• Ian Thomson | Gouvernance

    Dans un article qui souligne les lenteurs du gouvernement canadien et ses entreprises à répondre aux appels pour le respect de l’écologie et des droits humains dans les industries minières, Ian Thomson décrit les efforts de divers groupes de la société civile pour attirer l’attention sur les actions des compagnies minières canadiennes en Afrique. Face à ces défis importants, il note que les avancées dans ce domaine viendront des actions des organisations de la société civile africaine, en solidarité avec leurs pairs au Canada. Une solidarité qui poussera les entreprises canadiennes à se sentir de plus en plus responsables dans l’avenir.

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  • Les autorités “compétentes” de l’administration dirigée par le gouvernement de José Eduardo dos Santos ont autorisé la démolition du Marché de Kinaxixe. En autorisant un tel fait, ce gouvernement a détruit un patrimoine africain hérité de la colonisation qui nous a co-engendré en tant que nation. Il a détruit et jeté à la poubelle une partie de la mémoire collective de la ville de Luanda et du pays. Un centre commercial moderne va être érigé à la place du Marché de Kinaxixe, par des personnes qui détiennent le pouvoir et/ou en sont clients.

    Avant le Marché de Kinaxixe, le Palais de D. Ana Joaquina avait déjà subi le même sort. Réagissant à ce délit, Lúcio Lara, député du MPLA, a apporté à l’Assemblée nationale un morceau des décombres de cet édifice. En protestant, il a pleuré comme les millions de victimes de cet acte. Un geste osé avec lequel [selon mon entendement] il a remis en cause le chef de son parti [le MPLA], du gouvernement et de l’État angolais, José Eduardo dos Santos.

    Si l’on tient compte de la grande concentration du pouvoir qui caractérise son mandat, ainsi que de l’énormité de cet agissement de la part de ses agents et de l’impunité totale dont ceux-ci ont bénéficié, cet acte ne peut pas lui être étranger.

    En outre, dans plusieurs bidonvilles, les maisons des pauvres ont été démolies. Leurs habitants ont été abandonnés dans les décombres de leurs maisons ou, sous la menace des armes de l’Etat, ont été jetés dans des dépotoirs de pauvreté comme ceux implantés par le gouvernement du MPLA à Calemba, Zango et Panguila, ces emblématiques quartiers endo-coloniaux pour « indigènes », paradoxalement construits en Angola après la « décolonisation ». Le chansonnier populaire auquel le MPLA a eu recours lors de la mobilisation populaire chantait : Nous avons été envoyés à l’étable comme si nous étions des bœufs>, alors que l’administration coloniale portugaise inaugurait cette façon d’agir à Luanda. Aujourd’hui, objectivement, le gouvernement du MPLA reproduit les agissement du colonialisme portugais. ?

    Ces dépotoirs – “post coloniaux” – de pauvreté sont la matérialisation du paradigme d’urbanisation des banlieues de notre capitale adopté par le gouvernement du MPLA. Ce sont des réceptacles de personnes issues de la majorité pauvre et exclue de la population de Luanda, expulsées de la ville, de l’État [des services et des revenus] pour que le gouvernement et des particuliers réalisent, dans les lieux qu’elles occupaient, des projets, y compris des « projets sociaux » où ces victimes d’une exclusion extrême n’ont pas de place. Ces quartiers pour « indigènes », construits après le colonialisme portugais, donnent corps à la phase planifiée de l’apartheid social, [économique, politique et culturel], avec lequel José Eduardo dos Santos engendre un régime endo-colonialiste en se servant de sa fonction de président du MPLA et de président de la République. ?

    L’intention manifestée publiquement, liée à des actes administratifs en phase d’exécution, indiquent que d’autres “espaces du peuple” et beaucoup de nos maisons seront démolies pour que d’autres particuliers se servent de nos espaces. Il y a suffisamment d’indices, tout particulièrement au niveau des revenus qui seront générés, pour faire croire que ceux qui seront servis sont ceux que la guerre n’a pas empêché d’accumuler des richesses pharaoniques, alors qu’elle a empêché de faire ce qu’il fallait pour le bien-être général.

    Nos espaces publics et privés sont en train d’être spoliés et utilisés, ou de devenir propriété privée pour la réalisation de projets dits à des « fins également publiques ». Nous savons tous, évidemment, que toute entreprise commerciale sert toujours le public, vend au public, etc. Mais est-ce que le « service public » de particuliers doit nécessairement être obtenu par la destruction du patrimoine collectif et par l’expulsion de tous les autres ?

    C’est publiquement connu qu’en Angola les entreprises d’État étant déjà privatisées, des lieux de la ville et d’autres patrimoines publiques ont été, ou sont objet de gestion ou d’appropriation par des particuliers après avoir subi les effets d’une « administration gouvernementale » négligente aux effets désastreux. Ceci au nom d’un prétendu « redressement » et de « l’intérêt de l’État », comme il a été souvent dit.

    Ainsi, les souhaits et les droits des membres de toute une société sont en train d’être annulés au bénéfice de la constitution du patrimoine et du remplissage de coffres de particuliers qui, de cette façon, s’imposent aux autres comme s’ils étaient les « propriétaires » de notre pays. Cette façon d’agir, vu la dimension qu’elle prend, place José Eduardo dos Santos, les agents et les clients du pouvoir, dans la condition de co-propriétaires d’un pays transformé en une immense « Ferme Angola ». Mais ce qui est étonnant c’est que la « Ferme Angola » continue à être référée par ses prédateurs comme étant un pays et un État de droit démocratique, avec l’approbation de la Communauté internationale.

    La Communauté internationale – pour qui les Droits de l’homme, l’État de droit et la démocratie sont essentiels au développement humain – reste muette face au fait endo-colonial qui s’agrandit en Angola chaque jour. Elle est devenue complice pour ne pas mettre en péril ses affaires avec la « Ferme Angola ». Elle n’a pas honte de cet agissement qui ne peut plus être dissimulé, comme le dévoilent les éloges faits à la gouvernance dont le chef du gouvernement du MPLA est destinataire. Tel a été le cas avec le Premier ministre portugais, José Socrates, à l’occasion de la Foire internationale de Luanda, la FILDA 2008. Mais pour ces représentants de la Communauté internationale «démocrate», au regard de la considération qu’ils ont réellement pour les questions humaines, tout est ou reste une question d’économie et de « développement ». Les justifications présentées par leur partenaire endo-colonialiste son alors « bien » comprises et dûment accueillies.

    Le développement local, construit avec et pour ceux qui vivent dans ces espaces, allié à la conservation des symboles de l’histoire du développement de la ville, de la configuration de son espace urbain, de son mobilier et de sa culture ancestraux, en tant que fondements de la culture angolaise, ne donnent pas de garanties ni ne génère des recettes pour la caisse des « chefes-de-posto1 » de la « démocratique économie de marché » angolaise en construction, en pleine réfection selon le modèle colonialiste. Au contraire, tel que l’indique sa destruction, il constitue une menace ou un frein aux facteurs du développement endo-colonialiste.

    Les valeurs et les espaces identitaires d’une société dominée représentent toujours une menace pour toute dictature. Ils gardent vivante la mémoire collective des communautés, ils maintiennent leur cohésion et ils préservent leur capacité de résistance. Dans le cas angolais, ces valeurs sont en train d’être effacées pour que nous soyons effacés en tant que citoyens et devenions un zéro dans le calcul général d’une économie politique qui nous réserve, à l’avenir, la place consolidée de serviteurs dociles d’une dictature endo-coloniale. Objectivement, le projet de société endo-coloniale reproduit en chacun de nous le monangabê2 colonial dont, de nos jours, aucun Jacinto – poète irrévérent – ne se satisfait, ni n’incite à la rébellion devant ce que cet état de choses est en passe de générer.

    A ce rythme, à l’avenir, notre mémoire ne retiendra que l’œuvre du chefe-de-posto José Eduardo dos Santos et du MPLA, « son » parti. Le MPLA est le premier et le principal otage de l’hégémonie personnelle que dos Santos exerce sur l’Etat et sur le pays. Nous courrons le risque d’arriver à une situation où les registres diront qu’avant lui il n’existait rien. Tout ce que nous serons en tant qu’êtres humains et en tant que pays, nous le devrons à la saga prédatrice des biens matériels et culturels de la communauté angolaise perpétrée par l’endo-colonialisme. Cette dernière n’est qu’une réédition du colonialisme qui l’a précédé. Nous aurons alors la perception que l’Angola est une invention de José Eduardo dos Santos. L’histoire l’enregistrera comme étant le démolisseur du patrimoine et de la mémoire collective de l’Angola et le bâtisseur des plus grandes fortunes du capitalisme angolais le plus réactionnaire, dont bénéficie une minuscule minorité de personnes.

    Le nom d’une certaine Isabel [comme celui de la sainte portugaise qui a fait le Miracle des roses, en transformant les pains en roses] survolera, indifférent à la souffrance « générale », le « paradis » capitaliste réactionnaire angolais. Tout près, à côté et/ou en dessous, dans l’enfer de la pauvreté angolaise, les enfants ont de moins en mois de pain ! Ils meurent massivement avant l’âge de cinq ans ; leurs parents ne vivent pas au-delà de quarante ans. C’est connu, n’est-ce pas ? Après une existence sans avoir été reconnu par l’Etat [sans même avoir eu une carte d’identité], ils sont enterrés dans des cimetières clandestins qui seront ensuite enfouis par des propriétés privées qui, dans certains cas, ne laissent même pas les morts reposer en paix. Par conséquent on peut conclure que ni pendant ni après leur vie ils n’ont eu une existence humaine. N’est-ce pas ?

    Tout indique que si nous laissons cette stratégie se mener jusqu’à ses dernières conséquences, une fois que notre mémoire collective nous aura été totalement arrachée, il ne restera de notre citoyenneté que son « écorce ». Nous ne serons alors, en tant que citoyens, que de simples enveloppes. Nous aurons été ainsi transformés par notre réduction, du point de vue politique, au statut de « citoyens en apparence », ce qu’en fait la majorité d’entre nous est déjà, dans le contexte politique actuel.

    Dans cet avenir sombre que laisse prévoir l’endo-colonialisme de José Eduardo dos Santos, notre essence citoyenne - qui de nos jours pose déjà problème – sera ce que pourra produire notre abandon dans des entrepôts de pauvreté et de décombres matériels et culturels, où [dans l’apartheid eduardin] notre citoyenneté s’affaiblira sous la surveillance des chimbas et autres sipaios3 qui utilisent contre nous les armes de « l’État » de la « Ferme Angola », devenue pays spolié à «des inutiles sauvages », devenue aussi otage sous la garde de la bande des collaborateurs de ce dictateur.

    Répondant à l’appel endo-colonialiste pour la réalisation de ce projet, des partenariats ont déjà été créés entre de compétents prédateurs étrangers et des prédateurs angolais, via la création de sociétés prétendument « nationalistes », avec des critères de co-propriété selon lesquels les agents économiques angolais détiennent plus de 50% du capital de la société. Citant un Angolais surnommé « le poète majeur », on peut dire que nous sommes effectivement devant le becqueter du corps africain inerte qu’il a dénoncé. La seule différence c’est que cette fois-ci la becquée a été autorisée et réalisée les yeux secs, sous la direction de José Eduardo dos Santos, l’héritier du sceptre du pouvoir du poète-médecin qui a été le premier président de l’Angola, Dr. Agostinho Neto.

    Si nous tous nous nous résignons, si nous nous laissons anesthésier par les miettes qui tombent de la table du palais du chefe-de-posto endo-colonial ou par la peur de lutter pour la liberté, ce pervers projet économique, politique et culturel endo-colonial qui est en train de structurer l’existence de l’Angola sera concrétisé comme une violation réussie, extrême et élaborée, de notre condition naturelle d’êtres [humains], libres et pourvus de droits, à peine formellement « respectés » dans la « démocratie » eduardine.

    Et alors, comme l’a dénoncé le chanteur angolais Dog Murras, l’Angola sera toujours un bon pays pour tout le monde sauf pour les Angolais. Comme je l’ai déjà dit et il n’est pas de trop de le répéter comme le démontre la complicité de la Communauté internationale [de toute façon, silencieuse, absente et/ou déjà complice aussi par agissement], la situation de l’homme angolais n’est pas la principale préoccupation des « démocrates humanistes » occidentaux. En effet, on ne voit pas une préoccupation se manifester sur ce sujet, de la part des États du Nord occidental « plus développé » représentés en Angola.

    Cependant, au niveau du discours et des normes nationales et internationales, avec des répercussions sur leurs dispositifs juridiques, ces États sont les champions mondiaux des Droits de l’homme. Comment comprendre cette incongruité entre la pratique et la norme juridico-politique à laquelle ils doivent se soumettre ?

    La situation des Droits de l’homme en Angola n’est pas une préoccupation des États européens et de la Commission européenne [représentée en Angola par sa Délégation], dont les agents et les investisseurs dans l’économie endo-coloniale eduardine [tels que des « mendiants aveugles de la rue », pliés par le besoin d’obtenir la générosité du chefe-de-posto Dos Santos] ne prennent position qu’en fonction de leur appétit pour le pétrole, l’expansion de leurs marchés et l’exploitation d’autres ressources naturelles de notre pays, tels que le diamant et autres minerais, qui, après la guerre, sont redevenus accessibles comme au temps de la colonisation.

    Ils ne voient l’Angola que comme un el dorado, où ils peuvent facilement réaliser des richesses, au lieu de, et avant tout, la percevoir comme un espace d’êtres humains semblables à eux. Ils ne nous voient pas comme des êtres qui leur ressemblent, dotés d’une sensibilité et de ce fait capables de souffrir et d’avoir du plaisir à vivre, possédant des faiblesses qui les font faillir, mais aussi des potentialités pour se développer.

    Face au regard silencieux de la Communauté internationale, nous sommes en train de subir l’assaut pour la conquête du marché par des agents ou des clients d’un pouvoir qui est exercé dans une promiscuité avec des affaires privées. C’est inauguration d’un conflit en Angola qui peut évoluer vers une nouvelle guerre civile, indésirable à tous points de vue. Par conséquent, ceci n’est pas un souhait. Ce n’est qu’une lecture de la réalité des faits, que nous présentons ici en guise d’alerte. Parler de guerre sera certainement considéré par beaucoup comme une exagération, car jusqu’à présent ce conflit est perçu, de façon erronnée comme étant pacifique. Cependant, dans ce conflit, des armes ont déjà été utilisées.

    Cette guerre a déjà des morts et des blessés. Seul celui qui n’a pas encore compris ce conflit dans sa forme réelle et la menace potentielle qu’il constitue pour la paix, peut minimiser cette alerte. Tout particulièrement, minimisera ce conflit celui qui est désinformé et/ou perturbé par les registres de la galopante croissance économique angolaise et par la méconnaissance des rituels de la « démocratie » [pratiqués (ndt)], qui définissent le contexte angolais comme étant une farce de démocratie. Cependant, à plusieurs reprises, la conquête du marché a déjà été tachée par la privation abusive de liberté, par des coups de bâton et même par le sang de beaucoup de citoyennes et de citoyens. Jusqu’à présent nous n’avons enregistré que le sang versé par des victimes de l’assaut sur la terre urbaine et sub-urbaine de Luanda.

    La Guerre de la Terre, initiée en Angola par la spoliation des terres, est dénoncée par des organisations de la société civile, elles-mêmes ignorées et poursuivies par les institutions nationales, celles-ci étant soutenues par une attitude minimaliste de la Communauté internationale. C’est ce que je pense sur ce qui est en train d’arriver. Car, jusqu’à présent, dans cette guerre, seuls ceux qui détiennent le pouvoir, leurs agents et leurs clients, utilisent la violence. Ils utilisent l’autorité, les armes de l’Etat et les entreprises de sécurité privées contre le peuple qu’ils expulsent de ses espaces. D’ailleurs, des membres du personnel des Nations Unies et d’ONG européennes ont déjà été témoins de ces faits et les ont rendus publiques. Que veut-on obliger le peuple à faire pour que son cri de secours soit entendu et suscite une action adéquate pour garantir le respect de ses droits ?

    Heureusement que jusqu’à présent, en défense des victimes, on n’a eu recours qu’à la dénonciation de l’accaparement des terres. Une dénonciation qui reste pacifique et publique, menée en accord avec les dispositions de la Loi angolaise et des normes internationales et adressée aux entités nationales et internationales. Malgré cette dénonciation, les agents qui accaparent les terres bénéficient d’une totale impunité en Angola et à l’étranger, où beaucoup de violeurs (des Droits de l’homme, ndt) se promènent en toute dignité, comme si un mérité était attaché à cela. Par contre, l’accès à la justice est interdit aux victimes, alors qu’elles en ont besoin.

    Ce sont là les faits qui caractérisent l’accaparement de la terre en Angola. Quels que soient les jugements qui en découlent, ces faits ne changent pas et ne peuvent être traités que par des organes judiciaires autonomes et impartiaux pour que les victimes puissent bénéficier de la justice qui leur fait défaut.

    Ce conflit qui se développe est, à grande échelle, une conséquence des résultats de la guerre civile précédente entre les « mouvements de libération », inaugurée dans les années soixante pour l’emprise sur l’État et menée alors essentiellement par le MPLA et le FNLA. C’est le MPLA qui a réussi à s’emparer du pouvoir en 1975, dont la violence [interrompue à l’occasion de plusieurs trêves après la fin de la guerre froide] ne s’est arrêtée qu’en 2002, avec la victoire militaire du MPLA sur l’UNITA. Le FNLA s’était retiré de la guerre dans les années quatre-vingt, quand l’UNITA est devenue le principal opposant politico-militaire du MPLA. En effet, depuis la fin de cette guerre (mais aussi pendant sa phase finale), tant le pouvoir politique que les biens publiques sont utilisés comme des butins de guerre aux mains des vainqueurs pour la création de richesse privée. Ce qui est en train d’engendrer le conflit généré par l’assaut vers le marché et vers la terre.

    Il est important et pertinent de rappeler ici que la guerre civile entre Angolais a été initiée et poursuivie au nom de la « légitimité » idéologique d’une « révolution » générée par le MPLA. Une «révolution » qui appelait la fin du capitalisme en Angola et l’éradication de la domination impérialiste occidentale en Afrique.

    Cependant, compte tenu de l’actuelle insertion économique et politique des dirigeants du MPLA, aux antipodes des postulats de ce processus révolutionnaire, cette « révolution » n’a pratiquement servi qu’à la création d’un parti-État super puissant, garant de l’absolutisme conquis. Et seule, dans une certaine mesure, la nécessité de fabriquer une farce « démocratique » pour sa préservation arrive à le mitiger.

    Cette « révolution » a été aussi jetée à la poubelle de notre histoire, trahie par les ex « révolutionnaires » qui, eux mêmes, l’avaient imposée et continuent à imposer l’hégémonie du MPLA sur l’Administration de l’Etat. Cette hégémonie, héritage de la dictature du monopartisme constitutionnel du MPLA, est l’élément clé du maintien au pouvoir, dont les ex « révolutionnaires » [maintenant des capitalistes réactionnaires – « opprobre » que le MPLA utilisait pour désigner les capitalistes] auraient déjà du s’être débarrassés en la jetant à la poubelle de l’histoire, comme il l’ont fait avec la « révolution » qui l’a installée. Mais le parti-État n’est plus constitutionnel depuis 1991. Où en sommes-nous alors ?

    Dans un absolutisme « révolutionnaire » mitigé par une « démocratie », ou dans une démocratie avec un Etat de droit de fait, formellement institué ? Qui peut décider de la mise en place de cet Etat de droit et comment ?

    A ce rythme [tant au niveau national qu’au niveau international], il me paraît qu’une réorientation de la politique angolaise vers une situation qui freine vraiment l’évolution de l’endo-colonialisme en Angola ne peut avoir lieu que quand un autre février inscrira les noms de nouveaux héros dans l’histoire de la libération de l’Angola. Malheureusement, sur cela j’ai des doutes.

    Sincèrement, je manifeste ce doute parce que, jusqu’à présent, l’impression que j’ai c’est que les protestations honnêtes et pacifiques des communautés lésées, associées à nos protestations ainsi qu’à celles d’entités non gouvernementales internationales, n’ont pas servi à grand chose. Par ailleurs, l’expérience – de ceux à qui le pouvoir de José Eduardo dos Santos accorde plus importance qu’à nous – nous a appris qu’il nous servira moins encore, après chaque nouveau coup, de continuer à apporter à l’Assemblée nationale, de façon angélique [comme l’a fait le député du MPLA, Lúcio Lara] « des morceaux de nous mêmes démolis et de les mouiller avec nos larmes » dans cette cathédrale de production d’apparences qui créent la fantaisie de la « démocratie angolaise pour montrer et plaire aux autres ».

    M. dos Santos, lui même, a contribué directement à la fin de nos illusions quand [ tout en étant au moins honnête envers sa personne, même s’il montre qu’il ne se soumet pas à la loi] il a dit aux Angolaises, aux Angolais et au reste du monde que la démocratie et les droits de l’homme ne nourrissent pas quiconque. Cependant, il faut reconnaître que le régime endo-colonial, que dos Santos est en train de mettre en place, non seulement n’est pas une vue de l’esprit, mais ses incidences et revenus révèlent la cohérence de la pensée de José Eduardo dos Santos avec la pratique de ce régime.

