttp://www.pambazuka.org/images/fr/articles/51/fr47270seeds.jpg Sélingué (Mali), 22 novembre 2007
Quelque cent cinquante acteurs du développement rural, venus du monde entier, se retrouvent dans ce village malien. Ils sont Africains pour l’essentiel, mais aussi asiatique, Latino-américain, Européens, Américains, etc. Sélingué est à 150 km de Bamako. On dort dans des cases au confort rustique. Le réfectoire est à l’air libre, sous un toit de chaume. ll faut faire 200 m pour rejoindre les toilettes communes à «fosse perdue»… Pendant une semaine, les journées commencent à 9h et se terminent à 19h. On parle de faim, de pauvreté, de changements climatiques, de développement rural, de «révolution verte». Dans ce conclave paysan en pleine brousse, loin des salles climatisées qui accueillent d’habitude les séminaires, «l’Afrique défend ce qui lui reste après qu’elle a tout perdu : sa terre. Dans leur nouvelle offensive, les multinationales veulent nous voler ce qui est le sens de nos vies».Du 26 novembre au 2 décembre 2007, la société civile paysanne s’est ainsi retrouvée pour parler de résistance et d’alternatives devant des orientations et des politiques agricoles considérées comme des menaces à la souveraineté alimentaire. La Révolution verte «2e formule» est clouée au pilori. On ne veut ni des Ogm ni des biocarbutants, encore moins d’un agrobusiness qui transforme les paysans en ouvriers agricoles. La rencontre est organisée par plusieurs organisations internationales, africaines et maliennes, engagées dans la lutte pour la souveraineté alimentaire (1).
L’idée d’une révolution verte n’est pas nouvelle. On l’a vécue à grande échelle en Asie et en Amérique latine dans les années 1970-80. En Afrique, des expérimentations ont eu lieu ici ou là pendant la même période. Il s’agissait, avec l’appui des bailleurs de fonds (voir l’article sur Le retour de la Révolution Verte ou la nouvelle alliance philanthropico-capitaliste en Afrique), de «booster» la production agricole à coup de fertilisants, de mécanisation, de semences expérimentales, d’irrigation massive…
Quelques miracles ont eu lieu ici ou là, mais la terre, qui ne ment pas, a renvoyé sa vérité aux tenants de cette approche productiviste. Quand les financements extérieurs ont cessé et que les structures d’encadrement ont fait faillite, les paysans se sont retrouvés avec des terres acidifiées, fatiguées à force d’exploitation abusive, appauvries et incapables d’assurer ce minimum vital qu’elles assuraient dans le cadre de la production familiale.
C’est cette révolution verte qui revient en force. Avec des enjeux lourds et des financements énormes. Derrière les rideaux, les Fondations Gates et Rockefeller endossent l’habit des bienfaiteurs. Pour enclencher le processus, les deux institutions avaient mis 150 millions de dollars sur la table en 2006. Un an plus tard, l’enveloppe était doublée.
Les intentions avancées sont nobles. Il s’agit de combattre la famine et la misère qui frappe aujourd’hui 854 millions de personnes dans le monde, dont 820 millions dans les pays en développement. Une population de nécessiteux dont les 70 % vivent en milieu rural et parmi laquelle 60% sont des femmes. Mais derrière les intentions il y a les véritables intérêts qu’on s’est appliqué à déceler à dénoncer lors de la rencontre de Sélingué.
La mise en scène
Sommet du G8 au Canada, en 2002. La pauvreté et la misère s’invitent à la table des riches. Les résolutions sont fortes et les regards se tournent vers l’Afrique. La porte est ouverte aux «mécènes». Rockefeller dépoussière son programme de «Révolution verte» des années 1960, lui imprime une nouvelle orientation et offre 50 millions de dollars. Gates avance les fonds complémentaires, pour 100 millions de dollars. Les premières initiatives concernent la recherche. Des centres se créent ou sont relancés à Dakar, Nairobi, Lagos, Johannesburg et Accra. Leurs travaux portent sur de nouvelles semences destinées à améliorer la production.