    A ce stade de l’oppression endo-coloniale, il ne nous reste qu’à rappeler à M. dos Santos – chefe-de-posto de la « Ferme Angola » - et à tous ses serviteurs et clients, que celui qui sème le vent récolte la tempête. Cependant, c’est aussi avec ma plus profonde conviction que j’exprime ici mon souhait que cette récolte ait lieu dans un septembre d’électeurs plutôt que dans un février de héros. Toutefois il me paraît que c’est la deuxième hypothèse que la gouvernance prédatrice de M. dos Santos semble semer. Après les élections législatives du 5 septembre 2008, il n’y a plus d’indicateurs sur l’avenir qui nous est réservé. Il nous faut de la patience, de la lucidité dans la perception de l’évolution du contexte, de l’intelligence et de la fermeté dans la prise de positions pour que nous puissions effectivement nous libérer avec l’urgence qui s’impose. ?

    * Luiz Araujo est le Directeur SOS Habitat, une ONG angolaise. ? ?

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  • S'il y a une intervention qui a marqué et suscité beaucoup de commentaires des participants, lors de la 5e conférence Internationale de la Via Campesina, organisée à Maputo du 19 au 23 Octobre 2008 c'est bien celle du président d'honneur du Réseau d'Organisations Paysannes et des Producteurs Agricoles de l'Afrique de l'Ouest (ROPPA), M. Mamadou Sissoko, l'un des pères fondateurs de la Via Campesina-Afrique . Contrairement aux autres intervenants qui pensent que les seuls ennemis des paysans sont les multinationales, le président du ROPPA a, dans son exposé sur le thème "Agriculture et luttes paysannes en Afrique", pointé un doigt accusateur sur les dirigeants africains qui selon lui, sont les principaux fossoyeurs de l'agriculture et des luttes paysannes en Afrique.

    A l'avènement des indépendances en Afrique, 90% des cadres qui ont pris le pouvoir étaient des fils de paysans ; mais ils ont trahi leurs peuples pour construire une bourgeoisie, a rappelé le président du ROPPA. "C'est pourquoi on ne doit pas être surpris de voir ce qui se passe aujourd'hui, et ce qui va se passer encore dans le temps", a-t-il ajouté. Comment comprendre que la Guinée de Sékou Touré, qui était une référence en Afrique, ait donné, comme résultat, un pouvoir dictatorial qui a bloqué et exploité le peuple ? Comment comprendre que le Zimbabwe, qui a été un levier des luttes d’indépendance, soit aujourd'hui plongé dans une crise sans précédent ? Telles sont, entre autres, les questions que le Président du ROPPA s'est posées, avant de fustiger l'administration politique des activités rurales.

    A l'en croire, pendant 20 ans, les paysans ont produit de la richesse que les politiques ont détournées pour aller construire des villes qui ne produisent pas. A cela s'ajoute la liberté des marchés aux importations, donc la perte de l'espoir en milieu rural. Qui est alors responsable du retard qu'accusent les paysans africains ? Et Mamadou Sissoko, de répondre : "Certainement pas les multinationales, non ! Les multinationales sont venues après. La première faute, c'est la trahison des dirigeants africains. Après, ce sont les paysans eux-mêmes qui n'ont pas compris que leur survie dépend en grande partie de leur responsabilité, et qu'ils doivent se mobiliser pour dire non. Et les multinationales d'aggraver le reste".
    Tous ces facteurs, joints aux calamités naturelles et aux fameux endettements, ne sont-ils pas à la base de l'organisation des paysans ? En tout cas, le président du ROPPA ne dira pas le contraire, car selon lui, les choses ont beaucoup changé avec la création de nombreuses organisations paysannes. A cet effet, "les paysans doivent s'organiser à partir de ce qu'ils savent et de ce qu'ils peuvent", a-t-il indiqué. Toujours selon lui, il faut que les paysans comprennent que leurs reférences ne viendront pas d'ailleurs, et que les fondements de la lutte en Afrique doivent provenir des valeurs et de l'histoire de leur peuple. C'est avec ce combat de solidarité que l'Afrique aura sa place dans l'histoire du mouvement paysan. "C'est d'ailleurs pourquoi le mouvement paysan africain est parti sur la base de l'exploitation familiale, qui est le coeur de référence de la force", s'est-il réjoui.

    Et le président du ROPPA, de marteler : "Nous sommes en train de créer aujourd'hui le Réseau des Paysans, pour qu'avec d'autres organisations nous puissions mettre l'Europe devant ses responsabilités, dans les accords de Cotonou". Et de conclure : "Nos ennemis ne sont pas les multinationales ; nos ennemis, ce sont nos députés, nos chefs d'Etat qui se sont accaparés d'autant de richesse que les colons... Pour preuve, les dirigeants africains ont des milliards dans les banques en Occident".

    Selon le président de la Coordination Nationale des Organisations Paysannes du Mali (CNOP), M. Ibrahima Coulibaly, la participation africaine dans la Via Campesina a connu une évolution positive, lors de cette 5e conférence à Maputo. Et pour cause : lors de la conférence au Brésil, il y a quatre ans, l'Afrique était représentée par seulement trois organisations membres. Aujourd'hui, elles douze organisations africaines membres de la Via Campesina. C'est ce qui a surtout motivé la répartition de l'Afrique en deux régions : une première dont le siège se trouve à Maputo, et une deuxième dont le siège sera basé au Mali.

    Il est aussi important, c'est que cette 5e conférence Internationale de la Via Campesina au Mozambique ait été l'occasion, pour les participants africains, de renforcer leurs capacités, notamment par rapport à l'analyse de la situation actuelle des crises (alimentaire, financière et énergétique), fera savoir M. Ibrahima Coulibaly.

    * Moussa Touré était l’envoyé spécial du journal Le Soir de Bamako à la 5e conférence de Via Campesina, à Maputo

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  • Comme il est étrange, cet engouement français pour l’élection présidentielle américaine ! Et comme il est curieux de lire, de voir et d’entendre ces journalistes qui font mine de déplorer qu’il n’y ait pas d’Obama français alors que ce sont eux qui semblent l’avoir décidé en excluant a priori et systématiquement tout Obama potentiel pour exhiber leurs béni-oui-oui habituels, choisis à cause de leurs alliances ou de leur sottise (parfois les deux).

    Regardez un peu ce que nos maîtres censeurs essaient de désigner comme les représentants des «noirs» de France, après avoir tenté de fabriquer de toutes pièces une communauté qui ne peut exister que dans le malheur. On pourrait imaginer qu’un pays comme la France donne au moins l’exemple en rappelant que Barack Obama n’a rien de particulier si ce n’est d’être le meilleur candidat de cette élection, en saluant une démocratie où les partis politiques ne barrent pas la route aux candidats sur la seule considération de la couleur de leur peau. C’est d’ailleurs en jouant cette carte universaliste et, au fond, de tradition française, qu’Obama est là où il est.

    Mais c’est tout l’inverse qui se produit. La part la plus nauséabonde de la France, celle qui prétend représenter le pays, parler au nom du pays sous prétexte qu’elle a le porte-voix, de s’exciter sur cette prétendue couleur d’Obama, comme le colon fantasmait sur le cul de la "négresse", avec d’autant plus de nervosité qu’on sait bien qu’ici un Obama aurait, depuis longtemps, été abattu en plein vol.

    Depuis des décennies, tous les partis politiques français, de droite, du centre, de gauche, d’extrême gauche, les ont brisés, laminés, ostracisés, nos Obamas. Dès qu’il s’en présentait un, méthodiquement, sournoisement, efficacement, on l’abattait, on le détruisait. Par peur, par bêtise. Voilà où on en est arrivés, à force de vouloir censurer l’histoire. L’Amérique, ancienne colonie esclavagiste, a été obligée d’assumer son passé. En France, on en est encore à se demander s’il est bon d’en parler.

    Ce qui se passe en ce moment aux États-Unis met simplement en lumière que la France est gangrenée par le racisme hypocrite de l’élite au pouvoir. Un racisme qui est absolument le même à gauche qu’à droite. Alors, forcément, pendant ce temps, dans les ghettos où se font élire des politiciens corrompus avec des taux d’abstention atteignant parfois les quatre cinquièmes, des jeunes rêvent d’Amérique pour oublier leur quotidien révoltant.

    Et pourtant, il y en a des Obamas français. Il y en a même depuis longtemps. En octobre 1795, à une époque où la France savait tirer toutes les conséquences des principes universalistes qui ont fondé la République, c’est le général de division Alexandre Dumas, né esclave à Saint-Domingue, que la Convention appelait à la rescousse, sans s’occuper de la couleur de sa peau. Mais l’essieu de sa voiture se brisa à la patte d‘Oie de Gonesse et c’est un traîne-savate raciste qui lui souffla la place, rétablissant l’esclavage et institutionnalisant un système ouvertement fondé sur des préjugés dont nous ne sommes pas sortis.

    Plus de deux siècles après, le même pays, en plein Alzheimer, ne se souvient plus de rien. Des vieillards gâteux, arc-boutés sur une prétendue grandeur napoléonienne qui fait rire le monde entier, n’essayant même plus de cacher les fantasmes coloniaux qui rongent leur vieille carcasse, tentent de nous faire avaler leur vomi communautariste, ce que l’Europe a produit de plus abominable.

    Non, les «noirs» de France n’ont aucune raison communautaire de se réjouir de l’élection d’Obama. Mais tous les Français auxquels le racisme a un jour barré la route peuvent espérer, peut-être, grâce à cet exemple donné par le pays jusqu’à ce jour le plus puissant du monde, que justement, on arrive à s’intéresser enfin à autre chose qu’à la couleur de leur peau.

    * Claude Ribbe préside l'association des amis du général Dumas qu'il a fondée en 2006 pour l'anniversaire de la mort du général.

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  • En août dernier, la guerre a de nouveau éclaté en République démocratique du Congo. Aujourd’hui, on en est à quelque 250 000 déplacés dans l’Est du pays. Après un bref cessez-le-feu décrété par les rebelles de Laurent Nkunda, les combats ont repris le 4 novembre. Depuis le génocide au Rwanda en 1994, et la guerre qui a ensuite déstabilisé la Rd Congo de 1996 à 2002, ce pays reste dans une tourmente perpétuelle. Devant ce nouvel épisode conflictuel dont la riche région du Kivu reste l’épicentre, Firoze Manji s’est entretenu avec Wamba Dia Wamba. Ce dernier accuse, dénonce et trace des pistes d’actions pour une solution de paix définitive en Rd Congo.

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    Pambazuka News : Après plusieurs années d’accalmie dans les tueries en Rd Congo, l’attention du monde a été brutalement accaparée par les offensives des forces de Laurent Nkunda autour de Goma. Qu’est-ce qui explique cette résurgence ?

    Wamba dia Wamba : Je pense qu’une première explication tient aux changements dans l'équilibre des forces sur le terrain. Il y a aussi que la portée de la catastrophe humanitaire pousse beaucoup de personnes en Occident, connectées aux médias ou en relation avec des organismes humanitaires, à montrer plus d'intérêt pour la Rd Congo, en relation avec les élections américaines. On entend dire que le régime actuel voudrait créer des situations difficiles pour donner un coup de pouce au candidat républicain ou pour créer des faits accomplis dont le futur président serait obligé de tenir compte. D’ailleurs, autour de certaines universités américaines, par exemple, on note, pour la première fois, une tendance à se poser des questions sur le silence autour des massacres en Rd Congo.
    À ces explications, on peut ajouter la volonté des capitalistes occidentaux de reprendre le contrôle des ressources congolaises, après le contrat signé entre le gouvernement et les Chinois. Nous entendons que l'idée d'un Kosovo se met en place, mais s'il matérialise ce ne sera pas dans l'intérêt du peuple congolais ; ce serait plutôt pour avoir un contrôle sur les importantes ressources minières, agricoles et tout le potentiel de cette région.

    Pambazuka News: Les medias occidentaux présentent ce conflit sous des dehors ethniques, mais quelle en est la cause véritable ? Quels sont les facteurs politiques et économiques qui le soutendent ?

    Les questions ethniques n'ont jamais été une cause de conflit ; d'autres conditions doivent prévaloir pour transformer des différences en discriminations et voir les effets de celles-ci mener à des conflits. Bien sûr, Il y a beaucoup de points non résolus, liés au génocide rwandais et à l’afflux massif de populations en Rd Congo, parmi lesquels des génocidaires, ainsi que la communauté internationale l’avait encouragé. Nkunda, par exemple, profite de la présence des Rwanda, toujours déterminés à prendre le pouvoir au Rwanda et peut-être à procéder à un génocide, pour justifier sa guerre. Mais la vérité est que nous devons distinguer l'objectif principal (accès et contrôle des ressources), des conditions facilitant cet objectif, comme l'existence des génocidaires massacrant des personnes innocentes, les sentiments d'exclusion toujours ressentis par les Tutsis congolais, la collaboration du gouvernement congolais avec ces génocidaires qu’il utilise, selon certains, et les alliances possibles entre les milieux d'affaires et les fonctionnaires établis dans la région.
    Il faut aussi noter que la plupart de nos gouvernements régionaux sont réellement dirigés par des agents de sécurité alliés aux hommes d'affaires.D’aucuns disent que les hommes d'affaires rwandais avaient financé Nkunda pour continuer à garder sous contrôle l’exploitation des mines (coltan, nobium, etc.), particulièrement recherchés par les multinationales de téléphones portables, de satellites, etc.

    La presque totalité du sous-sol de la Rd Congo a été en fait vendue à travers des contrats à de soi-disant partenaires. Seuls quelques membres des familles des personnes au pouvoir en profitent. On pense même que dans les zones où il n'y a aucune autorité étatique ferme, les armes décident tout. Dans une certaine mesure, Kivu est simplement un lien des plus faibles dans la chaîne de la mondialisation. Nous devons identifier les différentes contradictions qui y convergent. Et savoir que l’absence d'une véritable autorité étatique, apparemment favorisée par certaines autorités, y ouvre la porte aux agents de l'économie mondiale du crime.
    Pambazuka News: Quels rôles jouent le Rwanda, l’Ouganda, le Zimbabwe et l’Angola dans ce conflit ?

    Wamba Dia Wamba : Après avoir éprouvé les expériences de déstabilisation menées par le régime de Mobutu, qui agissait en gendarme dans la région, beaucoup de pays voisins préféreraient aujourd’hui avoir un Congo plus faible à leur côté. Surtout s'ils peuvent tirer profit de cette faiblesse pour avoir leur part dans le pillage des ressources du pays. Les alliances invisibles dans le milieu des affaires facilitent ce genre d’activités. D’ailleurs, certains fonctionnaires en Ouganda et à Kinshasa ont des connexions autour d’intérêts communs à préserver. Et le Rwanda a un prétexte dont il use de manière contradictoire : la présence des génocidaires le pousse à arguer que sa sécurité est menacée et lui permet de maintenir une situation d'anarchie pour avoir accès aux richesses dont ses hommes d'affaires se sont enrichis.
    Leur participation aux deux dernières rébellions leur a fait goûter aux ressources disponibles au Congo et ils veulent continuer à en profiter d'une manière ou d'une autre. Le gouvernement congolais aurait dû trouver les moyens de légaliser une exploitation commune des richesses, mais le processus est si lent qu’on se demande si l’anarchie n’est pas plus profitable à certains intérêts.

    Pambazuka News: L'Union européenne et d'autres pays sont profondément engagés dans l'exploitation des ressources en Rd Congo. Dans quelle mesure sont-ils impliquées dans la crise courante ?

    Wamba Dia Wamba : Certaines entreprises transnationales ont été identifiées, il y a quelque temps, par le panel de l'ONU : Anglo-American, Standard Chartered Bank, De Beers, etc. Les minerais exploités dans la zone ne peuvent être utilisés que par des entreprises à technologies avancées et les Africains sont juste des intermédiaires. La campagne menée par l’Occident contre le contrat signé entre la Chine et la Rd Congo montre combien est forte leur volonté de contrôler les ressources de ce pays.
    Ce qui est triste dans tout cela reste le fait que derrière ces profits qui s’accumulent au prix du sang versé, personne ne s'inquiète vraiment de la vie des Congolais innocents, avec les prétendues aides humanitaires ponctuelles pour réduire les misères, jamais pour éradiquer la violence.
    Pambazuka News : Assistons-nous à une balkanisation de la Rd Congo ?

    Wamba Dia Wamba : Les rebelles sont en train d’occuper une zone qui couvre l’équivalent de trois territoires. Nul ne sait si, avec les négociations, ils vont y renoncer. Si le gouvernement congolais ne réussit pas à les récupérer et si les forces étrangères parviennent à aider les rebelles à les conserver, on assistera à la naissance d’un minuscule mais très riche territoire. Et l’effet sur le reste du pays peut conduire à une véritable balkanisation. Le gouvernement est appelé à ne pas céder à une pareille exigence, si elle arrivait à être exprimée par les rebelles. Les populations congolaises sont fermes dans la défense de l’intégrité de leur pays.

    Pambazuka News : Est-ce que le gouvernement de Kinshasa a un quelconque contrôle sur la situation ?
    Wamba Dia Wamba : Pas réellement. C’est pourquoi il y a toutes ces critiques contre la MONUC, pour son échec à mettre un terme à la guerre. Il ne peut y avoir un contrôle de la situation, à cause du type de dirigeants que nous avons, plus intéressés par le pillage des ressources, la conservation du pouvoir, le règne de l’impunité, le blocage du fonctionnement de l’administration, etc., que par autre chose. La plupart des promesses faites, qui auraient pu y aider, ne sont pas respectées, dont la réconciliation et la mise en place d’une véritable armée nationale. Même le nouveau gouvernement, qui est en train d’être mis en place, n’inspire pas confiance à la population. Beaucoup ne sont que du bois mort inutile, mais ils se comportent comme si le pays était leur propriété privée.
    Pambazuka News : Quelle devrait être la réaction des panafricanistes dans la situation actuelle ?
    Wamba Dia Wamba : Il faut en appeler à une conférence régionale des peuples africains – s’il y a bien sûr une possibilité de la faire tenir. Ce dont on a besoin pour que la démocratie s’implante dans la région, c’est que les populations s’engagent réellement dans la construction d’un véritable Etat tourné vers un développement post-néolibéral. Mais dans le court terme, l’engagement devrait se faire contre toute idée de balkanisation, pour l’application des accords de Nairobi, pour un échange d’ambassadeurs entre la Rd Congo et ses voisins ougandais et rwandais et pour une urgente intervention humanitaire.

    * Pr Wamba Dia Wamba est sénateur honoraire et ancien vice-président de la Commission permanente du Sénat sur les affaires administratives et juridiques, de l’administration de transition de la République démocratique du Congo.

    * Firoze Manji est directeur de Pambazuka News et directeur de Fahamu – Réseau pour la justice sociale.

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  • Nous, hommes et femmes, sommes les gens de la terre, ceux et celles qui produisent l’alimentation du monde. Nous avons le droit de continuer à être paysannes et paysans et la responsabilité de continuer à nourrir nos peuples. Nous, hommes et femmes, prenons soin des semences, qui sont la vie et pour nous, l’acte de produire est un acte d’amour. L’humanité a besoin de nous, et nous refusons de disparaître.

    Nous, La Via Campesina, mouvement mondial d’organisations de femmes rurales, de paysans, de paysannes de petits agriculteurs et agricultrices, travailleurs et travailleuses des campagnes, peuples indigènes, afro-descendants, d’Asie, d’Europe, d’Amérique et d’Afrique, sommes réunis à Maputo, Mozambique, du 19 au 22 octobre 2008 pour notre Ve Conférence Internationale. Nous avons été reçus de manière chaleureuse, fraternelle par nos hôtes, la União Nacional de Camponeses (UNAC) du Mozambique.

    Nous sommes réunis pour réaffirmer notre détermination à défendre l’agriculture paysanne, nos cultures et notre droit à continuer d’exister en tant que peuples avec une identité propre. Nous sommes plus 550 personnes, dont 325 délégués et déléguées venant de 57 pays, représentant des centaines de millions de familles paysannes. Les femmes constituent plus de la moitié des personnes qui produisent des aliments dans le monde et nous célébrons ici notre Troisième Assemblée des Femmes.

    Nous célébrons également notre Seconde Assemblée des Jeunes de la Via Campesina, car la participation décisive de le jeunesse garantit le présent comme le futur du monde rural. Au cours de cette Ve Conférence Internationale, nous avons ratifié également l’adhésion de 41 nouvelles organisations de La Via Campesina et nous avons compté avec la participation de nombreuses organisations et mouvements alliés du monde entier, au cours de notre première Assemblée avec les alliés de La Via Campesina.?

    ?Quatre années de lutte et de victoire??

    Au cours de la Ve Conférence Internationale, nous sommes revenus sur les principales luttes, actions et activités depuis la IVe Conférence Internationale qui a eu lieu à Itaici au Brésil en juin 2004. Parmi elles, il faut souligner les mobilisations massives contre l’OMC, contre les Accords de Libre Echange (ALE) dans différentes régions du monde et contre le G8 à Rostock et Hokkaido. En 2005, La Vía Campesina a été très présente lors de la journée de lutte devant le sommet de l’OMC à Hong Kong, participant ainsi à la plus récente des actions continues qui ont permis aux mouvements sociaux de maintenir paralysées les négociations lors des sommets de l’OMC, depuis Seattle en 1999.

    Nous jouons également un rôle central dans d’autres mobilisations contre l’OMC, de Genève jusqu’en Inde.??En 2007, nous avons organisé, avec nos principaux alliés, le Forum International sur la Souveraineté Alimentaire à Nyeleni au Mali. Ce fut un moment crucial de la construction d’un grand mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire. Environ 500 délégués des plus importants mouvements sociaux au monde ont participé à cet évènement et un agenda stratégique et d’action pour les prochaines années a été défini. Avant mais aussi après Nyeleni, nous avons organisé de nombreuses réunions nationales et régionales sur la souveraineté alimentaire.

    Au cours des dernières années, nous sommes parvenus à ce que plusieurs pays, dont l’Equateur, la Bolivie, le Népal, le Mali, le Nicaragua et le Venezuela incorporent le concept de souveraineté alimentaire dans leur Constitution et/ou leurs lois nationales. ??Au travers de notre Campagne Mondiale pour la Réforme Agraire, expression de nos luttes pour la terre et en défense du territoire, nous avons co-organisé le Forum Mondial de la Réforme Agraire à Valence, en Espagne en 2004 et en 2006, nous avons organisé la Rencontre Internationale des Sans Terre à Porto Alegre, Brésil, avant la Conférence Internationale sur la Réforme Agraire et le Développement Rural (CIRADR) de la FAO.

    Nous avons participé aux mobilisations des femmes du Brésil contre le désert vert de l’eucalyptus de la multinationale Aracruz le 8 mars, et lors du forum parallèle, nous avons obtenu de grandes avancées sur les positions des gouvernements. En 2007, nous avons organisé au Népal la Conférence Internationale sur la Souveraineté Alimentaire, la Réforme Agraire et les Droits Paysans. ??En 2004, nous avons une fête mondiale d’échange de semences paysannes au cours de notre Ive Conférence.

    En 2005, nous avons organisé le Séminaire International sur les semences « Libérons la diversité », comme un volet de notre lutte globale en faveur des semences paysannes et contre les OGM et la technologie Terminator. La Vía Campesina du Brésil a organisé des mobilisations durant la Conférence Internationale de la Convention sur la Diversité Biologique (COP-8) en Mars 2006 à Curitiba, Brésil.

    Sur ces mêmes thèmes, nous avons tenu des activités importantes à Mysore en Inde la même année et en 2008 à Bonn, en Allemagne et aussi en France, où une grève de la faim a fortement contribué à l’interdiction du maïs génétiquement modifié de Monsanto. En 2007 au Brésil, Keno, un grand combattant du MST a été assassiné par un homme armé à la solde de Syngenta mais au bout d’un an, nous avons réussi à obliger Syngenta à rendre au gouvernement les terres utilisées illégalement pour des expérimentations transgéniques.

    La Vía Campesina, en compagnie d’autres mouvements sociaux, a organisé la « Village de la solidarité » en parallèle à la Conférence sur le Changement Climatique que l’ONU a organisée à Bali, Indonésie en 2007, où nous avons avancé l’argument que l’agriculture paysanne refroidit la planète. ??En 2008, nous avons organisé à Djakarta, Indonésie, une conférence internationale centrée sur notre proposition de Déclaration Internationale des Droits des Paysans. Avant la conférence internationale, a eu lieu l’Assemblée des Femmes sur les Droits des Paysans et des Paysannes. ??

    L’engagement solidaire de la Via Campesina a été mis en évidence en 2004 lors de notre effort mondial pour canaliser l’aide alternative aux victimes du tsunami ; en 2007 avec la participation de trois délégations à des rencontres avec les Zapatistes au Mexique et chaque année lors d’actions importantes de solidarité avec les combattants et combattantes victimes de la criminalisation des manifestations sociales sur tous les continents. ??Le déplacement de populations rurales consécutif au modèle néolibéral provoque le déplacement massif de personnes, devenant un thème critique pour La Via Campesina.

    Depuis 2004, nous élaborons nos stratégies et nos actions sur ces thèmes au sein de notre nouvelle Commission de Travail sur les Migrations et les Travailleurs Ruraux. Nous avons mené diverses actions contre le mur de la honte qu’élèvent les EU. ??D’un peuple à un autre, d’un pays à un autre, nous avons mené à bien les luttes de La Vía Campesina. Notre mouvement est présent dans toutes les régions du monde où le néolibéralisme est imposé aux paysans, aux paysannes et aux populations rurales. ??

    La lutte de La Vía Campesina inspire, stimule et génère la résistance des mouvements sociaux contre les politiques néolibérales. Le nombre de pays où des gouvernements progressistes atteignent le pouvoir après des années de mobilisation va augmenter. Et un grand nombre de gouvernements locaux et nationaux ont accentué leur résistance et leur intérêt pour le programme de la souveraineté alimentaire suite à la mobilisation populaire et en réponse à la crise mondiale des prix des produits alimentaires??

    L’offensive du capitalisme dans les campagnes, les crises multiples et le dépouillement des peuples paysans et indigènes??

    Dans le contexte mondial actuel, nous sommes confrontés à une convergence de plusieurs crises : alimentaire, climatique, énergétique et financière. Ces crises trouvent leurs origines communes dans le système capitaliste et plus récemment dans la dérégulation effrénée de ses domaines d’activité respectifs d’activité économique, qui donnent la priorité au commerce et au profit.

    Dans les régions rurales du monde entier, nous avons vu une offensive féroce du capital et des entreprises multinationales sur l’agriculture et les biens naturels (eau, forêts, minerais, biodiversité, terre, etc.) qui se traduit par une guerre d’expulsion contre les populations paysannes et les peuples indigènes, en utilisant des prétextes fallacieux comme les arguments erronés qui soutiennent que les agrocarburants sont une solution à la crise climatique et énergétique alors que la vérité montre le contraire.

    Quand les peuples exercent leurs droits et résistent à cette expulsion généralisée ou quand ils sont obligés de grossir les flux migratoires, la réponse est toujours plus de criminalisation, plus de répression, plus de prisonniers politiques, plus d’assassinats, plus de murs de la honte et plus de bases militaires. ??

    Déclaration des Droits des Paysannes et des Paysans??

    Nous voyons la future Déclaration des Droits des Paysannes et des Paysans de l’ONU comme un outil essentiel dans le système légal international pour renforcer notre position et nos droits en tant que paysans et paysannes. C’est pourquoi nous lançons également la Campagne Mondiale pour une Déclaration des Droits des Paysannes et des Paysans.

    Souveraineté Alimentaire : la solution aux crises et la vie des peuples??

    Cependant, la situation actuelle de crise est également une opportunité parce que la souveraineté alimentaire offre la seule alternative réelle tant pour la vie des peuples que pour inverser les crises. La souveraineté alimentaire répond à la crise alimentaire, en se basant sur une production paysanne locale et aux crises climatique et énergétique en s’attaquant aux deux principales sources de gaz à effet de serre, le transport des aliments sur de grandes distances et l’agriculture industrialisée. Enfin, elle interdit la spéculation sur les produits alimentaires afin de réduire la crise financière.

    Le modèle dominant signifie la crise et la mort ; la souveraineté alimentaire est la vie et l’espoir pour les populations rurales et aussi pour la population consommatrice. La souveraineté alimentaire requiert la protection et la re-nationalisation des marchés nationaux d’aliments, la promotion de circuits locaux de production et de consommation et la lutte pour la terre, la défense des territoires des peuples indigènes et la réforme agraire intégral. Elle se fonde également sur le changement de modèle productif vers une production agro-écologique et durable, sans pesticides et sans OGM et fondée sur les connaissances paysannes et indigènes.

    Comme principe général, la souveraineté alimentaire se construit à partir de nos expériences concrètes au plan local, c’est-à-dire du local au national. ??La crise provoque des souffrances incalculables parmi nos peuples et met à mal la légitimité du modèle néolibéral du « libre échange » et quelques gouvernements locaux et nationaux plus progressistes ont commencé à chercher des solutions alternatives.

    Au sein de La Via Campesina, nous devons être capables de profiter de ces opportunités.??Nous devons développer une méthodologie de travail incluant un dialogue critique et constructif pour parvenir à des réussites de la mise en œuvre de la souveraineté alimentaire avec ces gouvernements. Nous devons également profiter des espaces internationaux « d’intégration alternative » comme l’ALBA et Petrocaribe pour avancer sur ce terrain. Mais nous ne devons pas seulement parier sur les gouvernements : nous devons construire la souveraineté alimentaire depuis la base, sur les territoires et les autres espaces contrôlés par les mouvements populaires, les peuples indigènes, etc.

    L’heure de la souveraineté alimentaire est venue et nous devons prendre l’initiative pour avancer sur ce terrain dans tous les pays. Nous, paysans et paysannes du monde entier, pouvons et voulons nourrir le monde, nos familles et nos peuples, avec des aliments sains et accessibles. ??

    Les entreprises multinationales et le libre échange??

    Notre réflexion nous a éclairés sur le fait que les entreprises multinationales et financières constituent parmi nos ennemis communs les plus importants et qu’en tant que tels, nous devons lutter de manière toujours plus directe contre elles. D’ailleurs, ce sont elles qui sont derrière les autres ennemis du monde paysan, comme la Banque Mondiale, le FMI, l’OMC, les ALE et les APE, les gouvernements néolibéraux ainsi que l’expansionnisme économique agressif, l’impérialisme et le militarisme. Nous sommes actuellement dans une période où nous devons redoubler d’efforts dans notre lutte contre les ALE et les APE, contre l’OMC mais en tenant compte du rôle central des multinationales. ??

    L’avancée des femmes est l’avancée de La Via Campesina??

    Un thème qui reste bien clair lors de notre Ve Conférence est que toutes les formes de violence envers les femmes dans nos sociétés – notamment la violences physique, économique, sociale, machiste, celle de la différence de pouvoir et celle culturelle – sont également présentes dans les communautés rurales et ainsi dans nos organisations. En plus d’être une énorme source d’injustice, elle limite la portée de nos actions.

    Nous reconnaissons la relation intime entre le capitalisme, le patriarcat, le machisme et le néolibéralisme au détriment des paysannes du monde entier. Nous tous, hommes et femmes de La Via Campesina, nous engageons de manière responsable à construire des relations humaines nouvelles et meilleures entre nous, en tant que composante essentielle de la construction des nouvelles sociétés auxquelles nous aspirons. C’est pourquoi, au cours de cette Ve Conférence, nous décidons de rompre le silence et nous lançons la Campagne Mondiale « Pour la Fin de la Violence Envers les Femmes ».

    Nous nous engageons de nouveau et avec une force encore plus grande à atteindre la complexe mais nécessaire parité réelle dans tous les espaces et instances de participation, d’analyse, de débat et de décisions dans la Via Campesina et nous renforcerons l’échange, la coordination et la solidarité entre les femmes de nos régions. Nous reconnaissons le rôle central de la femme dans l’agriculture d’autosuffisance alimentaire et la relation spéciale des femmes avec la terre, la vie et les semences.

    De plus, les femmes sont et ont été déterminantes dans la construction de La Via Campesina depuis ses débuts. Si nous ne vainquons pas la violence envers les femmes dans notre mouvement, nous n’avancerons pas dans nos luttes ; et si nous ne construisons pas de nouvelles relations de genre, nous ne pouvons pas construire une nouvelle société. ??

    Nous ne sommes pas seuls : la construction d’alliances??

    Nous, paysans et paysannes, ne pouvons pas gagner seuls nos luttes pour la dignité, pour un système alimentaire et agraire plus juste et rendre possible un autre monde meilleur. Nous devons construire et renforcer nos alliances naturelles et stratégiques avec les mouvements et organisations qui partagent notre vision ; cela est l’un des engagements spécifiques de cette Ve Conférence. ??

    La jeunesse nous donne l’espoir pour le futur??

    Le modèle dominant dans les campagnes n’offre aucune alternative pour les jeunes et c’est une raison importante pour changer cela. Les jeunes, hommes et femmes, sont notre base pour le futur et ainsi, nous nous engageons à leur pleine insertion et participation créative à tous les niveaux de nos luttes. ??

    La formation pour renforcer nos luttes??

    Pour parvenir à de plus grands succès et victoires dans nos luttes, nous devons nous consacrer au renforcement interne de notre mouvement. C’est pourquoi la formation politique, le renforcement des capacités et l’amélioration de la communication et l’organisation entre nous et nos alliés sont nécessaires pour renforcer notre capacité collective d’analyse et de transformation de nos réalités. ??

    Diversité et unité en défense de l’agriculture paysanne??

    En tant que mouvement transnational, nous pouvons affirmer que l’une de nos plus grandes forces est notre capacité à réunir différentes cultures et modes de pensée autour d’une même lutte. La Via Campesina constitue un engagement commun de résister et lutter pour la vie et l’agriculture paysanne??Nous, participants à la Ve Conférence de Via Campesina, nous nous engageons tous à défendre l’agriculture paysanne, la dignité et la vie et gagner le droit à la souveraineté alimentaire. Ainsi sont les paysans du monde et nous refusons de disparaître.
    Globalisons la lutte! Globalisons l’espoir!

    * Via Campesina est un mouvement international qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, de travailleurs agricoles, de femmes rurales, de communautés indigènes d'Asie, des Amériques, d'Europe et d'Afrique. Ce réseau a vu le jour en 1993 - Cette déclaration a été faite lors de la Ve Conférence Internationale du mouvement

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  • La Guinée a célébré le cinquantenaire de son indépendance acquise le 28 septembre 1958. A cette occasion, Hadja André Touré, veuve du président Sékou Touré s’est confiée pour revenir sur les premières heures de la jeune République et sur les combats menés par son mari pour défendre son pays contre les agressions impérialistes. Mais aussi sur ce qui devrait rester de l’héritage de Sékou Touré, près de vingt-cinq ans près sa mort, en 1984.

    La célébration de l’An 50 de l’indépendance de la Guinée, le 28 septembre 1958, a une grande signification. Malheureusement, beaucoup de ceux qui se sont battus pour que l’acquisition de cette indépendance soit une réalité, dont mon défunt mari, ne sont pas parmi nous (…) Cette indépendance a été acquise de haute lutte par nos dirigeants d’alors ; parce qu’il fallait d’abord préparer et motiver le peuple qui était prêt à aller à l’indépendance.

    Le président Sékou Touré a déclaré, à l’époque : « L’histoire ne retiendra pas un jour que la France généreuse a offert l’indépendance sur un plateau d’argent et tous les pays colonisés ont dit : ‘’non, nous préférons être des colonies françaises au lieu d’être indépendants’’. Moi, je prends l’indépendance au nom de la Guinée et de l’Afrique ». C’est ainsi que nous sommes allés à l’indépendance.

    (…) Cela a été très amèrement ressenti par l’impérialisme français. Le général Charles De Gaulle aurait dit : « Sékou Touré, je le veux à plat ventre. Et il faut tout faire pour dévaliser ce jeune Etat ». On a commencé par M. Messmer. Il était un Haut commissaire de la France à Dakar. Il a fait parvenir un bateau et des parachutistes français par avion pour, le jour du référendum pour l’indépendance, le 28 septembre 1958, pendant que le peuple allait voter dans l’ordre et la discipline (car l’ordre leur avait été donné d’éviter tout débordement, donc chacun devait voter et rentrer chez soi), ivider les caisses de la Banque centrale de Guinée, les mettre dans le bateau et les faire rapatrier sur Dakar.

    Voyez un État qui débute avec zéro franc.

    Ainsi les complots ont commencé le jour même du référendum. Cette lutte, nous l’avons vécue tous les temps. Et même jusqu’aujourd’hui, elle continue sous une autre forme. (…) Messmer a écrit que le premier complot ourdi a permis à Jacques Focart de s’appuyer sur l’ethnie peulh, dont certains ont toujours été en désaccord avec le président Sékou Touré. Mais ce dernier en a eu vent et le complot n’a pas marché.

    Il faut reconnaître que ce n’est pas toute l’ethnie peulh qui était contre Sékou Touré. Le meilleur ami de mon mari, Saïfoulaye Diallo, était un Peulh. Ils se sont connus très tôt lorsqu’ils travaillaient ensemble au Trésor. Ils avaient le même idéal. Saïfoulaye était un homme extraordinaire, plein de convictions, fidèle à son idéal. Ils ont passé toute leur vie ensemble. Saïfoulaye était un militant sincère du PDG-RDA (Ndlr : le parti qui a mené la Guinée à l’indépendance) depuis sa création. Il était tellement engagé qu’il fut muté au Niger où on affectait tous les fonctionnaires engagés de l’époque. Arrivé là-bas, il a intégré la section locale du PDG-RDA qui était un parti panafricain. Il y a milité également. Il fut encore muté en Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), mais il est resté sur ses positions et a encore milité pour le parti dans ce pays. Quelques années après, il est rentré en Guinée à cause de problèmes de santé. C’est lui Saïfoulaye, mon mari, et Lansana Béavogui, qui ont été présentés par le PDG-RDA pour être les trois députés guinéens à l’Assemblée nationale française.

    Nous avons toujours vécu avec ces complots. Mais ils disaient : « Oh ! Sékou Touré est devenu fou. Il invente des complots dès qu’il y a des difficultés. Il ne veut pas de cadres, de directeurs, il est contre tout le monde. Il assassine tous ceux qui peuvent nuire son prestige ». Mais la réalité est que nous avons vécu dans le complot permanant. Et je vous dirai même que quelque temps avant sa mort, en 1984, pendant qu’on préparait le sommet de l’OUA (Ndlr : le sommet n’a finalement pas eu lieu en Guinée), il y a eu des mercenaires qui ont été introduits en Guinée. Certains sont passés par la Haute Guinée, d’autres par Boké. Certains ont été arrêtés et emprisonnés. C’est à l’avènement des militaires (Ndlr : après la mort de Sékou Touré) qu’ils ont été libérés.

    En définitive, l’impérialisme français qui voulait coûte que coûte abattre Sékou Touré et échouait toujours, a eu le projet d’assassiner un chef d’Etat africain pendant le sommet et accuser Sékou Touré. Ce dernier en était conscient et c’est pourquoi la Cité des Nations a été construite pour recevoir les chefs d’Etat. En plus, il a fait construire quelques villas où certains chefs d’Etat qui étaient visés devaient habiter avec une sécurité renforcée.

    C’est cela que nous avons vécu durant la Première République. Le peuple en était toujours informé, car on ne vivait pas dans l’opacité. A chaque fois qu’il yse passait quelque chose, et comme le parti était bien structuré, le président convoquait des meetings pour expliquer à tout le monde depuis la base jusqu’au sommet.

    (…) Le 22 novembre 1970, une nuit du mois de ramadan, à 2 heures du matin, des mercenaires avaient débarqué. Il y a eu plus de 360 tués à Conakry. On ne parle jamais de ceux-là. Des cadavres sont restés (dans les rues) pendant deux jours, qu’on ne pouvait pas ramasser à cause de la lutte. Le camp Boiro qui, a été pris par les mercenaires, a été délivré par la milice de l'université de Conakry qui s'est mobilisée, les armes à la main, pour délivrer ce camp de la Garde républicaine. Le jeune soldat qui était à la porte ce jour là, les mercenaires l’ont éventré. Ils étaient composés d’Européens, d’autres Africains et de Guinéens. Certains ont été arrêtés et ont fait des dépositions.

    On est allé jusqu’à dire que l’agression n’a pas eu lieu ; que c’était de l’imaginaire. Mais le président Sékou Touré a dit : « Le mensonge a beau être grand, il finira par se détruire et la vérité finira toujours par triompher un jour ». Alors, il est très important que les jeunes qui n’ont pas vécu ces temps sachent ce qui s’est réellement passé.

    L’association des enfants victimes du camp Boiro (Ndlr : où on enfermait les adversaires au régime de Sékou Touré) a raison de réclamer la vérité et la justice. Même nous, nous souhaitons que la vérité soit entièrement dite ; parce qu'il s'est passé des choses très graves dans ce pays. Ceux qui se disent victimes doivent savoir qu'un enfant n'est pas responsable des actes de son père. On subit, on n’en est pas responsable. Il y a eu beaucoup de victimes dans ce pays. Pendant l'agression de 1970, il y a eu plus de 360 morts qui sont restés deux jours dans la rue parce qu'on ne pouvait pas les ramasser à cause des mercenaires. Ce sont des victimes dont les enfants sont vivants. Mais on ne parle jamais de ça. On parle de ceux dont les parents ont eu une certaine participation à tous ces événements. Les faits ont été reconnus par leurs parents et les sanctions ont été prises.

    Je pense que les enfants doivent comprendre qu'ils ne sont pas responsables des actes de leurs pères. C'est douloureux d'avoir une telle charge à supporter. Je comprends cela. S'ils veulent la justice, c’est tout à fait normal. Mais la vérité se dira et tout va éclater. Peut-être qu'il y a des choses qu'ils ignorent et qu’ils pourront apprendre ce jour. Et cela est très souhaitable pour le peuple de Guinée.

    Je pense que c'est ce peuple de Guinée qui a été victime à cause du choix historique qu'elle a eu à faire en prenant l'indépendance. (…) Je respecte la douleur des uns et des autres. Nous aussi, nous avons subi beaucoup de pertes sur tous les plans. Mais il faut que nous soyons tous réalistes. Il s'est passé des choses tragiques dans ce pays, et il fallait vraiment que les autorités prennent leurs responsabilités pour éviter le chaos. S'il y avait eu ce chaos souhaité par des ennemis, il n'y aurait pas eu d'indépendance ; notre indépendance n'aurait même pas été reconnue.

    Après le décès de mon mari, nous avions été mis en prison à Kindia. Mon fils Mohamed et moi avons fait quatre ans ; ma fille Aminata n’a fait qu’une année. Ce qui m’a fait beaucoup de peine, c'est de m'emprisonner après le décès du président Sékou Touré. Mon mari est décédé un vendredi, le vendredi suivant, il a été enterré. La semaine suivante, le samedi précisément, toute la famille a été emprisonnée, c’est-à-dire mes belles-sœurs, mes beaux-frères, mes frères, mes enfants et moi, sans oublier les membres du gouvernement, nous avions été arrêtés et emprisonnés. Donc, je n’ai pas eu le temps d’aller voir la tombe de mon mari. Je suis restée quatre ans en prison à Kindia. Mais quand nous sommes sortis de la prison, nous étions en résidence surveillée.