Mais des soupçons émergent. S’agit-il de produire pour remplir les greniers ou pour faire le plein des réservoirs des voitures, s’est-on interrogé Sélingué ? Car, de plus en plus, les pays africains succombent à l’attrait du biocarburant. De même que les Ogm, combattues en Europe, trouvent des oppositions moins fermes en Afrique et commencent à prendre racine.
Les bras séculiers
Si les fondations Gates et Rockefeller se sont faits les porte-drapeau de la nouvelle révolution verte, les symboles qui l’accompagnent traduisent une autre vérité. En effet, les multinationales des semences que sont Monsanto, Sygenta et Du Pont, s’en sont fait les bras séculiers. Avec des perspectives évidentes de profit. Quand l’agriculture africaine sera mise aux normes de nouvelles politiques semencières mises au point dans les laboratoires, un important marché s’ouvrira à eux.
A Sélingué, on a étalé les organigrammes de ces multinationales et celles des Fondations Gates et Rockefeller. C’était pour montrer les passerelles existant entre leurs différents Conseils d’administration et leurs intérêts communs. Le montage dénoncé est alors limpide : les uns préparent un terrain fertile sur lequel les autres vont ensemencer et récolter leurs milliards.
Les enjeux
Dans ce marché africain qui se dessine, les paysans ne produiront plus par eux-mêmes. De nouvelles semences remplaceront bientôt le capital semencier traditionnel qui leur offre une autonomie dans la production et l’auto-consommation. Les variétés qui vont s’imposer à eux sont faites pour les enfermer dans une logique de production industrielle. De quoi tuer, en eux, le sens premier du paysan préoccupé par sa propre subsistance familiale, source de souveraineté alimentaire.
Les coûts et contrecoups
La crainte des paysans africains, manifestée à Sélinguée, est de voir révolution verte rimer avec agro-industrie et biotechnologie. Deux notions qui renvoient au biocarburant et aux Ogm dont l’implantation dans les pays du Nord rencontre des résistances.
Les Ogm représentent une menace contre les diversités semencières et tendent à uniformiser un marché dont les multinationales pourront profiter entièrement.
Le biocarburant aussi se heurte à une logique alimentaire. Faire de l’essence avec du maïs ou de la canne à sucre revient à changer de destination une partie de la production destinée à l’alimentation et créer un déficit. D’autres espèces non comestibles, comme le jatropha, sont aussi destinés au biocarburant, mais leur production sur de larges espaces revient à empiéter sur les terres de cultures traditionnelles. De même, les paysans qui les produisent le feront au détriment de leurs cultures de subsistance. Ce qui crée la même situation de déficit.
Devant les pays du Nord qui défendent leurs espaces et leurs variétés agricoles, c’est vers l’immense étendue des terres africaines que les multinationales semencières se tournent aujourd’hui. D’autant que le continent offre les plus grands réserves de ressources naturelles, alors qu’un peu partout ailleurs leur raréfaction ou leur dégradation commence à créer des situations d’urgence.
Pousser l’Afrique vers le biocarburant n’obéit ni à une logique évidente ni à des urgences manifestes. Ce n’est pas sur ce continent qu’on souffre de la «civilisation de l’automobile». Les plus grandes émissions de gaz qui participent au réchauffement climatique ne proviennent pas non plus de là. Et pourtant, là où les Américains et les Européens mangent leur maïs et leur sucre, les Africains feront du leur de l’essence. Pour se nourrir de quoi après ? Les prix du pétrole montent en flèche ? Le riz et le mil se raréfient aussi.
La fuite en avant
Signe des temps, en ce 30 novembre 2007 où, à Sélingué, les participants à la conférence paysanne commençaient à tirer leurs conclusions et à asseoir leurs recommandations, le président sénégalais Abdoulaye Wade inaugurait la première usine de biocarburant dans son pays. Elle est sise à Richard-Toll, ville du nord du Sénégal où se trouve l’une des plus grosses industries du pays, la Compagnie sucrière sénégalaise. Pour M. Wade, «le combat économique c’est cela. Il s’agit pour tous les pays de réduire la dépendance (pétrolière) par rapport à l’extérieur et autant que possible de produire chez nous. Une usine comme celle-là aura d’autres effets que ceux des prix purement. Il y a la création de la main d’œuvre depuis la production jusqu’au produit fini. Et ces différents éléments concourent à faire une économie qui tourne bien».