    Moi, j’étais assignée à Macenta dans ma famille maternelle. Je n’avais pas le droit de me déplacer sans autorisation. Mon fils Mohamed était assigné à Faranah dans sa famille paternelle. Il n’avait pas non plus le droit de se mouvoir sans autorisation. Donc, nous n’avions même pas de contact entre nous, parce qu’à l’époque il n’y avait pas de téléphone portable comme aujourd’hui. Lorsque ma fille Aminata a appris cela, elle a vu le roi Hassan II pour lui dire ma mère est sortie de la prison, mais elle est toujours en résidence surveillée avec mon frère. C’est ainsi que le roi a fait des démarches pour nous faire sortir de la Guinée. On nous a libérés le 1er janvier 1988. Le 14 mars de la même année, nous avons pris l’avion pour le Maroc où j’ai été invitée par le roi Hassan II pour me faire soigner. Avant notre voyage, je n’ai eu la chance de voir la tombe de mon mari qu’une seule fois.

    Ma fille Aminata est sortie de la prison avant nous parce qu’elle n’y a fait qu’une année avant qu’on ne la libère. Après, elle est allée au Maroc où le roi Hassan II l’a reçue dans sa famille. Elle y vit toujours. Lorsque mon fils Mohamed et moi sommes sortis de prison, nous avons été reçus par sa majesté. Après, le président Houphouët Boigny nous a invités en Côte-d’ivoire où j’ai vécu longtemps. Un jour, je lui ai dit que ma préoccupation était que mon fils aille faire son troisième cycle si c’était possible. Car mon souci était d’éloigner Mohamed de ce contexte. C’est ainsi qu’il lui a donné une bourse d’étude pour les Etats-Unis où il vit toujours avec sa famille qu’il a fondée là-bas. De temps en temps, ils viennent tous en Guinée. Donc, le pont n’est pas du tout coupé entre nous. Même l’année dernière, deux de mes petits-enfants étaient venus passer leurs vacances auprès de moi. Je vous affirme qu’ils ont aimé la Guinée, car ils se sont beaucoup plu ici.

    (…) Aujourd’hui, j'écoute la radio et je vois tellement de contestations, de passion et de haine, mais Dieu merci, le président Sékou Touré a beaucoup parlé et il a fait également beaucoup d'écrits. Son héritage politique, c'est ce qu'il a laissé à ce peuple. Nous savions qu'il ne laissait rien, parce qu'il n'a rien voulu pour lui ni pour sa famille. Mais cela ne nous dérange pas du tout. Je crois que , comme on le dit, le temps est le juge de l'histoire. Tout sera éclairci un jour. Et le peuple de Guinée fera la part des choses.

    (…) Parfois, quand j’entends certaines choses, je me demande si je ne suis pas en train de rêver. L’histoire de l’indépendance est tellement falsifiée qu’on se retrouve dans une situation terrible. C’est vraiment dommage ! Car c’est la nouvelle génération qu’on est en train de tromper. Parmi ceux qui ont participé à cette histoire, beaucoup vivent encore. Qu’ils racontent à leurs enfants ce qui s’est réellement passé. Les jeunes veulent savoir et comprendre leur histoire. Je reçois pas mal de jeunes qui viennent me demander beaucoup de choses. Quand on leur raconte certaines histoires, ils n’en reviennent pas. Cela retarde un pays. Assumons notre histoire, car nous avons une histoire glorieuse parce qu’étant les pionniers de l’indépendance africaine.

    (…) Nous avons eu notre héroïne, M’Balia Camara (tuée en 1955 durant les affrontements politiques d’avant l’indépendance), qui a été assassinée par un chef-tyran qui lui a donné un coup de poignard pendant qu’elle était en grossesse avancée de huit mois. Même l’enfant a reçu le coup de poignard dans le ventre de sa mère. Et il est mort-né à cause de la blessure. C’est ainsi que la Première République avait retenu cette date de sa mort comme Fête nationale des femmes pour rendre hommage à M’Balia Camara. On se réunissait chaque année pour faire le bilan de toutes les activités de l’année et entreprendre d’autres projets. Aujourd’hui, M’Balia est complètement ignorée. Elle a des descendants qui viennent souvent me voir à la maison.

    Ne falsifions pas notre histoire ; il y va de notre intérêt. Je salue la création du Club Ahmed Sékou Touré, car il est en train de faire un travail scientifique. Je trouve cela très important pour la compréhension de l’histoire guinéenne par la nouvelle génération. Nous, nous racontons parce que nous avions vécu ; eux ils disposent de documents scientifiques. Bientôt ce club va encore organiser des conférences-débats à partir du mois d’octobre jusqu’au mois de novembre.

    Le président Sékou Touré se disait être devant le peuple, au milieu du peuple et derrière le peuple. Ceux qui ont vécu cette époque savent comment le peuple était traité. Quand on lui demandait s’il avait peur, il répondait ainsi : « J’ai peur de deux choses : Dieu et mon peuple. » Il a eu à dire aussi quand il y avait des manifestations : « Le peuple est là joyeux, les gens dansent, chantent, rient, mais moi j’ai peur ».

    Donc, je voudrais que ce peuple connaisse la joie dans la liberté. Que ce pays qui est immensément riche, que les richesses reviennent à ceux qui en ont droit, c’est-à-dire le peuple de Guinée, car c’est notre propriété. Mais nous assistons aujourd’hui au pillage systématique de ces richesses. Je souhaite que cela cesse pour que le peuple connaisse maintenant la paix et la liberté.

    * Hadja Andrée Touré est la veuve du premier président de la Guinée, feu Ahmed Sékou Touré. Ce texte est tiré d’une nterview réalisée par Boua Kouyaté, pour Guineenews

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  • http://www.pambazuka.org/images/articles/74Fr/angola_33ansplustarde_l.j… septembre 2008, l’Angola a connu les deuxièmes élections législatives de son histoire. Un événement qui a eu lieu trente-trois ans après l’accession du pays à l’indépendance. Mais, cette fois, dans un contexte différent qui permet d’entrevoir une nouvelle ère démocratique. En parcourant l’évolution de l’Angola indépendante, José Patrocinio évoque les pesanteurs qui ont gêné l’évolution politique dans ce pays et évoque les changements qui permettent, à partir des dernières élections, d’entrevoir un nouvel avenir.

    Avec la Révolution des œillets au Portugal, le 25 avril 1974, s'ouvre une page dans l'histoire de ce pays colonial et de ses colonies d’alors. C’est à cette époque que ’Angola entre dans un processus de décolonisation qui le conduit à l'indépendance, le 11 novembre 1975. Pendant ce processus de transition, nombreux ont été les espaces de participation ouvertes aux Angolais. Des commissions ont été créées dans tous les domaines, pour les étudiants, les travailleurs, etc. Les espérances liées à la construction démocratique étaient partout manifestes. Les manifs se multipliaient et les grèves se déclenchaient un peu partout dans le pays. Les mots d'ordre se mélangeaient dans ce contexte marqué par la révolution portugaise et l’affirmation de différents mouvements de libération nationale (FNLA, MPLA et UNITA).

    A partir de là, de nouveaux partis sont ainsi apparus. Quelques-uns avec un évident legs historique, d’autres étant de simples créations liées à l’évolution du moment. Des campagnes volontaires sont lancées avec un esprit révolutionnaire : récolte du café, du coton et de l’ananas, déchargement de bateaux, vaccination et distribution de lait, jusqu'à l'alphabétisation.

    Ce scénario d'espoir et d’espérance n'a pas duré longtemps. Les mouvements de libération font parader leurs armées. Les provocations de groupes radicaux de la droite anti-indépendantiste sèment la panique. Dans le panorama qui se crée ainsi, la main extérieure se fait évidemment sentir. L’Angola se transformait en une scène où se jouait la réalité la plus cruelle de la guerre froide.

    La majorité des Portugais et des descendants de Portugais, mais aussi beaucoup d'Angolais, ont alors commencé à fuir le pays, mettant en place des ponts aériens en direction du Portugal. Les principaux ports comme ceux de Lobito et de Luanda ont vu s’empiler des bagages de toutes sortes : boîtes, petites caisses, voitures, etc., on emportait tout ce qu’on pouvait prendre avec soi.

    Dans les villes et villages, les conflits entre les forces armées des différents mouvements de libération, commencent à marquer le vécu des populations. De petites trêves sont signées, mais l'armée portugaise n'intervient pas. Quelques jours avant l'indépendance, l’Angola est envahie à partir de la région sud, par l'armée sud-africaine et au nord par l'armée zaïroise (actuelle RD Congo). Les confrontations militaires prennent alors une autre tournure et le MPLA résiste seulement dans Luanda. Entre alors en scène l'armée cubaine.

    Au même moment où Augustin Neto, au nom du MPLA, proclame à Luanda l'indépendance de l'Angola et la naissance de la République Populaire d'Angola, Jonas Savimbi leader de l'UNITA, annonce, à la Nouvelle Lisbonne (actuelle Huambo) la constitution de la République Démocratique d'Angola. Mais devant l’avancée du MPLA, appuyé par la troupe cubaine, l'UNITA abandonne tous les centres urbains pour se maintenir dans les zones rurales. Le nouveau pouvoir instaure un système politique et économique socialiste. Le contrôle de l'Etat s’impose dans toutes les sphères, avec la centralisation du pouvoir et la politisation de la sphère publique. Devant la terreur toujours présente de la police secrète, toute initiative est alors enlevée à la société civile.

    Quand les accords tripartites sont signés, conduisant au départ des armées sud-africaines et cubaines, le pays voit alors s’installer une économie incontrôlée. Malgré tout, les conditions sont propices à une nouvelle tentative et en 1991 un cessez-le-feu est signé entre le gouvernement (MPLA) et la guérilla (UNITA). La Constitution révisée permet le pluripartisme, promeut l'économie de marché et élargit les libertés individuelles. La société civile s'organise et les associations apparaissent.

    Le peuple réagit de manière euphorique devant l'espoir qui s'ouvre. Mais l'erreur du passé n'est pas corrigée. Les deux armées du MPLA et de l’UNITA, sous le regard des Nations Unies et des observateurs internationaux, se font face. La surenchère s’installe dans les discours propagandistes de la campagne électorale. Faible et sans expérience, la société civile est absente du débat. Les premières élections sont organisées en septembre 1992 et voient la population voter massivement et pacifiquement, démontrant au monde entier sa fierté d'appartenir au concert des nations libres et démocratiques. Mais le rêve ne dure pas. La guerre reprend et s’étend à tout le pays.

    Le conflit durera plus de dix ans. Les associations qui naissent interviennent plus dans l'urgence et dans l’humanitaire. Ils vont en gagner de l'audience et de l'expérience, élevant leurs voix et en occupant l'espace politique avec des propositions et des revendications. Quand le leader de l'UNITA, Jonas Savimbi, est assassiné, la guerre prend fin, avec la signature d’accords de Paix. On est alors en 2002.

    L’ANGOLA, 33 ANS PLUS TARD, a vécu ses deuxièmes élections législatives, le 5 septembre 2008. Dans un contexte différent. Il n’existe plus qu’une seule armée. La Société civile peut participer de façon directe et active aux débats. Le pays présente un des plus grands indices de croissance économique au monde, avec une économie liée à la production pétrolière. Les médias publics sont monopolisés par le gouvernement et par le MPLA. Mais la presse privée affiche les propos sensationnels et gène souvent l’Etat. Les partis d'opposition sont fragiles et divisés. Ils n'offrent pas tous des alternatives et nombre d’entre eux ont eu à être mêlés à des scandales. Le président de la République s'implique directement dans la campagne électorale de MPLA en se dirigeant la liste de ce parti.

    L’ANGOLA, 33 ANS PLUS TARD, continue à présenter les pires indices de développement humain au monde, dans un contraste saisissant avec ses indices de croissance économique. La corruption et le clientélisme sont partout. Des condominiums de luxe s’accaparent des terrains et délogent des milliers d'Angolais. Des milliers d'enfants meurent de paludisme, de tuberculose et autres maladies diarrhéiques. Les espaces publics sont transformés en infrastructures privées pour l'élite.

    Mais la société civile a adhéré au processus électoral depuis son début, en développant des campagnes d'éducation civique électorale. Il a produit matériel informatif, organisé des débats, discuté les lois. Il consolide son espace d’évolution, est reconnu par le pouvoir et s’est posé en observateur des élections. Le grand défi est désormais que s'instaurent définitivement le processus d'éligibilité des pouvoirs d'Etat, l'élimination du fantôme de la guerre, la participation de la société civile et la décentralisation du pouvoir.

    L’ANGOLA, 33 ANS PLUS TARD, est allée aux urnes. Le peuple afflue en masse vers une nouvelle aube. De façon pacifique, civique et responsable, il a dit à nouveau qu'il ne veut plus guerre.

    L’ANGOLA, 33 ANS PLUS TARD, croit à nouveau que le processus d’alternance au pouvoir est en marche. Indépendamment des résultats des partis politiques sortis des urnes, le peuple angolais a gagné dans la défense de la Paix et de la Démocratie.

    *José Patricínio est coordinateur de l'ONG Association Omunga, dont le siège est à Lobito, Benguela – Ce texte est paru, sous sa version originale, dans l’édition portugaise de Pambazuka (http://www.pambazuka.org/pt/category/features/50697)

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  • Ken Lohento | Gouvernance

    Les radios demeurent le médium de communication le plus approprié à la communication sociale et à la communication de développement en Afrique. Après deux premières enquêtes en 2001 et 2003, l’IPAO vient de réaliser une nouvelle étude sur les radios et les technologies numériques de communication. Dans cette étude, il s’agissait de faire l’état des lieux de la connectivité des radios ouest-africaines aux (N)TIC (internet, satellite, ordinateur, outils de stockage numérique, etc.), d’analyser les usages mis en œuvre, d’identifier les contraintes, opportunités, et de faire des recommandations aux différents acteurs.

    L’étude est principalement axée sur sept pays cibles (Ghana, Bénin, Sénégal, Mali, Sierra Leone, Burkina Faso, Niger) et concerne toutes les radios (communautaires ou associatives, commerciales, confessionnelles et religieuses). Deux cent vingt (220) radios ont été enquêtées. Les principaux outils de recherche utilisés sont le questionnaire, l’interview, l’analyse documentaire.

    Les résultats révèlent que, de manière globale, les radios des sept pays ont un taux d’accès moyen à l’internet (51,8 %), avec une grande disparité selon les pays et les types de radios. En effet, d’une part, alors que le taux de connectivité est de 72,2% pour les radios privées commerciales, il se limite à 31,5% pour les radios communautaires ou associatives. D’autre part, au niveau des pays, les radios ghanéennes présentent 93,5% de taux de connectivité, les radios sénégalaises 89,7%, alors que seulement 20% des radios de la Sierra Leone sont connectées.

    Au Ghana et au Sénégal, pratiquement toutes les radios commerciales sont connectées. En outre, 72,7% des radios communautaires sénégalaises disposent de l’Internet, alors que seulement 8,3% des radios communautaires nigériennes sont dans ce cas. Le taux de connectivité, toutes radios confondues, au Burkina, Faso, au Bénin et au Mali, sont respectivement 61,5%, 55% et 34%.

    C’est grâce à la technologie ADSL que la majorité des stations de la sous-région se connecte, en particulier au Sénégal, où plus de 92 % des stations accèdent au réseau mondial grâce à cette solution. Comme l’illustre les coûts d’accès présentés, dans certains pays, l’utilisation de l’internet devient de plus en plus accessible, mais ceci se limite aux régions ayant de bonnes infrastructures. La forte pénétration de la téléphonie mobile sur le continent permet aux stations d’en faire un outil incontournable de reportage et d’échanges avec les auditeurs ; cet usage remporte aujourd’hui l’adhésion de tous les auditeurs de radio.

    Même s’il a été identifié environ 70 sites web de radios, celles-ci sont encore très faiblement et de manière très précaire présentes sur l’internet. Dans la plupart des pays, la diffusion en live sur internet est très instable (streaming régulièrement inaccessible) ou inexistante, bien que souvent annoncée. En outre, un grand nombre de ces sites web ont très peu - ou pas du tout - de contenus. Le Sénégal et le Ghana sont les pays où les radios disposent davantage de sites web, mais la diffusion en direct sur l’internet est beaucoup plus stable au niveau des radios ghanéennes. La présence sur le web illustre encore que ces deux pays sont ceux dont les radios tirent davantage profit des TIC.

    Par ailleurs, les services à valeur ajoutée du mobile, en particulier le SMS, utilisé par 83,8% des stations interrogées, connaissent un énorme succès auprès des populations. Ces nouveaux services sont considérés comme d’importants outils d’interactivité entre stations radio et auditeurs, et constituent de plus une source potentielle de revenus substantiels pour l’entreprise radiophonique.

    Globalement, le satellite est peu utilisé par les radios. Il sert principalement à la réception des programmes. Les radios communautaires sont les plus nombreuses à l’utiliser, à 57,7%, alors que cette statistique est de 28,8% pour les radios commerciales. Le fort taux d’utilisation de ce moyen de communication par les radios communautaires s’explique par les appuis internationaux dont elles bénéficient dans ce cadre. En ce qui concerne la diffusion de programmes par le satellite, quasiment seules les radios publiques, disposant de subventions publiques conséquentes, peuvent se permettre de l’utiliser, notamment vers l’Afrique, l’Europe et les USA.

    Par manque d’information ou par méconnaissance des TIC, il a été également remarqué une confusion dans certains esprits entre logiciels libres et logiciels propriétaires, voire au sujet du type de connexion internet dont dispose la radio. Les besoins en formation restent énormes et concernent tous les domaines des NTIC, en particulier celui de la production numérique, de l’utilisation basique des ordinateurs, de l’Internet et celui de la création ou la maintenance de services avancés de diffusion et de téléchargement en ligne. Les coupures de courant sont particulièrement indexées dans les pays ayant les meilleures connectivités comme un véritable obstacle.

    Plusieurs recommandations ont été faites à l’attention de tous les acteurs interpellés par le développement du secteur médiatique, au niveau national, régional et international. A titre d’exemple, on peut mentionner les recommandations suivantes :

    1. Mettre en place, en impliquant toutes les parties prenantes, des stratégies nationales et régionales spécifiques et dédiées à la prise en compte des nouvelles technologies dans les radios et les médias en général;
    2. Développer la connectivité dans les pays par l’augmentation de la bande passante, la consolidation des infrastructures, l’extension de la couverture des réseaux téléphoniques et la baisse des coûts d’accès ;
    3. Former le personnel des radios en gestion du streaming audio et vidéo pour favoriser la présence des radios sur l’internet ;
    4. Favoriser la mise en place de serveurs pouvant héberger les sites web des radios faisant du streaming à des coûts relativement abordables ;
    5. Renforcer l’intégration des TIC dans la formation des journalistes et animateurs de radio, au niveau des structures et dispositifs de formation académique et alternative (auto-formation, formation par les associations et les réseaux de radios, etc.);
    6. Faciliter les négociations auprès des opérateurs de télécommunications pour réduire les coûts d’accès aux TIC aux stations radios, en particulier celles qui sont communautaires ;
    7. Favoriser la prise en compte de la convergence par les organes de régulation des TIC, en créant des mécanismes de collaboration entre régulateurs des médias et des télécommunications, ou en créant des organes de régulation uniques convergés ;
    8. Mettre en place des actions dans les différents pays pour une meilleure compréhension et prise en compte des enjeux nationaux et internationaux de la radio numérique.

    Supervisée par le Programme TIC de l’IPAO, l’étude a été coordonnée par Malick Ndiaye, avec la collaboration de Hyppolite Djiwan (Bénin), Abdoulaye Diallo (Burkina Faso), Kwami Ahiabenu II (Ghana), Aziz Diallo (Mali), Abdourahamane Ousmane (Niger), Boubacar Khalil Ndiaye (Sénégal), Andrew Kromah (Sierra Leone).

    * Ken Lohento, est coordinateur du TIC de l’Institut Panos Afrique de l’Ouest.

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  • Keith Slack | Gouvernance

    L'exploitation minière est à la fois l’une des plus vieilles industries du monde et l’une des plus importantes pour l’économie de nombreux pays en développement. Compte tenu du niveau record des prix des minéraux tels que l'or et le cuivre, son importance et son influence ont augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières années. L’exploitation minière industrielle à grande échelle présente un large éventail de défis économiques, sociaux et environnementaux pour les gouvernements et les communautés locales riveraines des sites où elle se déroule (…)

    Caractéristiques de l’exploitation minière moderne

    L’exploitation minière moderne se fait sur une très grande échelle. Elle implique l'excavation d’énormes mines à ciel ouvert qui peuvent atteindre jusqu'à 4 km de large et 1,5 km de profondeur. Les déchets miniers constitués par la roche extraite non utilisée dans le processus d'exploitation sont empilés en blocs massifs, pouvant atteindre 100 m de haut dans certains cas. Dans l'exploitation de l'or, le minerai extrait des puits est pulvérisé avec une solution de cyanure pour extraire l'or de la roche environnante. Les résidus de traitement connus sous le nom de "tailings" sont un autre sous-produit de l'exploitation minière. Ceux-ci sont entassés dans d’énormes bassins qui peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres de profondeur et des centaines de mètres de longueur.

    L’or produit dans les mines lointaines est souvent transporté hors de la mine à bord de petits jets privés qui atterrissent sur des pistes construites sur le site minier lui-même. Dans certaines mines de cuivre, celui-ci est transporté à travers un gazoduc vers des installations portuaires situées à des centaines de kilomètres de la mine.

    Les mines sont généralement exploitées par des sociétés basées en Australie, au Canada, aux États-Unis ou en Europe. On peut énumérer parmi les plus grandes entreprises, BHP-Billiton, AngloAmerican, Barrick Gold et Newmont. A côté de ces grandes entreprises, il existe des milliers de petites entreprises dites "junior", qui ont seulement un projet dans leur portefeuille. Beaucoup d’entres elles sont basées au Canada, où elles ont facilement accès aux capitaux à la Bourse de Toronto. En général, ces petites entreprises font le travail préliminaire sur un site minier (exploration, études de faisabilité), avant de vendre les droits relatifs au projet à une grande entreprise qui a la capacité d’exploiter effectivement la mine.

    Au cours des dernières années, les sociétés minières occidentales ont dû faire face à une concurrence accrue des entreprises chinoises, qui recherchent énergiquement des minéraux pour soutenir le développement de l’économie chinoise. Les entreprises chinoises ont ainsi été actives en Amérique Latine, en Asie et, en particulier, en Afrique.

    Les préoccupations environnementales

    L'exploitation minière est l’une des industries les plus polluantes du monde. Selon l’inventaire des rejets toxiques des Etats-Unis, elle est de loin l’industrie qui produit le plus de produits chimiques toxiques dans le pays. Ainsi, les produits chimiques toxiques utilisés dans l’exploitation minière, notamment le cyanure, peuvent se répandre dans les eaux souterraines et de surface qui sont à proximité des sites miniers, tuant les poissons et rendant l'eau impropre à l'irrigation ou la consommation. Au Ghana, les fuites de cyanure ont été un problème chronique. Elles ont détruit les cours d'eau et contribué au développement de problèmes de santé au sein des communautés locales vivant à proximité des mines.

    Pareillement, dans le cadre du processus de fusion d’or, les mines produisent d'énormes quantités de mercure qu’elles rejettent dans l'air. Celui-ci peut contaminer le sol, l'eau et l'air à des centaines de kilomètres de la fonderie. Le mercure est une neurotoxine puissante, en particulier pour les enfants. L'exposition à ce produit peut causer d'importants troubles neurologiques de même que des problèmes de développement. Il s’agit notamment des déficits d'attention et de langage ainsi que des troubles de la mémoire, de la vision et des fonctions motrices.

    L'un des plus graves problèmes environnementaux que causent les importants sites miniers est appelé "le drainage acide minier". Il s’agit du processus chimique par lequel les résidus miniers contenant des sulfures produisent de l'acide sulfurique, une fois exposés à l'air libre et à l'eau. Cet acide infiltre les nappes phréatiques et les eaux de surface, tuant la vie végétale et animale, tout en rendant l'eau inutilisable pour quelque fin que ce soit. En outre, une fois ce processus de génération acide entamé, il est impossible à arrêter. Si les eaux acides peuvent être traitées, cela doit être fait à perpétuité. Or, de nombreux pays en développement n'ont pas les ressources nécessaires pour réaliser cette opération.

    Dans certains pays de la région Asie/Pacifique, les sociétés minières déversent leurs résidus liquides directement dans les rivières locales et/ou l'océan. Ces méthodes d'élimination sont appelées "dépôts de résidus miniers subaquatique" et sont très controversées. Elles sont interdites aux États-Unis et au Canada en raison de la réglementation sur la qualité de l'eau. Les sociétés minières font valoir que la technologie est sans danger et que dans les régions d’instabilité sismique, elle est plus sûre que le stockage des résidus liquides sur terre. Les scientifiques n'ont cependant pas définitivement prouvé que ces méthodes d'élimination ne posent pas de risques à long terme pour l'environnement et la santé humaine.

    En 2006, la société américaine Newmont Mining Corporation a versé une indemnisation de 30 millions de dollars au gouvernement indonésien, à la suite d’accusations de pollution relatives à l'immersion de déchets dans une baie de l'océan. Selon les communautés locales, cela aurait causé de graves problèmes de santé.

    L'exploitation minière requiert d’énormes quantités d'eau dans le cadre du processus de traitement des minerais. Les mines doivent aussi pomper de l'eau hors du sol (ou "assécher") afin de prévenir l’inondation des puits. Une mine aux États-Unis pompe 380 000 mètres cubes d'eau souterraine par jour. Pareillement, dans une région du Chili, la demande d'eau de l'industrie minière s'élève à 20 000 litres par seconde.

    Pour effectuer une réglementation efficace de l’activité d'exploitation minière, les organismes gouvernementaux doivent disposer d'un corps de professionnels qualifiés et bien formés, ayant accès à toutes les informations pertinentes nécessaires pour faire leur travail efficacement. Malheureusement, dans de nombreux pays en développement, les gouvernements n’ont pas vraiment la capacité d’effectuer un contrôle efficace sur l'industrie minière. Dès lors, il est très difficile pour eux d’essayer de faire en sorte qu'un projet minier se conforme aux lois environnementales. Même aux États-Unis, où il existe une importante Agence de protection de l'environnement, l'exploitation minière a été à l’origine de très graves problèmes environnementaux.

    Les préoccupations sociales

    L'introduction d'une grande exploitation minière dans une communauté rurale peut souvent avoir un énorme effet perturbateur. Un grand nombre de personnes peuvent être physiquement déplacées par l'opération et être contraint de se réinstaller dans des zones inconnues, inhospitalières et dépourvues de ressources. Les sociétés minières amènent souvent avec elles des employés allogènes aux valeurs culturelles différentes de celles de la communauté locale. Ceci peut également entraîner des perturbations de l'ordre social existant. Par ailleurs, l'exploitation minière est souvent liée à une augmentation significative des taux de prévalence du VIH/Sida, de l'alcoolisme, de la prostitution et de la violence familiale.

    D’importants problèmes liés aux droits de l'Homme sont fréquemment associés aux projets d'exploitation minière à grande échelle. Dans certaines circonstances, les populations locales ont subi des atteintes aux droits humains commises soit par les forces de sécurité des compagnies minières, soit par les forces de sécurité du gouvernement agissant à la demande des sociétés minières. Au Ghana, des mineurs artisanaux ont été battus et tués par les forces de sécurité des compagnies minières. En Indonésie, les communautés autochtones vivant près de la grande mine de Grasberg ont été victimes de viol, de torture, de détention et de meurtres commis par l'armée indonésienne.

    Les peuples autochtones sont souvent victimes des effets négatifs de l'exploitation minière. Généralement, ils reçoivent peu d'information sur les avantages et inconvénients des projets miniers. En outre, ils n’ont pas d’influence significative sur la mise en œuvre desdits projets. Dans certaines situations, les peuples autochtones peuvent considérer la création d'une mine comme une menace à leur survie culturelle.

    Au cours des dernières années, les protestations sociales liées à l'exploitation minière ont augmenté de façon spectaculaire. Au Pérou, d'après les estimations du gouvernement, il y a aujourd’hui plus de 45 conflits sociaux liés à des projets miniers. Cette augmentation des conflits reflète le développement de l'exploitation minière, en raison de la volonté des sociétés minières de tirer profit des prix élevés des minéraux. Parfois, les protestations des communautés indigènes et les conflits ont forcé les sociétés minières à modifier ou à abandonner complètement leurs projets dans certaines zones. Ce fut le cas à Tambogrande au Pérou, où les protestations locales ont forcé le gouvernement à refuser d’accorder un permis à une société minière canadienne. Il en a résulte une perte de 60 millions de Dollars US pour ladite société.

    Dans ce contexte, les militants et les communautés locales en appellent de plus en plus aux compagnies minières pour qu’elles démontrent qu'elles ont un "permis social d'exploitation». En d'autres termes, les sociétés minières doivent non seulement avoir un droit légal à une concession accordée par le gouvernement mais, elles doivent également démontrer que leur présence est acceptée par la communauté locale. Les sociétés minières devraient respecter le droit des communautés à un "consentement libre, préalable et éclairé", autrement dit, ne pas engager leur exploitation sans le consentement exprès de la population locale.

    L’économie de l’exploitation minière

    L'exploitation minière peut être extrêmement rentable pour les sociétés minières. En effet, les prix de minéraux étant actuellement à des niveaux élevés, les sociétés minières ont généré des profits record. Malheureusement, la plupart des gouvernements tirent peu de profit de l'exploitation des mines dans leur pays en raison des importants avantages fiscaux accordés afin d'attirer les investissements miniers. Dans certains cas, cela signifie que les pays reçoivent peu ou pas du tout d'impôt sur le revenu des entreprises minières, jusqu'à ce que celles-ci aient récupéré leur investissement initial. Cette période de franchise fiscale peut durer au moins cinq ans. Certains projets non rentables ne génèrent pas des recettes fiscales du tout pour les gouvernements.

    Il existe deux principaux types de taxes d'exploitation minière:

    1- les taxes sur le profit, qui sont prélevées sur les bénéfices que les sociétés minières tirent des minéraux qu’elles extraient ;
    (2) les redevances, qui sont établies sur le volume de minerai extrait, mesuré par exemple en onces d'or ou en tonnes de cuivre.

    Les sociétés minières préfèrent payer les taxes sur les bénéfices plutôt que les redevances, car ces dernières sont indépendantes des coûts et des prix du marché. Certains pays appliquent des redevances nulles ou très faibles (1 a 3%) pour attirer l'investissement minier.

    Dans les années 1990, de nombreux pays en développement tributaires de l'exploitation minière, ont réformé leurs secteurs miniers afin d'attirer les investissements étrangers. Ces réformes ont souvent été menées à la demande de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. De nombreux pays ont ainsi privatisé leurs sociétés minières publiques et procédé à une réduction de l’imposition et des taux d’imposition du secteur. Cela s'est produit à une période au cours de laquelle les prix des minéraux étaient faibles. L’on croyait alors que de telles mesures étaient nécessaires pour inciter les entreprises étrangères à investir dans des pays où les risques étaient plus élevés.

    Toutefois, aujourd'hui, de nombreux gouvernements procèdent à la révision des concessions minières accordées à cette époque et revendiquent une plus grande part des bénéfices issus de l’exploitation. Certains gouvernements ont demandé la renégociation des contrats miniers ainsi que l'augmentation des taxes et redevances. La Zambie, l'un des principaux producteurs de cuivre, en est un exemple.

    Les exploitations minières ont tendance à être des "enclaves" isolées du reste de l'économie nationale. Dans la plupart des cas, très peu d'activité économique «en aval» se développe autour de l'exploitation minière. Cela est en grande partie dû au fait qu'il n'est généralement pas rentable de développer des produits à plus grande valeur ajoutée dans les pays où les minéraux sont extraits. Ainsi, il s’avère moins cher d'expédier le cuivre de Zambie vers la Chine pour être transformé en fil de cuivre, plutôt que de construire une usine de transformation sur place. Dans le même ordre d'idées, l'industrie minière à grande échelle exige relativement peu de main-d'oeuvre. Parfois, seules quelques centaines de personnes sont nécessaires pour exploiter une grande mine. Ainsi, les avantages de l'exploitation minière en termes de création d'emplois ont tendance à être assez minimes.

    A cause de son manque d’intégration avec les autres secteurs économiques et de son taux relativement faible de création d'emplois, le bénéfice global qu'un pays tirera de son secteur minier se limitera presque exclusivement aux recettes fiscales. Dès lors, il est d'autant plus important que celles-ci soient gérées de façon adéquate transparente par les gouvernements. C’est pour cette raison que ces dernières années, la publication par les sociétés minières de leurs paiements aux gouvernements est devenue un sujet majeur de développement international.

    Ces préoccupations ont conduit à la création de l’Initiative pour la Transparence des industries Extractives (ITIE). Elle rassemble des gouvernements, des entreprises et des organisations non gouvernementales afin d’examiner et de publier sur un plan national les revenus que les gouvernements reçoivent des sociétés minières et pétrolières.

    Un autre sujet de préoccupation qui a émergé au cours des dernières années dans les secteurs pétrolier et minier, est celui des contrats de production signés entre les gouvernements et les sociétés pétrolières et minières. Ces contrats déterminent habituellement le montant des recettes que le gouvernement va tirer d'un projet donné. Ils contiennent parfois des clauses dites "de stabilisation", qui servent à "geler" les lois et règlements qui s’appliquent à une entreprise tout au long de la mise en oeuvre d'un projet. Ces clauses visent à protéger les intérêts des investisseurs contre les modifications arbitraires des lois et règlements pertinents après la signature d’un contrat. Malheureusement, elles ont également l'effet pervers d'exonérer lesdites entreprises de l’observance des nouvelles réglementations qu'un pays pourrait adopter en matière de Droits de l'Homme et de protection de l'environnement, après la signature d'un contrat de production avec une entreprise.

    Les économistes ont constaté que la dépendance économique à l'exploitation minière est associée à une variété de problèmes socio-économiques y compris le faible taux d'éducation, la baisse des niveaux de soins de santé et la plus grande propension aux conflits et à la guerre civile. Cela peut être attribué à la facilité avec laquelle les revenus tirés des ressources naturelles peuvent être manipulés par les gouvernements et dirigés vers des usages peu constructifs. La concurrence entre factions armées pour le contrôle des ressources minérales peut être également être un moteur de violents conflits, comme cela a été le cas en République Démocratique du Congo.

    * Keith Slack, Directeur du programme Industries Extractives à Oxfam-America - Réalisé en collaboration avec l’Institute for Policy Dialogue

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  • Comme les autres activités de l'homme, l'industrie minière pose aujourd'hui des problèmes d'environnement très aigus. La difficulté majeure que pose l'approche des problèmes de l'environnement dans l'industrie minière vient de l'extrême diversité des situations rencontrées, ce qui implique des solutions particulièrement variées, faisant souvent appel à des compétences et à des technologies très spécifiques, le plus souvent inexistantes dans les pays en voie de développement.

    Du secteur minier informel à la petite mine mécanisée, jusqu'aux grands projets industriels, il existe une gamme très large d'activités minières. Dans chaque cas, la sensibilité aux nuisances susceptibles d'être causées à l'environnement et les capacités techniques des sociétés minières sont des aspects très variables alors que les risques environnementaux sont parfois très convergents.

    Les différentes législations minières prévoient dans leurs dispositions la prise en compte de l'aspect environnemental dans l'exécution des projets industriels. Malheureusement force est de constater que les services géologiques nationaux ne disposent ni de moyens ni de spécialistes capables d'appréhender tous les aspects liés à l'étude et à la protection de l'environnement minier. Face à la matérialisation et à l'intensification de ces problèmes, il devient urgent d'intégrer désormais les exigences de la protection de l'environnement dans la politique de relance du secteur minier dans les pays africains. Il s'agira de concilier la nécessité d'une production minière, génératrice de revenus et d'emplois pour l'économie nationale, et le désir légitime de maintenir un environnement sain dans nos pays.

    Cet article se propose de faire une analyse sommaire de l'impact de l'activité minière sur l'environnement et d'ouvrir un débat sur les stratégies à adopter pour une gestion améliorée de l'environnement, aux différents stades de la recherche et de l'exploitation minière,

    I. – Impacts environnementaux liés à la phase de prospection

    Beaucoup de techniques de prospection, comme la géophysique aéroportée, les levés géologiques ou géochimiques, les travaux miniers légers, etc., ne causent pas de dommages majeurs à l'environnement.

    D'autres méthodes peuvent générer des impacts environnementaux mineurs qui sont réglables le plus souvent par l'application de mesures de correction et/ou de mitigation. Il s'agit par exemple des essais d'échantillonnage gros volume, des tests métallurgiques, des essais de traitement, etc. En phase d'exploration, on se préoccupera notamment des impacts liés aux opérations suivantes:

    Impacts liés à l'ouverture des voies d'accès : La principale atteinte à l'environnement causée par la plupart des opérations de prospection est la perturbation du relief due à la construction de routes et de plates-formes de sondage, et à l'utilisation de matériels lourds. En effet, l'acheminement du matériel lourd sur le site de travail, constitué en général d'ateliers de forage, de tarière mobiles ou d'équipements logistiques divers, peut affecter l'environnement si le site est localisé dans une zone écologiquement sensible, comme par exemple une forêt classée, un site archéologique, un habitat naturel d'espèces protégées, etc. Mais ces perturbations sont relativement mineures par rapport à celles de l'ensemble d'un projet minier

    Impacts liés au camp de prospection : Les camps de prospection qui peuvent être fixes ou mobiles, regroupent en général beaucoup de personnes et peuvent constituer des sources de pollution potentielles pour l'environnement, à travers la production de déchets ménagers et d'eaux usées. Dans ces camps, l'on veillera, comme pour toute autre activité humaine, à éviter de dégrader ou de polluer le site et à le remettre en état après l'arrêt des activités.

    Impacts liés aux travaux d'exploration proprement dits : Comme indiqué plus haut, les levés géologiques classiques et l'échantillonnage géochimique, n'engendrent pas d'impacts majeurs sur l'environnement. Toutefois, dans le tracé des profils et la matérialisation des points de prélèvement, l'on veillera à la protection des sites archéologiques traversés et à la sauvegarde des plantes en voie d'extinction.

    - Les tranchées et les ouvrages miniers sont souvent utilisés en prospection, en particulier dans les zones sans affleurements. Ces ouvrages qui peuvent fragiliser le sol et le couvert végétal, ne peuvent être exécutés qu'après accord des services techniques ou de l'administration. On prendra soin de limiter leur importance dans la mesure où ils resteront utiles aux objectifs de la prospection. Leur largeur peut être réduite au minimum pour permettre à un géologue d'y faire les levés nécessaires. Après leur documentation, les tranchées seront comblées en utilisant le matériel excavé laissé à proximité.

    - En exploration par forages, dès lors qu'on exécute un nombre important d'ouvrages pour reconnaître les caractéristiques d'un gisement, on peut créer des drains artificiels qui peuvent avoir des effets sur le système hydrogéologique local ou régional. Les sondages devront donc être réalisés en respectant le site et l'eau nécessaire devra être prélevée sans nuire aux usages existants. Il importe de prendre en considération les nappes traversées par le sondage et d'étanchéifier les passages du trou dans l'aquifère, pour éviter de les mettre en communication. A la fin de chaque sondage, le site sera remis en état et la sortie du trou sera obturée ou cimentée.

    - Dans les travaux géophysiques, l'utilisation de certaines méthodes comme la sismique, par exemple, impose l'observation des réglementations concernant l'utilisation des explosifs (tant vis-à-vis du personnel que vis-à-vis des populations environnantes). Comme la sismique en exploration minière est presque toujours sous-traitée à des compagnies spécifiques, celles-ci connaissent en général tous les règlements liés à sa mise en oeuvre.

    2 - Impacts environnementaux liés aux travaux de faisabilité

    L'étude de faisabilité ne se limite pas à la seule confection d'un rapport technico-économique. Un tel rapport en est la conclusion et la synthèse qui démontrent la fiabilité technique de l'exploitation et sa rentabilité. Beaucoup de travaux doivent donc être effectués pour recueillir les do~nées qui seront nécessaires à un tel rapport. Les impacts associés à ces activités peuvent affecter les ressources hydrauliques, le sol et le couvert végétal, l'habitat naturel, la faune et parfois les sites archéologiques d'intérêt culturel.

    Dans la plupart des cas, les impacts majeurs liés aux travaux de faisabilité doivent être analysés dans une note d'évaluation environnementale où des mesures correctives appropriées sont proposées pour leur mitigation. Parmi ces travaux qui peuvent générés différents impacts, on citera, entre autres:

    Les sondages : Les travaux de faisabilité exigent en général l'exécution de nombreux sondages à maille serrée pour estimer les réserves. Les risques d'atteinte à l'environnement liés à la réalisation de ces ouvrages sont généralement constitués par les boues de forage. En effet, l'eau est l'agent de forage utilisé dans la prospection des métaux communs. Le matériau broyé par le trépan est remonté à la surface par l'eau. Lorsque leur décantation n'est pas complète, les boues de forage peuvent poser des problèmes environnementaux. L'eau de forage étant dans la plupart des cas recyclée, il est indispensable que les boues soient parfaitement décantées. Les sondages effectués pour des études hydrogéologiques ou géotechniques génèrent des impacts comparables et sont donc soumis aux mêmes contraintes.

    Les travaux miniers : Les excavations, les puits, les descenderies, travers-bancs ou galeries souterraines, sont susceptibles d'avoir une influence nettement plus grande sur l'environnement que les sondages. Ces ouvrages miniers, qu'ils soient souterrains ou aériens, doivent être menés en tenant compte de l'environnement et en suivant les directives administratives qui sont d'ailleurs les mêmes.

    Les essais de traitement : Les essais de traitement sont des opérations minières qui aboutissent à la définition d'un procédé technologique, nécessitant le prélèvement de plusieurs dizaines de tonnes de minerais et l'utilisation de produits chimiques pour la détermination des procédés technologiques. Au cours de ces essais, l'impact le plus important est surtout l'utilisation des produits chimiques qui, s'ils ne sont pas contrôlés peuvent avoir des effets sur la faune, la flore et sur les ressources hydrauliques.

    3 - Impacts environnementaux liés à la phase d’exploitation

    Parmi les impacts prévisibles associés à l'exploitation d'une mine, qu'elle soit à ciel ouvert ou par carrière, on retiendra les perturbations et les déséquilibres qui sont susceptibles d'affecter non seulement l'écosystème air-eau-sol, mais également l'environnement humain et socioculturel. On retiendra, entre autres :

    Perte de la végétation naturelle et de l'habitat de la faune : Les activités minières, à cause de l'ouverture des carrières, de l'utilisation d'engins lourds et d'autres types de machines, sont susceptibles d'entraîner un important déséquilibre de l'environne:ment naturel, en affectant la végétation locale, l'habitat naturel et la vie animale.

    Dégradation du sol et du couvert végétal : Les activités minières sont susceptibles d'entraîner un déboisage massif avec comme conséquences, une accélération des phénomènes d'érosion, la perturbation de la diversité biologique et du couvert végétal, des glissements de terrain ou des affaissements de sols. Ces impacts sont classés dans la catégorie des impacts majeurs et sont généralement associés à l'exploitation minière par carrière.