Ignorance ou banalisation, aucune référence n’est faite par le chef de l’Etat sénégalais aux impacts possibles sur l’agriculture. Par contre, le directeur général de la Compagnie sucrière sénégalaise (Css) ne semble rien en ignorer, quand il déclare : «La production d’éthanol ne constitue en aucune manière une menace pour celle du sucre.» Sauf qu’il est difficile de le croire. Produire de l’éthanol s’apparente plutôt à une échappatoire pour la Css. Depuis des années, la libéralisation du marché du sucre et les importations massives, en plus de la contrebande, ont fait chuter sa production. Quand la société trouvera son compte dans l’éthanol, le sucre fondra au fond des réservoirs d’éthanol. Une unité de production en remplacera une autre et on peut commencer à se poser des questions sur les effets collatéraux, dans la mesure où la Css, avec quelque 6 000 travailleurs permanents ou saisonniers, est le plus gros employeur privé du Sénégal.
Au début de cette année 2008, le président sénégalais a inauguré une autre unité de production de biocarburant à partir du jatropha, au niveau de la Sococim, une des principales cimenteries du pays. Elle aussi confronté à un marché concurrentiel où ses capacités de production lui permettent difficilement de suivre.
Pour accompagner tout cela, un ministère du Biocaburant a été créé au Sénégal. La fonction est encore inédite en Afrique, mais la dynamique d’adhésion à l’éthanol commence à faire tache d’huile sur le continent.
Fuite en avant
La culture du jatropha à des fins de biocarburant est encore expérimentale au Sénégal. L’espèce est pourtant bien connue des paysans qui la faisaient pousser pour clôturer les champs, parce qu’elle n’était pas comestible pour les bêtes. Elle servait aussi à faire du savon. Demain, ce sera la ruée sur cette espèce dont la culture était accessoire. Le président de la plateforme paysanne malienne campe bien les enjeux : «Quand on propose à un paysan de lui acheter à 200 francs Cfa le kilo de jatropha, je n’oserai jamais aller lui dire de ne pas la cultiver. Ils va me tirer dessus». Sauf qu’on ne mange pas du jatropha. Cependant, les paysans vont abandonner d’autant plus aisément les cultures vivrières qui les font vivre, que ces productions ne suffisent plus et que les gouvernements ont tourné le dos aux véritables politiques de développement agricoles, avec des prix incitatifs et des facteurs de production suffisants.
Vérité d’ailleurs
A la une de The Economist du 8-14 décembre 2007, le titre vient en surimpression sur l’image d’un toast grillé. Il est écrit : The end of cheap food («La fin de la nourriture à bon marché»). A l’intérieur, le constat vaut tous les aveux : «Cette année, les biocarburants vont consommer un tiers (un record) de la culture de maïs des Etats-Unis. Cela affecte directement le marché de l’alimentation : remplissez le réservoir d’un SUV (4X4 utilitaire) d’éthanol et vous avez assez de maïs pour nourrir une personne pendant une année.»
Si les Américains ne veulent pas voir leur maïs finir en fumée dans les moteurs de leurs voitures, il leur faut trouver, ailleurs, d’autres qui leur produiront ce biocarburant. La révolution verte derrière laquelle poussent Gates et Rockefeller, appuyés par des multinationales de l’industrie semencière, semble plus tournée vers ce besoin que vers la satisfaction des besoins alimentaires des paysans africains.In fine
Propos d’un paysan à Sélingué : «Quand nous ne produirons plus de lait, de céréales ou de viande parce qu’il faut cultiver pour vendre aux unités agroindustriels, où irons-nous trouver ce que nous devons manger ? Il faudra acheter les produits importés du Nord. Nous ferons de l’essence, ils feront de la nourriture. De quoi avons-nous le plus besoin ?»* Tidiane KASSE – Rédacteur en chef de la version française de Pambazuka News
* Veuillez envoyer vos commentaires à ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org
(1) La rencontre de Nyéléni a été organisée par : Climate Network Africa, International Alliance Against Hunger, More and Better, Union Nacional de Camponeses Mozambique, Coordination nationale des organisations paysannes du Mali, l’Institut de recherche et de promotion des alternatives en développement, African Center for Biosafety, FoodFirst, Terra Nuova (Italie), Development Fund (Norvège).