    Perte de vue panoramique : L'exploitation minière par carrière à ciel ouvert engendre le déplacement d'importantes quantités de roche, de stériles ou de déchets qui sont déposés au-dessus du sol sous forme de terrils, entraînant des impacts visuels et la création « d'aspect lunaire» dans tout le paysage. Ces impacts qui sont inhérents à l'exploitation elle-même, sont corrigés dans certains cas par des travaux de restauration et de réhabilitation des sites. Les grandes excavations des mines à ciel ouvert, les terrils et les installations de surface sont souvent autant de plaies qui défigurent le paysage. Les aménagements annexes tels que voies d'accès, embarcadères, pistes d'atterrissage, lignes électriques, etc., peuvent aussi être particulièrement offensants pour la vue, tant pendant l'exploitation qu'après la fermeture de la mine.

    Changement de la qualité des ressources hvdrologiques : L'industrie minière rejette plusieurs milliers de tonnes de stériles et de résidus chaque année. La majeure partie de ces rejets provient de l'exploitation de dépôts sulfurés desquels sont extraits l’or. Ces résidus miniers sont exposés à l'air et à l'eau, où ils s'oxydent en présence de certaines bactéries, comme le thiobacillus ferrooxidans. Les eaux de ruissellement entraînent avec elles ces produits de l'oxydation, de l'acide sulfurique et des métaux sulfurés nouvellement formés, les libérant dans l'environnement sous forme de drainage acides. Ce phénomène aboutit à la formation d'eaux acides qui véhiculent des métaux lourds dont certains sont particulièrement dangereux pour la santé humaine et animale. Ces effluents acides peuvent atteindre la nappe souterraine et entraîner ainsi une contamination des eaux profondes.

    Par ailleurs, d'autres effets sur les eaux superficielles et/ou profondes situées dans le voisinage d'un gisement, peuvent entraîner des modifications des débits du système hydraulique local ou apporter des changements dans la qualité des eaux (Ph, anions et cations, matières en suspension,, etc...);

    Bruits et vibrations : Les sources de bruit dans l'industrie minière se répartissent principalement entre les installations fixes, l'équipement mobiles des opérations d'exploitation et celui des opérations de transport. Les installations fixes recouvrent une vaste gamme d'équipements dont les concasseurs, les cribles, les broyeurs, les compresseurs, les ventilateurs, les ateliers et les points de chargement.

    Effets de souffle : L'un des effets indésirables des tirs est d'induire à proximité des déplacements de surface dont l'ampleur est fonction de la distance au point de tir, de l'énergie libérée par les explosifs et des conditions géologiques locales.

    Affaissement de terrains : En exploitation souterraine, l'excavation de matériaux est une cause potentielle de mouvements de terrain et donc de déformations de la surface. Les circonstances dans lesquelles ces phénomènes peuvent se produire sont très variables. Les principaux paramètres en sont la géométrie, la méthode d'exploitation, la nature du gisement et des morts terrains. Dans de nombreux cas, la prise en compte des lois de la mécanique des roches permet une prévision qualitative relativement fiable des risques d'affaissement.

    Les dégâts potentiels consécutifs à un affaissement sont notamment des fissures majeures en surface, capables d'endommager sérieusement bâtiments et installations. Ces fissures discontinues peuvent être de largeur variable de quelques millimètres à plusieurs mètres, ou une déformation continue de la surface, par exemple une cuvette d'effondrement. Un déplacement uniforme ne provoque que rarement des dégâts importants. Les déplacements différentiels peuvent jouer sur J'écoulement des eaux de surface, modifier la pente des routes, des voies ferrées, des conduites d'eau ou de gaz, etc.

    Lors de l'abandon des exploitations à ciel ouvert, d'importants effondrements des flancs de fosse peuvent survenir. On recommande de ménager un périmètre de sécurité autour des fosses abandonnées. Un certain nombre d'organismes ont publié des directives relatives à ces périmètres et autres mesures de sécurité, qui sont en général adaptées aux conditions géologiques et climatiques locales.

    Pollutions : L'exploitation minière peut provoquer une contamination de l'air par les poussières résultant de la fragmentation et du déplacement des roches, et par les gaz issus de l’utilisation d'explosifs. L'utilisation d'explosifs, de générateurs électriques et d'engins de terrassement constitue une source de nuisances sonores dans l'exploitation minière. Dans le cas des gisements aurifères par exemple, le traitement du minerai est réalisé en général par attaques chimiques diverses. Il s’agit de procédés essentiellement basés sur la cyanuration et l'utilisation d'autres produits chimiques très toxiques. Bien que réalisés dans des cuves, ces procédés peuvent avoir pour conséquence, une émission de dioxyde de soufre dans l'air et une dispersion plus ou moins importante de cyanure dans les bassins de décantation.

    Les effets sur l'environnement de ces produits cyanurés peuvent être particulièrement dangereux si des infiltrations se produisent à partir du bassin à rejet. La gestion du bassin à boues et des produits chimiques constitue l'un des impacts environnementaux les plus importants dans les mines industrielles exploitées à ciel ouvert. Les mesures de mitigation qui sont envisagées dans la plupart des cas, devront permettre d'assurer une sécurisation de ces installations et de minimiser les dangers potentiels pour les humains, la flore et la faune

    Risques d'accidents : Une mine en activité ou même abandonnée peut être une source d'accidents liés à la circulation d'engins lourds ou à l'émanation de gaz toxiques. Ceci est particulièrement le cas pour les mines de charbon où les principaux gaz susceptibles d'être rencontrés sont le méthane (CH4), le gaz carbonique (CO2), du monoxyde de carbone (CO), le sulfure d'hydrogène (H2S) et l'azote. Ces gaz ou mélanges de gaz sortant d'un puits peuvent présenter des risques d'asphyxie, de toxicité, d'inflammabilité ou d'explosion.

    Les risques d'explosion dépendent de plusieurs paramètres et en particulier, de la composition du mélange gazeux, de la violence de la source d'inflammation, du confinement du mélange, des obstacles qui peuvent induire des turbulences, etc. L'application des mesures de protection collective et/ou individuelle et le respect des normes de sécurité et d'hygiène, sont en général les moyens les plus utilisés dans les mines pour circonscrire ces risques d'accidents professionnels.

    4 - Impacts sociaux liés à l’exploitation

    Déplacement involontaire des populations : Les activités minières sont susceptibles d'entraîner un déplacement involontaire des populations de leur lieu d'origine vers de nouveaux sites, créant de ce fait, des effets sociaux perturbateurs sur les familles et les résidents autochtones. Les projets miniers qui déplacent involontairement des populations donnent en général lieu à de sérieux problèmes économiques, sociaux et environnementaux. Des systèmes de production sont démantelés; les biens de production et les sources de revenus sont perdus ; les populations sont déplacées dans des zones où leur capacité de production peut être inadaptée et où la concurrence pour les ressources sont plus rudes. Les structures communautaires et le tissu social peuvent être affaiblis ; les groupes d'affinités peuvent être dispersés; l'identité culturelle et l'autorité traditionnelle peuvent être perturbées.

    Le déplacement involontaire peut donc être source de difficultés à long terme en entraînant un appauvrissement des populations touchées et causer des dégâts à l'environnement.

    Afin de faire face à ces contraintes, la planification du déplacement des populations est généralement régulée par des directives spécifiques, dont l'application est désormais exigée par certaines institutions internationales, comme la Banque Mondiale, la SFI, la BAD, etc. L'objectif de telles directives est de s'assurer que les populations déplacées par un projet, en reçoivent des avantages avec la fourniture de ressources et d'opportunités suffisantes pour partager les bénéfices du projet.

    Impacts liés à la fermeture des mines

    Les sites miniers sont généralement situés dans des zones où ils constituent la principale ressource économique. Leur fermeture a donc des répercussions socio-économiques importantes. La gestion de l'après-midi et la reconversion de la main-d'oeuvre et des sous traitants locaux doivent donc être programmées, en étroite collaboration entre la compagnie minière, les populations concernées, le gouvernement et les autorités locales.

    Impacts liés à l’exploitation minière par drainage

    Le développement du potentiel minier a entraîné une diversification de la recherche aurifère dans plusieurs pays africains, à travers l'utilisation des dragues à succion. Cette opération qui se pratique principalement en lit vif sur des fleuves et rivières, comprend essentiellement trois étapes, à savoir le dragage ou l'extraction du gravier minéralisé du fond de la rivière, le lavage du gravier et la récupération de l'or par amalgamation du concentré.

    L'extraction de l'or par la voie chimique d'amalgamation, constitue l'impact négatif le plus redoutable dans les opérations de dragage. En effet, entre 50% et 70% de la quantité d'or totale extraite par dragage sont faits par amalgamation au mercure. Le point d'ébullition du mercure est de 357°C, mais il a une légère tendance à s'évaporer à la température ambiante. D'après les normes de l'OMS, le seuil maximum toléré est de 4 microgrammes/litre et à partir de 50 microgrammes, le mercure devient très toxique et son inhalation peut entraîner des troubles neurologiques et des lésions cérébrales grave s; ce qui constitue des préjudices pour la santé des hommes.

    En chauffant l'amalgame sur feu ouvert, le mercure est évaporé et peut contaminer l’air ambiant. Par ailleurs, le mercure perdu par amalgamation peut pénétrer dans le réseau de drainage et provoquer une contamination de la chaîne alimentaire, à travers les poissons.

    Dans certains pays d'Amérique latine, l'utilisation du mercure a atteint des seuils écologiques irréversibles dus aux déversements de mercure dans l'air et dans le sol. Ces conséquences écologiques sur l'environnement naturel sont, pour la plupart, imputables à l'extraction artisanal de l'or par amalgamation. Les risques liés à l'amalgamation et à la manipulation du mercure constituent donc des dangers potentiels aussi bien pour l'homme que pour les ressources naturelles que l'on se doit d'éviter. Les mesures de protection environnementale liées à l'utilisation du mercure doivent viser à réduire les risques de déversement et d'évaporation de cette substance dans l'eau et dans l'air.

    Pour ce faire, il est recommandé l'utilisation d'appareil appelé Cornue, spécialement conçu pour minimiser l’impact de l'amalgamation sur l'environnement. Le principe de base de cet appareil est basé sur la distillation du mercure et sa récupération par refroidissement dans un système étanche et fermé. Testé avec succès dans plusieurs pays miniers d'Afrique, la Cornue est un appareil qui permet non seulement d'augmenter le rendement jusqu'à 12%, mais aussi d'empêcher l'échappement des vapeurs de mercure dans l'atmosphère et dans le milieu environnant, lorsqu'on chauffe le concentré d'amalgame contenant de l'or.

    D'utilisation facile et très pratique, la sécurité fonctionnelle et l'étanchéité de la cornue fait de cet appareil, l'instrument le plus fiable recommandé dans l'extraction aurifère par amalgamation.

    5 - Impacts environnementaux liés à l’exploitation artisanale

    Impacts écologiques

    L'exploitation artisanale se pratique dans beaucoup de pays africains mais de façon rudimentaire et informelle. Mais dans certains pays comme le Mali, la Guinée ou le Burkina Faso, les mineurs commencent à acquérir des équipements de plus en plus perfectionnés (marteau-piqueurs, compresseurs hydrauliques, broyeurs mécaniques, etc.). En l'absence d'un encadrement des orpailleurs, les exploitations traditionnelles conduisent à une destruction anarchique des sols et au déboisement des zones exploitées. Dans ces gigantesques et parfois éphémères zones d'exploitation, le souci de l'environnement n’existe pas dans l'esprit des orpailleurs. Tout au plus, l'administration essaie de minimiser quelque peu les effets les plus graves sur la sécurité des exploitants. Mais ces mesures semblent dérisoires face aux conséquences de ces exploitations.

    Certaines de ces conséquences existent certainement depuis longtemps, mais ne sont découvertes aujourd'hui que grâce à la sensibilité du milieu aux nuisances minières, ou n’apparaissent que maintenant en raison de la lenteur et des effets cumulatifs de certaines contaminations. De par leur fréquence et en l'absence de tout effort pour une régénération et une revalorisation des sites exploités, l'orpaillage peut avoir des conséquences environnementales majeures sur l'écosystème.

    Avec l'orpaillage, des centaines de milliers de puits sont souvent abandonnés, et offrent ainsi le sol au ravinement et à des processus d'érosion intensive, aboutissant à une destruction totale du couvert végétal. Ce déséquilibre provoque, en plus, un sur-alluvionnement des vallées et leur asphyxie plus ou moins profonde. Ces processus sont quasiment irréversibles et peuvent devenir catastrophiques à l'échelle de quelques générations. Ces exploitations anarchiques peuvent provoquer des effets convergents et causer de graves perturbations dans le drainage naturel des cours d'eau.

    Dans les techniques de traitement des minerais aurifères, les orpailleurs font de plus en plus usage de produits chimiques, tels que les acides ou le mercure. De telles méthodes qui sont employées à l'heure actuelle de façon très discrète dans beaucoup de pays, compromettent dangereusement la salubrité des eaux et des sols. En effet, ces produits chimiques perdus par amalgamation se retrouvent dans les systèmes de drainage, provoquant ainsi une contamination progressive de la chaîne alimentaire, à travers les poissons.

    Impacts sociaux

    L'afflux massif de populations diverses sur les sites, dû à l'appétit d'un enrichissement facile et rapide, entraîne en général, une dégradation rapide des moeurs sur la plupart des sites miniers. C'est ainsi que la prostitution, l'usage de stupéfiants, la délinquance, l'escroquerie, le banditisme et même la criminalité, ont tendance à s'y développer. Ce danger est d'autant plus réel que, souvent, il y a une nette insuffisance d'infrastructures sociales élémentaires, notamment aux plans santé, éducation et sécurité.

    Par ailleurs, un autre type d'impacts négatifs concerne les fréquents accidents mortels dus, à la fois, à l'inexistence des équipements de protection et aux excavations désordonnées. En particulier, dans les exploitations artisanales à forte concentration de populations, les creusements de puits et galeries, en dehors de toute règle de sécurité, accompagnés d'accumulations anarchiques des stériles, entraînent de fréquents éboulements meurtriers. Pour ce qui concerne les risques d'accidents, ceux-ci sont d'autant plus élevés que, parfois, sur la base de certaines croyances erronées, ces accidents sont interprétés comme un tribut nécessaire à payer pour trouver le métal précieux.

    Dans ces conditions, l'orpaillage traditionnel au lieu d'être une activité rémunératrice pour l'orpailleur, apparaît, au contraire, comme un facteur de paupérisation des zones rurales minières. Les potentialités offertes par l'artisanat minier sont des atouts favorables qui doivent être appuyer pour susciter une large participation des services techniques et des collectivités de base, en vue de faciliter leur engagement dans des activités productives durables et améliorer l'accès aux services sociaux de base.

    6 - Conclusion
    Comme les autres activités de l'homme, l'industrie minière pose aujourd'hui des problèmes d'environnement parfois très aigus. Du secteur minier informel à la petite mine mécanisée jusqu'aux grands projets industriels, il existe une gamme très large d'impacts environnementaux qui ont été décrits dans les paragraphes précédents. Face à la matérialisation et à l'intensification de ces problèmes, il devient urgent d'intégrer désormais les exigences de la protection de l'environnement dans les politiques de développement du secteur minier. Il s'agira, pour ce faire, de concilier la nécessité d'une production minière génératrice de revenus et d'emplois pour l'économie nationale, et le désir légitime de maintenir un environnement sain dans les sites miniers.

    La prise en compte de la composante environnementale doit être analysée dès le stade de définition du projet et à toutes les phases de l'exploitation. La concertation avec l'administration et avec les intervenants locaux (collectivités, associations, ONG, etc.) permet de valider les différentes options choisies tout en optimisant les coûts pour permettre à l'exploitant de développer son activité sans subir de préjudice et supporter des coûts imprévus.

    Des paramètres indicateurs de l'état environnemental du site doivent être disponibles pouf permettre de suivre l'évolution des sites et corriger les changements intervenus par rapport à l'état initial.

    * Souleymane DEMBELE est Coordinateur général de Guamina, ONG malienne intervenant dans le secteur de l’environnement social et de l’économie solidaire

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  • Deux ans après les faits, un procès s'est ouvert le 29 septembre 2008 à Abidjan, celui du Probo-Koala, le cargo de la mort et de la honte. Mais, dans cette affaire, les zones d'ombres sont nombreuses. On cherche des responsables et chacun se dédouane comme si ces déchets toxiques étaient tombés du ciel sur la ville d'Abidjan, tuant quelques dizaines de personnes, intoxiquant des milliers d'autres ! Et ne parlons pas des conséquences à plus ou moins long terme sur les sols, les nappes phréatiques, la mer, la lagune et la forêt.

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  • Le sixième sommet des chefs d'Etats et de gouvernement des pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) s'est ouvert le 2 octobre à Accra pour deux jours de travaux avec de nouvelles priorités.
    Dans la décision rendue publique à l'issue du sommet, les chefs d'Etats et de gouvernement des pays ACP ont instruit le président du Conseil et du secrétariat général du Groupe ACP d'explorer, pour fin octobre 2008, les modalités d'organisation d'une rencontre de haut niveau engageant leurs homologues de l'Union européenne. Le Conseil des ministres ACP a aussi été mandaté pour poursuivre les réflexions en vue de la création d'une zone de libre échange pour l'ensemble des pays ACP.

    Outre les négociations d'accords commerciaux en cours entre les ACP et l'Union européenne, les chefs d'Etats et de gouvernements intervenant à la tribune officielle ont mis l'accent sur de nouveaux enjeux tels que la crise alimentaire, la crise de l'énergie, la crise financière, le changement climatique, la question de l'aide au développement ainsi que les objectifs du millénaire pour le développement.

    Ce sommet intervient à un moment où les négociations entre l'Union européenne et les régions ACP se trouvent dans une phase assez délicate pour des régions comme l'Afrique de l'Ouest, mise sous pression par la signature des Accords de partenariat économique intérimaires qui constitue un sujet de controverse entre les pays ACP. Il s'agit d'accords commerciaux impliquant l'accès libre des produits ACP (sauf le riz et le sucre) au marché européen depuis le 1er janvier 2008, en échange d'une ouverture progressive d'au moins 80% des marchés ACP aux produits européens, paraphés par certains pays ACP devant l'impossibilité de parvenir à des accords complets avec l'Union européenne au 31 décembre 2007.

    Pendant que les officiels soulèvent ces enjeux, ainsi que leur répercussions sur les pays ACP, appelant à une augmentation de l'aide de l'Union européenne en faveur de leurs pays, les représentants de la société civile présents à Accra exigent toujours l'exclusion de l'investissement et des questions dites de Singapour, des négociations d'accords commerciaux en cours entre l'Union européenne et les régions ACP.

    Pour certains officiels, l'Afrique doit inclure la question de l'investissement au coeur de la coopération ACP-UE, pour créer des conditions propices à l'attrait des capitaux étrangers, les représentants de la société civile impliqués dans la « campagne arrêtez les APE », maintiennent que « les investissements doivent rester en dehors des APE pour permettre aux pays ACP de garder leur souveraineté sur la conception et la mise en oeuvre des mesures de politique en ce qui concerne l'investissement ».

    Coordonnateur du « Programme commerce » de l'ONG Enda Tiers Monde, coordonnatrice de la Plate-forme ouest-africaine pour le suivi de l'Accord de Cotonou, Cheikh Tidiane Dièye estime que « les pays comme la Chine, qui ont attiré le plus l'investissement dans le monde, n'ont pas eu nécessairement recours à des législations laxistes en matière d'investissement ». Il estime que tout en acceptant de ne pas prendre en compte l'investissement comme chapitre à part entière dans l'APE, « l'Union européenne est en train d'utiliser les services pour faire passer la pilule de l'investissement ».

    A la question de savoir que faire en fin juin 2009, si l'Afrique de l'Ouest ne parvient pas à la signature d'un APE global, la plupart des représentants de la société civile reconnaissent que la région serait face à un dilemme qui se pose ainsi : signer dans la précipitation un accord commercial peu satisfaisant pour sauvegarder l'intégration régionale avec la Côte d'Ivoire et le Ghana (deux pays qui ont paraphés les accords intérimaires), ou ne pas signer un accord commercial avec l'Uion européenne et poursuivre la consolidation de l'intégration régionale sans ces deux pays.

    Venus à Accra à la tête d'une caravane de la société civile qui a sillonné les frontières Niger-Bénin, Bénin-Togo et Togo-Ghana pour évaluer la mise en oeuvre du protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des biens et des personnes, Sébastien Dohou et Ernest Pédro du Bénin, Laoual Sayabou du Niger, et Ema Esso du Togo ont montré que « l'Afrique de l'Ouest n'est pas pas prête et ne sera pas prête en juin 2009 », nouvelle date-butoir pour la signature de l’APE avec l’Union européenne. Pour eux, tous les indicateurs de l'état de préparation de la région qui ont justifié la non signature le 31 décembre 2007 demeurent intacts. « L'Afrique de l'ouest est encore dans une situation de déficit de capacité et sans combler ces insuffisances, il ne sert à rien de se précipiter dans une aventure », estiment-ils.

    Avec ce sommet des chefs d'Etats et de gouvernement des pays Afrique-Caraïbes-Pacifique, Accra a été trois fois en six mois, la capitale de rencontres internationales de haut niveau sur les enjeux mondiaux de développement. Il y eut d’abord la douzième session de la Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement (CNUCED XII) et ensuite la troisième rencontre de haut niveau sur l’efficacité de l’aide publique au développement,

    La douzième Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED XII) tenue du 20 au 25 avril 2008, avait débouché sur un document de consensus baptisé “Accord d'Accra” et une déclaration. La plupart des délégués, y compris les africains, ont estimé en ce moment là que l'accord offre une “feuille de route pour accroître l'efficacité de la Cnuced au cours des quatre prochaines années”.