Les conférences ont porté sur quatre thèmes, dont un était abordé par jour :
- le changement climatique et ses conséquences sur l’agriculture, la pêche, l’élevage en Afrique
- la lutte contre la faim
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Tagged under GouvernanceOn avait atteint une nouvelle phase dans l’évolution du mouvement de justice mondial avec l’inauguration du Forum Social Mondial (FSM) à Porto Alegre, Brésil, en janvier 2001. C’était une trouvaille de mouvements sociaux vaguement associés au Parti Travailliste (Workers' Party - PT) au Brésil, avec un grand appui à l’idée de la part du mouvement ATTAC en France, dont les personnalités clés étaient associées au journal Le Monde Diplomatique. En Asie, la proposition brésilienne, lancée en juin 2000, reçut un accueil enthousiaste de la part, entre autres, de l’institut de recherche et de plaidoirie, Focus on the Global South basé à Bangkok.
Porto Alegre était ainsi supposé être un contrepoint de « Davos, » événement annuel dans une ville de loisir dans les Alpes suisses où les personnalités les plus puissantes dans le monde des affaires et de la politique convergent chaque année, afin de repérer et évaluer les dernières tendances dans les dossiers mondiaux. Le point fort du premier FSM fut un débat transcontinental télévisé entre George Soros et des autres personnalités présentes à Davos avec des représentants de mouvements sociaux rassemblés à Porto Alegre.
Le monde de Davos constituait l’opposé du monde de Porto Alegre, le monde des riches du monde face au monde du reste de l’humanité. C’est ce contraste qui a fait surgir le thème résonnant d’« Un autre monde est possible. » Il y avait là une autre dimension symbolique importante : alors que Seattle était le site de la première victoire majeure du mouvement contre la mondialisation de grandes sociétés transnationales, Porto Alegre représentait le transfert au Sud du centre de gravité de ce mouvement.
Proclamé comme un « espace ouvert, » le FSM est devenu un point d’attraction des réseaux mondiaux centrés sur diverses questions, allant de la guerre à la mondialisation, du au communisme au racisme, en passant par l’oppression basée sur le genre, ainsi que les alternatives. Des versions régionales du FSM furent créées, les plus importantes de ces dernières étant le Forum Social Européen et le Forum Social Africain ; et dans un grand nombre de villes à travers le monde, on a tenu et institutionnalisé des forums sociaux.
Les fonctions du FSM
Depuis sa mise en place, le FSM a assumé trois fonctions critiques pour la société civile mondiale :
Premièrement, il représente un espace – tant physique que temporel –pour que ce mouvement divers se réunisse, forme des réseaux, et, tout simplement, qu’il se sente et s’affirme.
Deuxièmement, il s’agit d’une retraite au cours de laquelle le mouvement réunit ses énergies et met sur pied les orientations de sa détermination permanente d’aborder et de réexaminer les processus, les institutions, et les structures du capitalisme mondial. Naomi Klein, auteur de No Logo, a souligné cette fonction lorsqu’elle dit à l’occasion d’une rencontre à Porto Alegre, en janvier 2002, que ce dont le mouvement avait besoin était « une société moins civile et plus de désobéissance civile. »
Troisièmement, le FSM offre un site et un espace pour que le mouvement développe, discute, et débatte la vision, les valeurs, et les institutions d’un ordre mondial alternatif construit sur une véritable communauté d’intérêts. Le FSM est en effet un macrocosme d’entreprises nombreuses et petites, mais qui sont également significatives, menées à travers le monde par des millions de personnes qui ont dit aux réformistes, aux cyniques, et aux « réalistes » de se tenir à l’écart parce que, en effet, un autre monde est possible… et nécessaire.
Démocratie directe en action
Le FSM et ses nombreux démembrements sont significatifs, non seulement en tant que sites d’affirmation et de débat mais aussi en tant que démocratie directe en action. L’ordre du jour et les réunions sont planifiés en prêtant une attention méticuleuse au processus démocratique. A travers une combinaison de réunions périodiques, des emails et des contacts par internet intensifs pendant les intervalles, le réseau FSM est parvenu à réussir des événements et à aboutir à des décisions consensuelles. Des fois, ceci pourrait prendre beaucoup de temps et aussi être cause de frustration. En effet, quand on est impliqué dans une organisation qui mobilise des centaines de structures, comme nous l’avons fait à Focus on the Global South pendant l’organisation du FSM 2004 à Mumbai, ça pourrait être effectivement très frustrant.
Mais il s’agit ici de démocratie directe ; une démocratie directe qui est à son fort au FSM. On pourrait dire, entre parenthèses, que les expériences de démocratie directe de Seattle, de Prague, de Gênes, et d’autres importantes mobilisations de la décennie ont été institutionnalisées au FSM ou dans le processus de Porto Alegre.
Le principe central de l’approche d’organisation du nouveau mouvement est que s’il faut violer le processus démocratique pour parvenir à l’objectif voulu, cela n’en vaut pas la peine. Peut-être que le Vice-commandant Marcos du Zapatistasa a le mieux exprimé la distorsion organisationnelle des nouveaux mouvements : « Le mouvement n’a pas d’avenir si son avenir est militaire. Si EZLN [Zapatistas] se perpétue comme une structure militaire armée, il est voué à l’échec. L’échec est un ensemble alternatif d’idées, une attitude alternative au monde. Le pire qui pourrait lui arriver, à part cela, serait de le voir aller au pouvoir et s’y installer lui-même comme une armée révolutionnaire. » Le FSM partage cette perspective.
Ce qui est intéressant c’est qu’il y a eu, à peine, une tentative, par un groupe ou réseau quelconque, de remplacer le processus du FSM. Un bon nombre de groupes de « vieux mouvement » participent au FSM, y compris des partis « centralistes démocratiques » du passé de même que des partis sociaux démocratiques traditionnels affiliés à l’International Socialiste. Pourtant aucune de ces structures n’a mis beaucoup d’efforts dans l’orientation du FSM vers des modes d’organisation plus centralisés ou hiérarchisés. En même temps, les nouveaux mouvements n’ont jamais cherché à empêcher les partis et leurs affiliés à jouer un rôle significatif au sein du Forum. En effet, le FSM de 2004 à Mumbai fut organisé conjointement par une coalition non-probable de mouvements sociaux et de partis marxistes léninistes, une série d’acteurs qui ne sont pas connus pour des rapports harmonieux sur le front local.
Peut-être qu’une raison irrésistible du modus vivendi des mouvements anciens et nouveaux était le fait qu’on s’est rendu compte qu’ils avaient besoin les uns des autres, dans la lutte contre le capitalisme mondial et que la force du jeune mouvement mondial réside dans une stratégie de réseautage décentralisé qui reposait non pas sur la croyance doctrinale qu’une classe était destinée à diriger la lutte mais sur la réalité de la marginalisation commune de pratiquement toutes les classes, couches, et groupes subordonnés, sous le règne du capital mondial.
Qu’est ce qui constitue l’ « espace ouvert » ?
Le FSM n’a pas, cependant, été à l’abri des critiques, même au sein de ses propres rangs. Il en y a une qui semble prévaloir. Il s’agit de l’accusation selon laquelle le FSM, en tant qu’institution, n’est pas ancré dans les véritables luttes politiques mondiales, et ceci est en train de le transformer en un festival annuel avec un impact social limité.