    Déjà à ce rendez-vous l'essentiel des sujets objet de discussion dans le cadre de ce sixième sommet ACP étaient au coeur des préoccupations. Il s'agit notamment des négociations d'accords commerciaux (APE et multilatéral), de la crise alimentaire et de la situation des produits de base sur le marché international, de la problématique des investissements dans le commerce, de la crise énergétique et des opportunités et menaces liées à la production des biocarburants.

    Le troisième Forum de haut niveau sur l'efficacité de l'aide, organisé du 2 au 4 septembre derniers, est survenu après Rome en 2003, Paris en 2005. Il s'agit ici de rencontres de haut niveau qui interviennent à un moment où l'Afrique se trouve au coeur des grandes interrogations en ce qui concerne les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) fixés par les Nations-Unies pour l'horizon 2015. La réduction de la pauvreté étant l'enjeu majeur des OMD, il convient de se demander en quoi la tenue de ces différentes rencontres de haut niveau sur le développement dans une capitale africaine permet au continent de mieux se positionner sur l'échiquier mondial de l'amélioration du bien-être de ses populations ?

    De nombreuses interrogations persistent également quant à la vision globale de politique économique qui guide la participation des pays africains à ces différents processus de dialogue. Une fois encore, la nécessité d'une analyse de cohérence s'impose pour assurer une efficiente participation de l'Afrique aux grands fora mondiaux de réflexion sur les enjeux de politique de développement. Il y va de la crédibilité des chefs d'Etat et de gouvernement qui constituent la caution morale et politique des engagements et options de développement pris pour le continent.

    En refusant de se concentrer exclusivement sur les négociations d'Accord de partenariat économique (APE) entre l'Afrique de l'Ouest et l'Union européenne (actualité la plus brûlante de la coopération ACP-UE), le Sommet des ACP n'a fait que replacer à une échelle moindre le décor de la CNUCED XII centrée sur les mêmes questions de crise alimentaire, de crise énergétique, de négociations d'accords commerciaux et de la problématique de l'investissement dans le commerce.

    A cela on pourrait ajouter d'autres grandes messes multilatérales à Genève, à Rome (pour ne citer que celles là) focalisées sur les mêmes questions où les chefs d'Etat africains jouent souvent le rôle de « Grande vedette » défendant la cause des plus pauvres.

    N'est-on pas en droit de se demander ce qui a changé fondamentalement dans le vécu quotidien des ces millions d'être humains qui croupissent chaque jours sous le poids de famine, entre la fin de la douzième session de la CNUCED et l'ouverture de ce sixième sommet des chefs d'Etat et de gouvernement des pays ACP ? Quelles heureuses implications a-t-on dégagées, dégage-t-on et dégagera-t-on de la multiplication des grandes messes régionales, bilatérales, plurilatérales et multilatérales focalisées plus ou moins sur les mêmes questions sans qu'aucune réponse réelle ne se pointe à l'horizon ?

    Répondre à ces interrogations, c'est aussi veiller à la cohérence entre les réflexions sur l'efficacité de l'utilisation des ressources publiques et les autres dynamiques de dialogue politique et de coopération internationale visant l'amélioration du bien-être des citoyens africains.

    En attendant, le président soudanais Omar el-Béchir, président sortant du groupe ACP, a transmis le flambeau au chef de l'Etat ghanéen John Kufuor, président entrant du groupe ACP. Ce dernier a insisté sur la volonté des ACP de réduire l'impact de la flambée des prix alimentaires en développant localement des unités de transformation des produits agricoles.

    Créé en 1975, le groupe ACP comprend 79 pays, dont 48 d'Afrique sub-saharienne, 16 des Caraïbes et 15 du Pacifique. Depuis 1997, le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres du Groupe ACP est prévu pour se tenir tous les deux ans afin de fixer les grandes orientations de la politique générale du Groupe et donner au Conseil des ministres ACP des directives relatives à sa mise en œuvre.

    * Abel Gbêtoénonmon est le directeur exécutif Agence Afrique Performance

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  • La Guinée-Bissau, un pays d’environ 1,5 millions d’habitants et de la dimension de la Suisse, comptait, dans les années 1970, parmi les pays ayant le plus grand indice d'aide au développement par habitant. L'énorme prestige dont il jouissait au sein de la communauté internationale reposait sur des options assumées par les autorités politiques d'alors et qui pouvaient servir d'exemple à plusieurs titres. Bien qu’ayant adopté une orientation fidèle au non-alignement et à la pensée d'Amílcar Cabral, les dirigeants du pays ne sont jamais allés jusqu’à déclarer le marxisme-léninisme comme idéologie d'État, ainsi que l’ont fait leurs «compagnons de lutte» d'Angola et du Mozambique.

    Jusque dans la première moitié des années 1980, et malgré des insuffisances enregistrées ici et là, le pays a donné des preuves d'utilisation judicieuse de l’aide internationale. Des progrès significatifs avaient été ainsi atteints dans les domaines sociaux, notamment en matière de scolarisation et d'alphabétisation, d’espérance de vie à la naissance et par rapport au taux de mortalité maternelle et infantile.

    Plus de trente ans après ces glorieuses années, le pays semble avoir régressé à tous les niveaux. Pratiquement tous les secteurs de la vie nationale se trouvent plongés dans la crise et sans perspectives de solutions, malgré les efforts et l'attention que la communauté internationale lui accorde. La Guinée-Bissau d’aujourd'hui ne semble plus cheminer sur les sentiers de l’Etat de droit et ressemble à ces pays où les institutions, notamment celles liées à l'administration judiciaire, éprouvent de sérieuses difficultés de fonctionnement. Ces pays où les institutions qui constituent les piliers de la souveraineté de l'État ont du mal à coordonner leurs actions.

    Plus préoccupant encore, les derniers développements indiquent qu’on se dirige vers une crise sociale et politique aux conséquences imprévisibles. Parmi ces développements négatifs, deux éléments semblent jouer un rôle central : le développement du trafic de drogue et le malentendu entre les structures de l'État, notamment entre la présidence de la République et les hauts gradés des forces armées.

    Quelques observateurs internationaux se sont précipités pour qualifier la Guinée-Bissau de narco-Etat. Cette appréciation est loin de correspondre à la réalité, dans la mesure où ce pays ne se réunit pas les conditions pour le devenir. Les possibilités en termes d'organisation, de coordination et d'efficacité des structures et des institutions, pour aller vers un narco-Etat, sont loin d’être réunies. Par ailleurs, l’implication de hautes personnalités de l'État dans des affaires liées à la drogue ne peut être perçu comme un engagement des institutions dans de telles entreprises.

    Il reste que si la Guinée-Bissau n’offre pas les conditions pouvant mener aul’établissement d’un narco-Etat, le trafic de drogues et la criminalisation de certaines sphères de l'État commencent à faire effet. Le pays est désormais considéré par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) comme « la principale porte d'entrée de la cocaïne en Afrique de l’Ouest». Ce qui a contribué à détruire le peu de crédibilité étatique dont le pays disposait encore. Une des meilleures illustrations réside dans les malentendus entre la police et les forces militaires, qui aboutissent parfois à des confrontations directes.

    Un autre facteur aggravant commence à se faire sentir au niveau de la santé et le bien-être des populations. Récemment, le Mouvement national de la société civile guinéenne estimait que le crime organisé autour du trafic de drogue avait «de graves répercussions sociales sur le quotidien des citoyens, en particulier sur la corruption, l'insécurité et la santé mentale des jeunes». Initialement qualifié de simple pays de transit, la Guinée-Bissau commence en effet à révéler des indices croissants et préoccupants de consommation de stupéfiants par les populations.

    La désarticulation des structures de l'État, à laquelle on assiste, a été un des facteurs ayant conduit à la guerre civile de 1998. Aujourd'hui elle est en train de rendre difficile la stabilité politique dont a besoin le pays, rendant incertain tout pronostic quant à son développement. Cette désarticulation est surtout notoire dans les relations entre le président de la République, constitutionnellement reconnu comme le garant de la stabilité du pays, et la hiérarchie des forces armées qui, de par la loi fondamentale, sont considérées comme les garants de la sécurité intérieure et de l'ordre public du pays (Art. 20).

    Aujourd’hui, l'interférence des officiers dans la gestion des affaires a atteint un niveau tel qu’ils pèsent dans la nomination des membres du gouvernement, en se prévalant, à cet effet, de la tacite approbation du chef de l'Exécutif qui, à son tour, semble intéressé, pour des raisons que la raison d’Etat ignore, à maintenir une alliance douteuse avec cette hiérarchie militaire. L'existence de deux types de pouvoir antagoniques, entre le pouvoir constitué et le pouvoir parallèle des militaires, reste la cause principale de l'instabilité chronique que connaît la Guinée-Bissau.

    Au cours de ces deux dernières années, cette dualité du pouvoir a été personnifiée par le chef d'Etat-major des Forces armées qui, paradoxalement, se considère comme le défenseur des règles de fonctionnement d'un État démocratique. Une telle interférence des militaires dans des sphères normalement réservé aux élus ou à des personnes dûment mandatées, de même que leur implication dans le trafic de drogue, tendent à se transformer en menace à la stabilité político-militaire du pays. A cela s’ajoute la constitution d'alliances au sein des forces armées elles-mêmes et le développement d’un type de relations, entre hommes politiques et militaires, qui, loin de se baser sur des principes républicains, tendent à privilégier des soubassements ethniques.

    L'approche des élections législatives, prévues le16 novembre 2008, ouvre de nouvelles perspectives au développement du pays. Notamment le retour à la stabilité politique, à la pacification sociale et à la croissance de l'économie. Mais ces perspectives peuvent se heurter à des obstacles. Le spectre d'une bipolarisation des candidatures, avec d'un côté le PAIGC, représenté par l'ex-Premier ministre Carlos Gomes Junior, et de l'autre le PRS de Kumba Yala (même si ce dernier a déclaré ne pas être candidat) préfigure trois scénarios électoraux.

    Le premier scénario porte sur une victoire du PAIGC avec une majorité absolue qui lui permettrait de gouverner seul et d’aller vers sa réunification. Le pays connaîtrait alors une certaine stabilité politique, facilitée entre autres par la réduction du pouvoir parallèle des militaires, qui perdraient l’influence qui leur permet de peser sur le gouvernement, dans un contexte d'approfondissement de la restructuration des Forces armées, avec des promesses de bonnes retraites. Ce scénario s’accompagnerait d’une amélioration de la situation économique du pays, facilté, entre autres facteurs, par la crédibilité internationale dont jouit le Premier ministre et les opportunités, pour le pays, de mobiliser des financements extérieurs.

    Le deuxième scénario verrait le PRS, soutenu par l'actuel chef d'État major des armées et par des subordonnés appartenant à la même ethnie que Kumba Yala, exercer le pouvoir sur la base d'une majorité parlementaire absolue. Cette éventualité pourrait être facilitée par une alliance tacite entre deux ex-candidats à l’élection présidentielle de 2005, à savoir Malam Bacai Sanhá, originaire de l'ethnie beafada, et Kumba Yala, président du PRS, récemment converti à l'Islam. Un tel scénario ferait revenir, peut-être avec plus de force encore, le danger d'un gouvernement basé sur des affinités ethniques, tel qu'il est arrivé dans le dernier mandat présidentiel de Kumba Yala (2000-2003). Et il n'exclurait pas un processus de chasse aux sorcières.

    Par ailleurs, l'intervention des militaires dans les affaires politiques continuerait d’être une réalité, du fait du renouvellement des alliances basées sur les réseaux et les affinités ethniques. Tout serait donc propice à la perpétuation de l'instabilité politique, à l’aggravation de la récession économique, à la cessation de l’appui des partenaires économiques du fait d’une mauvaise gouvernance.

    Le troisième scénario serait celui où aucun des partis en lice ne sortirait de ces élections avec une majorité absolue et que, face à l’équilibre des voix, les deux plus grandes formations politiques ne se retrouvent obligés de constituer un gouvernement d'union nationale. Le pays connaîtrait une certaine stabilité politique, mais on serait loin d’avoir un gouvernement compétent, à la hauteur des défis que la situation socio-économique et politique impose.

    Vu les expériences du passé, le Premier ministre appelé à constituer un tel gouvernement aurait tendance à privilégier non pas la compétence des membres du gouvernement, mais la recherche d’un équilibre dans la distribution des postes entre les différentes forces politiques. On se retrouverait avec un gouvernement à la compétence technique limitée et en conséquence incapable de trouver les solutions aux problèmes du pays. Ses membres obéiraient plus à des orientations et à des stratégies partisanes, qu'aux intérêts du pays et aux directives du Premier ministre élu. Une telle situation a été vécue avec le Pacte de stabilité politique nationale signé en 2007 entre le PAIGC, le PUSD et le PRS. Prévu, en principe, pour garantir la stabilité politique, il avait fini par être mis en cause par le PAIGC. Ce schéma est le meilleur moyen de continuer dans l’errance sans prendre en charge les problèmes de fond.

    Le chemin le mieux indiqué pour la patrie d'Amilcar Cabral tarde à être trouvé et le spectre de la crise qui continue de planer sur la Guinée-Bissau démontre, encore une fois, que l’avenir du pays continue de dépendre des caprices et des agendas des élites politique et militaire qui, au détriment des règles institutionnelles, cultivent les relations personnelles et le clientélisme.

    * Carlos Cardoso est philosophe, chercheur et directeur exécutif du Codesria

    * La version originale de ce texte est parue dans l’édition portugaise de Pambazuka News. Elle peut être consultée à l’adresse suivante :

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  • Contributor | Gouvernance

    Le mouvement altermondialiste, qui prolonge des mouvements antérieurs, a une dizaine d’années d’existence. C’est à la fois beaucoup au regard du temps médiatique et même pour une vie humaine, mais peu par rapport aux processus de longue durée qui structurent les évolutions de nos sociétés. Il n’en reste pas moins qu’un bilan s’impose pour un mouvement qui a connu déjà plusieurs phases. Un débat est aujourd’hui en cours à l’échelle internationale pour essayer de résoudre des difficultés qui sont ressenties plus ou moins confusément.

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  • Travailler de façon plus réfléchie n’est pas un slogan vide, c’est la clé pour la modernisation de l’agriculture en Afrique. Avocat de l’autosuffisance alimentaire en Ouganda, Dr Bukenya souhaite que les Ougandais mangent davantage de riz cultivé chez eux, et ainsi encouragent les producteurs et les transformateurs à investir davantage pour produire davantage. Bukenya a depuis longtemps fait la promotion d’une nouvelle méthode pour faire pousser le riz sur les hauteurs (en opposition au riz planté dans les marais), ce qui demande moins d’eau.

    Quand la production du riz a commencé à augmenter, Bukenya et d’autres politiciens ougandais ont joué une autre bonne carte. Ils ont fait pression avec succès pour obtenir une taxe de 75% sur le riz importé, ce qui a stimulé encore davantage la production du riz local. Cette production a augmenté de deux fois et demi depuis 2004, selon le ministère du Commerce, atteignant 180 000 tonnes, alors que la consommation du riz importé a diminué de moitié de 2004 à 2005 seulement.

    Les importateurs ougandais, constatant le changement, ont alors investi dans de nouvelles machines dans le pays, créant des emplois et stimulant la concurrence dans la production et les prix des producteurs. Les nouvelles machines, entre temps, ont fait diminuer le coût du transport du riz domestique vers les marchés, et ainsi les consommateurs paient maintenant le même prix qu’ils ont toujours payé.

    L’Ouganda est aujourd’hui sur le point d’exporter son riz en Afrique de l’Est et ailleurs. «C’est un vaste domaine pour la perception des impôts et la commercialisation des produits agricoles», déclare Nelson Gagawala Wambuzi, ministre d’État pour le Commerce. Le succès rencontré dans le développement de la production du riz en Ouganda est intéressant, surtout parce que les habitants de la région sub-saharienne dépensent près de 2 milliards de dollars chaque année pour se procurer du riz produit en dehors de l’Afrique. Le montant des dépenses pour se procurer du riz importé équivaut ainsi à lui tout seul aux budgets nationaux du Ghana et du Sénégal.

    Comme de plus en plus d’Africains partent vers les villes, ils se tournent vers le riz dont le stockage est facile et la cuisson rapide. Mais de telles dépenses pour le riz importé sont un scandale parce que, avec l’aide de politiques réfléchies, les producteurs africains pourraient produire davantage de riz, peut-être même assez pour éliminer toute importation de riz. L’essentiel de la production de riz du Pakistan, du Vietnam, et surtout de l’Amérique est soutenu par des subventions, et peut ainsi être déversé sur les marchés africains à très bas prix, parfois même en dessous du coût de production. De plus, ces pays exportateurs de riz, y compris les États-Unis, maintiennent des taxes d’importation rigides : de cette façon, ils protègent leurs agriculteurs face à la concurrence globale.

    Dans les années 1990, les gouvernements africains ont diminué fortement ou même éliminé les taxes sur le riz importé, poussés à le faire par la Banque mondiale, le Fond monétaire international et l’influence des économistes prônant le marché libre. L’hypothèse était que les pays riches cesseraient en même temps de verser des subventions à leurs agriculteurs. Mais ils ne l’ont pas fait. En réponse, quelques pays africains ont augmenté les taxes sur le riz importé, violant ainsi un principe clé de la philosophie du commerce néolibéral.

    Ainsi, les taxes sur le riz fonctionnent bien en Ouganda (au Nigeria également où la production de riz augmente tandis que le coût des importations de riz décline) et les politiciens croient fermement que ces taxes doivent être maintenues. Les gros exportateurs de riz, comme les États-Unis et le Vietnam, continuent à verser de fortes subventions à leurs producteurs de riz. Sans protection, les producteurs africains subiraient encore une fois le préjudice des importations.

    Certes, les gouvernements africains devraient s’intéresser également aux autres productions agricoles. Ils ont besoin de compter sur une diversité d’outils économiques, y compris la protection de l’agriculture, pour aider les producteurs de leurs pays. De fait, toute l’économie asiatique qui a réussi était construite sur des barrières tarifaires sélectives. En Chine et aux Indes, les deux économies qui croissent le plus rapidement, ces barrières existent toujours. Même la Corée et le Japon maintiennent de fortes taxes sur le riz importé juste pour protéger le gagne-pain de leurs producteurs de riz.

    L’Ouganda et les autres pays africains ont besoin de rester attentifs pour que le protectionnisme ne devienne pas une couverture pour l’incompétence et la corruption. Mais un protectionnisme sélectif n’est pas la panacée pour l’Afrique, même quand de telles politiques aident les producteurs locaux. Cependant, une économie basée sur la confiance en soi est un objectif louable pour la plupart des pays africains ; et l’expérience de l’Ouganda suggère une approche possible longtemps dénigrée par la communauté internationale.

    Depuis trop longtemps, les gouvernements africains ont écouté le chant des sirènes du marché libéral et ont souffert de trop d’ouverture et non pas le contraire. Avec les États-Unis et l’Union européenne qui ne sont pas prêts à cesser de verser des subventions à leurs agriculteurs, l’expérience de l’Ouganda dans le domaine du riz mérite une attention plus grande, parce qu’elle montre que les Africains ne sont pas nécessairement des victimes passives des forces économiques internationales. Ils luttent et, au moins pour ce qui est des champs de riz en Ouganda, ils réussissent.

    G. Pascal Zachary est écrivain et journaliste. Il a travaillé pour le Wall Street Journal et s’intéresse aux questions africaines ainsi qu’aux problèmes liés à la mondialisation.

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  • « L’injustice sociale tue à grande échelle ». Ce constat sans nuances n’émane pas d’une organisation marxiste orthodoxe, mais d’une étude détaillée sur les déterminants sociaux de la santé dans le monde. Rendu public par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le 28 août 2008, le rapport, intitulé « Combler le fossé en une génération » (1), synthétise les résultats de trois années de recherches. Il relève qu’aux inégalités sanitaires entre pays s’ajoutent celles entre riches et pauvres d’un même pays. Les auteurs de l’étude ont été réunis au sein de la Commission des déterminants sociaux de la santé, installée par l’OMS en 2005. Elle compte parmi ses membres des chercheurs en sciences sociales, des médecins, des personnalités politiques, etc (2).

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  • Le 7 août 2008, le Rwanda publiait son rapport sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsis et le massacre des Hutus modérés, en 1994. Des doutes sur l’impartialité de la commission d’enquête et sur la véracités de certains faits ont accompagné sa publication. Le document est cependant le fruit d’un groupe de travail intitulé «Commission nationale indépendante chargée de rassembler les preuves montrant l'implication de l'Etat français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994». Les accusations qu’il porte sur la France sont graves et Paris les a niées. Toujours est-il que trente-trois personnalités françaises politiques, militaires et autres sont nommément désignés, accusés d’avoir, à des degré divers, favorisé, couvert ou laissé faire ce qui a abouti au massacre de 800 000 personnes.

    Ce qu’il est convenu d’appeler le «Rapport Mucyo», du nom du président de commission d’enquête, Jean de Dieu Mucyo, ancien procureur et ancien ministre de la Justice du Rwanda, n’a cependant pas fait l’objet de beaucoup d’attention. Au-delà des dénégations officielles de la France et de certaines personnes mises en cause, il n'y a pas eu d'effets médiatiques. Quatorze ans après le génocide rwandais, tout s’est passé comme si l’oubli et le désintérêt commençaient à faire leur œuvre face à l’un des pires drames de l'histoire contemporaine. Mais peut-être que la publication du Rapport Mucyo, en cette période estivale d’août, n’a pas non plus été le moment idéal pour faire des vagues. Plus qu’une banalisation, on a presque assisté à un black out dans beaucoup de médias français.