Il n’y a, à mon avis, aucune vérité significative en cela. Plusieurs des fondateurs du FSM ont interprété l’espace ouvert de manière libérale ; c’est-à-dire, que le FSM n’endosse explicitement aucune position politique ou lutte particulière, alors que les groupes qui le constituent sont libres de le faire.
D’autres gens s’y sont opposés, en disant que l’idée d’un « espace ouvert » devrait être interprétée de façon partisane, comme la promotion explicite de certains points de vue au détriment des autres et comme la prise de position dans le contexte des luttes clés dans le monde. Sous cet angle, le FSM se trouve dans une illusion qu’il peut se placer au-dessus de la mêlée, et ceci va conduire à sa transformation en une sorte de forum neutre, où la discussion sera de plus en plus isolée de l’action. L’énergie des réseaux de la société civile découle du fait qu’ils sont engagés dans des luttes politiques, disent les tenants de cette perspective.
La raison pour laquelle le FSM était si excitant dans ses premières années était son impact affectif: il offrait une opportunité de recréer et de réaffirmer la solidarité contre l’injustice, contre la guerre, et pour un monde qui n’était pas assujetti à la loi de l’empire et du capital. On dit que le fait que le FSM ne prend aucune position au sujet de la guerre en Irak, de la question palestinienne, et de l’OMC le rend moins pertinent, peu apte à être une source d’inspiration pour nombre de réseaux qu’il avait regroupés.
Caracas contre Nairobi
C’est pourquoi le 6ème FSM tenu à Caracas en janvier 2006 fut si étayant et revitalisant: il a inséré quelque 50.000 délégués au centre de l’orage d’une bataille qui se poursuit contre l’ « empire », où ils se sont mêlés à des militants vénézuéliens, essentiellement des pauvres qui se sont engagés dans un processus de transformation sociale, tout en observant les autres Vénézuéliens, en gros l’élite et la classe moyenne, engagés dans une opposition farouche. Caracas fut une joyeuse mise au point.
Ceci est aussi la raison pour laquelle le septième FSM tenu à Nairobi fut également décevant, puisque sa politique était si diluée et qu’il y a eu de grands intérêts commerciaux associés à l’élite kenyane au pouvoir qui ont cherché à le commercialiser. Il y avait un sens élevé de retourner en arrière plutôt que d’aller de l’avant à Nairobi.
Le FSM se trouve à la croisée des chemins. Hugo Chavez a capturé l’essence de la conjoncture lorsqu’il a mis en garde les délégués, en janvier 2006, au sujet du danger de voir le FSM se transformer en un simple forum d’idées sans aucun programme d’action. Il a dit aux participants qu’ils n’avaient de choix que d’aborder la question de pouvoir : « Nous devons avoir une stratégie de contre-pouvoir ». Nous, les mouvements sociaux et politiques, devons être capables de regagner les espaces de pouvoir aux niveaux local, national, et régional."
Elaborer une stratégie de contre–pouvoir ou de contre–hégémonie ne signifie pas basculer dans des vieilles modes d’organisation hiérarchiques et centralisées caractéristiques de la vieille gauche. Une telle stratégie peut, en effet, être mieux avancée à travers le réseautage à plusieurs niveaux. Les mouvements et organisations représentés au FSM ont excellé dans l’avancement de leurs luttes particulières et la conversion de leurs luttes en action signifiera forger une stratégie commune en tirant la force de la diversité et en respectant cette dernière.
Après la déception que fut Nairobi, beaucoup de gens qui ont régulièrement pris part au Forum se posent la question: Le FSM est-il toujours le véhicule le mieux approprié pour la nouvelle plateforme dans la lutte du mouvement mondial pour la justice et la paix? Ou bien, ayant rempli sa fonction historique de regrouper et de relier les différents contre-mouvements créés par le capitalisme mondial, est-il temps que le FSM plie bagage et donne passage à de nouvelles modes d’organisation mondiale de résistance et de transformation?
* Walden Bello est analyste à Focus on the Global South, un institut de recherche et de plaidoirie basé à Bangkok. Il est aussi professeur de sociologie à l’Université des Philippines.
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