    En Afrique, non plus, les commentaires n’ont pas été nombreux. Une des rares réactions est notée dans le quotidien burkinabé Le Pays (lundi 11 août). Séni Dabo écrit : «On s’attendait à une posture du genre "les chiens aboient, la caravane passe" pour minimiser l’effet du rapport surtout qu’il émane d’un tout petit pays africain. Mais ce ne fut pas le cas car des militaires et des hommes politiques français mis en cause dans le rapport parce qu’étant aux affaires au moment des faits, ont réagi. Comme s’ils s’étaient concertés, la ligne de défense est la même : la France n’a rien à se reprocher dans ce qui est arrivé au pays des mille collines en 1994 ; bien au contraire, son armée a même contribué à réduire l’ampleur des massacres. Il n’est donc pas question de laisser aboyer le chien mais plutôt de lui répondre.»

    «Les accusations portées sont assez graves pour que la France ne réagisse pas. Et en matière d’accusation, la commission d’enquête rwandaise n’est pas allée avec le dos de la cuillère en reprochant à la patrie des droits de l’homme de s’être rendue coupable de violations de droits humains et, plus grave, de génocide.»

    «Tous les péchés du ... Rwanda ont été mis sans ménagement sur la crête du coq gaulois, amenant donc celui-ci à sortir ses ergots pour faire état d’une enquête menée uniquement à charge et sous des arrières-pensées politiques. Et c’est en cela que réside une des faiblesses du rapport. Il est difficile pour les autorités rwandaises de démontrer que leur rapport n’est pas une réaction à celui du juge français Jean-Louis Bruguière rendant le président Paul Kagamé responsable de l’attentat contre l’avion de son prédécesseur.»

    «La justice voulue par le Rwanda risque de ne pas être juste car elle a toutes les chances d’être celle des vainqueurs ou plutôt celle des victimes qui auront tendance à occulter leur propre responsabilité. Si dans ce qui s’est passé, la France ne peut pas être blanche comme neige, les Rwandais en général et les dirigeants actuels en particulier ne sont pas non plus des saintes Nitouche.»

    Ce commentaire du quotidien burkinabé « Le Pays » s’inscrit dans la même tonalité que celles de la presse française qui parle d’absurdités, de légèreté ou évoque des sentences du genre : « on peut être responsable mais pas coupable ». Mais puisse-t-il être un travail «partial», les accusations portées par les enquêteurs rwandais sont assez précises, avec des faits, des circonstances et des détails tels qu’il est difficile de tout écarter d’un revers de la main. S’il s’agit de faux, il est possible de le prouver, plutôt que de s’enfermer dans des dénégations du genre : «Les accusations du Rwanda contre la France, prétendant qu'elle a participé au génocide sont grotesques. On pourrait en rire si on nous oubliait les massacres perpétrés des deux côtés » (Jacques Myard, député des Yvelines et membre de l'UMP, parti de Nicolas Sarkozy).

    Quant à la position officielle, exprimée dans un communiqué du ministère français des Affaires étrangères, elle souligne : « Un très important travail d'investigations sur le rôle de la France au Rwanda pendant ces années là a été réalisé en 1998 dans le cadre de la mission parlementaire d'information présidée par M. Paul Quilès». Et d'ajouter que la France s'en tient à l'analyse de cette commission et à ses conclusions. Plutôt que d’accepter la confrontation entre les deux rapports, Paris s’enferme dans ses «vérités». Une position sans doute confortable, mais qui ne favorise pas l’éclatement de LA vérité.

    Sur certains points, les deux rapports se recoupent, notamment avec l’exploitation des documents diplomatiques et militaires, au sujet de l'intervention française au Rwanda. Mais le document produit par la commission d’enquête rwandaise détaille des faits compromettants dont les militaires français sont accusés. Et cela, à partir de 1990. Ils avaient alors commencé à s’engager auprès des gendarmes rwandais dans des opérations de police, sous le couvert d’une mission de protection des ressortissants français.

    Quoi qu’on puisse penser de la composition de la commission d’enquête rwandaise qui a aboutit à ces accusations, les profils de certains de ses membres sont crédibles et respectables. Entre autres, les universitaires José Kagabo et Jean-Paul Kimonyo. Le premier est historien, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris. La commission d’enquête parlementaire française conduite par Paul Quilès l’a d’ailleurs interrogé. Le second a produit une thèse de doctorat à l'université du Québec, qui a abouti à un livre fort documenté sur le génocide de 1994.

    Pambazuka News vous propose un extrait de ce dont la France est jugée coupable dans le génocide rwandais, à travers le Rapport Mucyo :

    Les faits reprochés à la France

    Contribution à la conduite de la guerre

    L’enquête de la Commission a permis de constater que, contrairement aux déclarations officielles, l’aide militaire française à la conduite de la guerre a été multiforme et souvent directe, comme dans le cas de la collecte de renseignements militaires, de supervision stratégique et opérationnelle de la guerre, de contribution en feu d’artillerie ou de minage par des militaires français.

    Appui en renseignements militaires et écoutes téléphoniques

    L’aide militaire et politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994 a été intense et visible. Cependant, à d’autres égards, elle a été discrète et clandestine, grâce à l’étroite collaboration entre les services de renseignement des deux Etats et au soutien consenti par des cadres supérieurs français comme Paul Dijoud. Dès août 1991, ce dernier a promis au gouvernement rwandais « que la France va rapidement envoyer une mission discrète, de haut niveau, pour mener des investigations sur la localisation exacte du FPR».

    Des documents montrent que dès fin 1992, une coopération de plus haut niveau a été renforcée entre la Direction Générale de la Sécurité Extérieure française, la DGSE, et la Direction de la Sûreté extérieure rwandaise. Dans la réalisation de cette coopération, le Rwanda a été appuyé par le colonel Didier Tauzin (alias Thibault), qui est un ancien cadre de la DGSE, et qui, de 1990 à fin 1993, est conseiller militaire du président Habyarimana. Elle a été également facilitée par les relations très proches qui existent entre le Chef de la mission d’assistance militaire au Rwanda, le colonel René Galinié, et le Chef des renseignements militaires rwandais, le commandant gendarme Pierre-Claver Karangwa.

    Des journalistes et témoins français ont vu des agents de la DGSE à Kigali entre 1991 et 1993 au moment où l’armée française entraînait et armait intensément les FAR. Un prêtre français résidant à Kigali en 1994 témoigne : « Certains Français qui étaient ici en 1994, j’aimerais bien les revoir un jour. (..) Notamment un certain ambassadeur qui savait forcément ce qui se préparait. Le génocide était planifié ! Cet ambassadeur, des officiers de l’armée et des gars des services de renseignements ne pouvaient pas ne pas savoir. (…) A l’époque, rien ne se faisait à Kigali sans que les agents français soient mis au parfum par l’un ou par l’autre, voire sans qu’ils agissent en coulisses1 ».

    Le général Jacques Rosier, qui a commandé le DAMI et qui fut chef de corps du 1er RPIMa de 1990 à 1992, a reconnu la présence des agents de la DGSE aux côtés des FAR, mais pas de façon fréquente : « Les premiers qui sont venus avec des moyens d’écoute en 1992 ne sont pas restés longtemps et c’était des techniciens, au moment où j’y étais, pour augmenter les capacités d’écoute des Rwandais».

    La présence active au Rwanda des agents de renseignements français est confirmée par Augustin Iyamuremye, ancien directeur du service des renseignements intérieurs rwandais de 1992-1994, qui a indiqué à la Commission que « Les Français ont accentué leur soutien au gouvernement rwandais au fur et à mesure que la pression militaire du FPR devenait intense. On peut dire beaucoup de choses sur ce soutien français en période de guerre. La France a aidé l’armée rwandaise dans l’acquisition d’armes et de munitions, dans la formation et dans la recherche de renseignements militaires. Cette dernière activité était menée par des hommes faisant partie du DAMI».

    Concrètement, la recherche de renseignements militaires au profit des FAR a été réalisée par des éléments issus du 11ème régiment parachutiste de choc, bras armé de la DGSE, intégrés dans les effectifs de Noroît (nom de code d’une opération) ainsi que par « des commandos du 13ème régiment des dragons parachutistes (RDP) » dans le but de « juger de la nature de l’aide apportée par ce pays aux combattants du FPR». Ces éléments ont formé et appuyé les FAR sur les techniques d’infiltration. Ils ont mené des actions en profondeur en territoire ougandais derrière les lignes du FPR et ont intercepté des communications radio de régiments ougandais et celles du FPR.

    Les services de renseignement du Premier ministre rwandais, dans leur Bulletin quotidien, rapportent que :

    « La RFI a diffusé ce matin du 17 février 1993 les résultats d’une enquête menée par les Services français de Renseignements en Uganda sur la crise rwandaise. Selon cette radio, ces services « sont convaincus que plusieurs unités ougandaises sont derrière la récente offensive de la guérilla, ils estiment que les dix bataillons déployés par le Front patriotique Rwandais dépassent largement les capacités du mouvement puisque ses forces sont estimées à environ 2500 hommes »’. Par ailleurs, les mêmes Services déclarent que les maquisards bénéficieraient de l’appui d’artillerie au travers de la forêt rwando-ougandaise.»

    L’appui français s’est aussi manifesté à travers l’octroi à l’armée rwandaise d’un équipement d’écoutes, à savoir deux systèmes de radio surveillance, deux radiogoniomètres TRC 195, équipements radio-tactiques et radio-surveillance, trois équipements de radio-surveillance.

    Selon Pierre Péan (Ndlr : journaliste français), cet équipement a permis de capter les communications secrètes du FPR pourtant considérées comme très protégées : « D’autres militaires français ont également percé quelques secrets des Inkotanyi par le système d’écoutes installé le 2 mars 1993, qui complétait les écoutes fournies chaque matin au colonel Maurin par Anatole Nsengiyumva, le patron du G2, le service de renseignement militaire rwandais. […] Les Français resteront encore bien informés sur les agissements du FPR grâce aux interceptions des FAR jusqu’à la date de l’attentat ».

    Bernard Debré a confirmé l’existence d’écoutes des communications du FPR mais a indiqué que cela se faisait au niveau d’un ministère qu’il n’a pas nommé. Une note du service de renseignements belge du 28 décembre 1993 rapporte une information complémentaire selon laquelle « les conseillers français qui sont restés au Rwanda après le retrait de Noroît […] organisent une campagne de dénigrement des Casques bleus belges (…) » et précise que deux d’entre eux « s’emploient à mettre le central téléphonique de Kigali sur écoute », plus particulièrement « les téléphones des ambassades (6) ».

    En réalité, le décryptage des communications du FPR était mené par les adjudants chefs Didot et Maïer, deux spécialistes français qui formaient les FAR à la maintenance des postes radio de l’armée et aux techniques de transmission, y compris bien évidemment les écoutes. Didot et Maïer habitaient non loin du CND, où logeait le bataillon du FPR, et certaines sources soulignent que ces deux militaires avaient choisi ce lieu de résidence pour mieux procéder aux écoutes des communications du FPR émanant du CND.

    Des techniciens militaires français sont aussi intervenus dans les analyses du matériel de guerre récupéré sur le FPR pendant les combats aux fins d’aider l’armée rwandaise dans leur identification, pour mieux connaître ce matériel et permettre aux FAR d’acheter les armes appropriées à la destruction de celles utilisées par le FPR. Des militaires français ont aussi été actifs dans l’apprentissage aux FAR des techniques de minage et de piégeage. Dans ce cadre, le col. Gilbert Canovas a enseigné à l’armée rwandaise comment « valoriser le terrain en piégeant des carrefours, confluents de thalwegs, et de points de passage possibles de l’adversaire ». Cette mesure a été exécutée « avec la participation du détachement Noroît » dans les secteurs opérationnels de Byumba et de Rusumo.

    L’autre type de soutien offert par les autorités françaises au gouvernement rwandais concerne le détournement des informations d’ordre militaire obtenues par la Mission des Observateurs Français (MOF). Cet épisode éclaire la nature des efforts de conciliation de la France dans le conflit, alors que le travail d’observation requérait un minimum de neutralité de la part la France.

    La MOF a séjourné tour à tour au Rwanda et en Ouganda du 26 novembre 1991 au 10 mars 1992 et a été reçue le 28 novembre 1991 par le ministre rwandais des Affaires étrangères et de la Coopération ainsi que par celui de la Défense nationale, en présence de l’ambassadeur Martres. S’il n’y a aucune anomalie à ce que des représentants d’un Etat tiennent un discours défendant la politique menée par leur gouvernement, la chose la plus étonnante concerne la partialité manifestée à cette occasion par l’ambassadeur Martres qui, au lieu de tenir un langage neutre, a plutôt repris le même ton que celui de chacun des deux responsables rwandais.

    Le Ministre Bizimungu relate en ces termes la position de Martres : « Sur cette lancée, l’Ambassadeur de France au Rwanda a aussi confirmé à ses compatriotes que le président Museveni est très malin et qu’il va certainement s’efforcer de montrer à la mission militaire française des traces de son armée sur le sol ougandais pour faire croire que ce sont les Forces Armées Rwandaises qui violent son territoire ou encore montrer les combattants du FPR en Ouganda et faire croire que c’est le sol rwandais qu’ils occupent. Monsieur Georges Martres a communiqué au Chef de la mission militaire française d’observation que l’Ambassadeur de France en Ouganda a déjà été voir tous ces scénarios et qu’il est bien informé de la mauvaise foi du FPR et de la complicité de l’Uganda dans le conflit.»

    La partialité de l’ambassadeur Martres a continué à se manifester par la violation du secret contenu dans les rapports d’enquête conclus par la MOF au profit du Gouvernement rwandais. Le principe retenu lors de la création de la MOF était que les rapports qu’elle devait rendre étaient réservés dans un premier temps aux autorités françaises. Celles-ci devaient ensuite les analyser, puis s’il y a lieu, convoquer une réunion rassemblant le Rwanda et l’Ouganda sous les auspices de la France. C’est dans ce type de réunion que les résultats des enquêtes menées par la MOF devaient leur être communiqués, pour contribuer au retour à la paix.

    Dans le même registre des opérations occultes, les services secrets français ont aidé le régime de Habyarimana dans l’infiltration des membres hutus du FPR pour les convaincre de joindre le camp présidentiel. Ces services ont notamment entrepris une opération de récupération et d’enlèvement en Allemagne d’un opposant hutu bien connu, Shyirambere Jean Barahinyura, qui fut membre du Comité exécutif du FPR et son premier porte-parole en Europe en 1990.

    L’équipe de spécialistes chargée de cet enlèvement se composait de Pierre-Yves Gilleron, ancien de la « cellule antiterroriste de l’Elysée1 », de son garde du corps Pierre Massé lui aussi rattaché à l’Elysée, et de son ami et associé, Pierre Péan, mais la tentative fut déjouée grâce à l’intervention énergique de la police allemande, le BKA de Francfort, qui avait été alerté par Barahinyura en personne. Rencontré à Bonn le 14/2/2007, le journaliste francorwandais Gaëtan Sebudandi, qui a connu cette histoire de près, l’a relatée en ces termes :

    «Le récit de cette anecdote rocambolesque me fut confié, au cours d’un entretien privé, par Shyirambere Jean Barahinyura lui-même vers fin octobre ou début novembre 1990 à Francfort. Il m’a raconté cette tentative en me disant que deux agents français étaient venus le kidnapper. A l’époque, je n’y avais pas trop cru, jusqu’à ce que je retrouve, dix ans après, la même histoire avec des noms précis dans l’ouvrage du capitaine Paul Barril. Ils avaient pour mission de le livrer à Habyarimana. Pour le convaincre de les suivre et de quitter le FPR, ils lui ont fourni une grosse documentation de la DGSE sur le FPR reprenant les thèses que l’on connaît de Khmers noirs, et le dissuadaient de coopérer avec un mouvement comme celui-là ».

    Il est vrai que Shyirambere Jean Barahinyura constituait pour le régime Habyarimana un adversaire de taille, à tel point que les services de renseignement rwandais et l’ambassadeur du Rwanda en France et en Allemagne avaient tenté de l’approcher en lui proposant de grosses sommes d’argent pour qu’il rallie le clan gouvernemental et qu’il cède au Rwanda tous les exemplaires de son livre pamphlet dénonçant les scandales du régime.

    Conseils stratégiques et appui tactique.
    Participation aux réunions d’évaluation et de planification stratégique

    Au début de la guerre, des réunions régulières étaient tenues à l’Etat-major de l’armée rwandaise. Y participaient une dizaine d’officiers, parfois moins, dont des Belges et des Français. L’examen de certains comptes rendus de ces réunions montre que les officiers français y étaient souvent conviés. A titre d’exemple, on citera quelques réunions : les deux du 31 octobre 1990, celle des 2, 6, 7, 8 et 9 novembre 1990.

    A en juger par leur rythme, ces rencontres apparaissent comme de véritables réunions de crise. Elles sont toutes consacrées à l’évaluation de l’évolution militaire sur le terrain : les avancées ou les reculs des « forces ennemies », c’est-à-dire le FPR ; les reprises de localités ou de villes par les « forces amies » dont la composition n’est pas mentionnée ; les problèmes divers.

    Au chapitre des « problèmes divers », on apprend que les « forces amies continuent l’opération de ratissage » dans les zones de combats, comme on peut le lire dans le compte rendu de la réunion du 31 octobre 1990.

    La fréquence de ces réunions baisse avec la brève accalmie intervenue sur les divers fronts, le FPR s’étant replié, et l’armée rwandaise semblant remporter une victoire momentanée fin novembre 1990. Elles reprennent avec le retour des hostilités en février 1991, mais cette fois ci à l’état-major de la gendarmerie nationale, et elles prennent une orientation stratégique et opérationnelle plus prononcée. Y prennent part régulièrement, côté rwandais : le colonel Pierre Célestin Rwagafilita, chef d’état-major adjoint à la gendarmerie nationale et président de séance, les lieutenants-colonels Pontien Hakizimana, Jean Ngayinteranya, Laurent Rutayisire, respectivement G3, G1 et G2 à l’état-major de la gendarmerie, et les commandants Jean-Baptiste Nsanzimfura, Christophe Bizimungu ; côté français, les plus assidus à diverses périodes sont le colonel Galinié, les lieutenants-colonels Canovas et Ruelle, le major Robardey.

    En exemple de sujets abordés dans ces réunions, on apprend que l’entretien que le colonel Galinié a eu le 13 février 1991 avec les officiers de l’état-major de la gendarmerie nationale et des unités du camp Kacyiru (place forte de la gendarmerie) porte notamment sur « la mission prioritaire de la Gd N [qui] consiste à combattre l’ENI, le colonel Galinié est prêt à fournir à la Gd N une assistance technique et matérielle pour augmenter la capacité opérationnelle du Corps ».

    Il est également indiqué dans le compte rendu que : « Avec le Chef EM Gd N adjoint et les Chefs de Bureau EM Gd N, il [Galinié] a évoqué les problèmes et difficultés que la Gd N rencontre actuellement dans l’exécution des missions de sécurité, défense et combat auxquelles elle n’est pas suffisamment préparée en raison de ses prestations normales et a proposé une assistance de la MAM pour relever ce défi qui ne peut être compris ni toléré par l’opinion publique [C’est nous qui soulignons]. […] Il est recommandé que la défense de la ville de Kigali revienne à la Gd nationale et s’engage à tout mettre en oeuvre pour son efficacité si le plan de défense de la capitale qu’il compte proposer incessamment est accepté. […] Cette assistance matérielle et technique ne se limitera pas cependant à la seule ville de Kigali. Elle s’étendra aussi sur d’autres camps et unités »

    Entre autres thèmes, les réunions d’états-majors auxquels participent les officiers français traitent de l’état psychologique d’unités particulières et du moral de l’armée rwandaise dans son ensemble, de tactique, de sécurité publique. La réunion du 5 mars 1991 s’est beaucoup attardée sur la question de l’insuffisance des effectifs. « A ce sujet, le lt-col Canovas a souligné que cette insuffisance des effectifs devra être compensée par l’articulation de la défense autour des armes collectives, la constitution d’une réserve d’intervention décentralisée, l’utilisation des patrouilles motorisées et à pied ainsi que des postes d’observation et postes d’écoute ». (4)

    Fin 1991, une forte délégation se rend au Rwanda, comprenant l’amiral Lanxade, chef de la délégation, le général Pidance, chef de cabinet, le colonel Delort, du service des Relations extérieures, et le commissaire Dechin. Elle sera tour à tour accueillie par le président de la République rwandaise et à l’état-major des Forces armées rwandaises, où le ministère de la Défense (dont, comme cela a été indiqué plus haut, le chef de l’Etat est le titulaire) précise qu’est « souhaitable la présence du colonel Chollet, commandant le DAMI ».

    Peu après, une lettre du ministère rwandais des Affaires étrangères informe l’ambassade de France au Rwanda qu’«à compter du 1er janvier 1992, le Lieutenant-colonel Chollet, chef de détachement d’assistance militaire et d’instruction exercera simultanément les fonctions de conseiller du Président de la République, chef Suprême des Forces Armées Rwandaises et les fonctions de conseiller du Chef d’Etat-major de l’armée ».

    Sa mission auprès du chef de l’Etat porte sur l’organisation de la défense et le fonctionnement de l’institution militaire, tandis qu’auprès du chef de l’état-major elle consiste à le conseiller sur l’organisation de l’armée rwandaise, l’instruction et l’entraînement des unités et l’emploi des forces.

    La nouvelle de la nomination du lieutenant-colonel Chollet à ce double poste s’est répandue très rapidement, soulevant une vive controverse. L’attaché de défense à Kigali s’est efforcé de relativiser l’événement en indiquant d’abord que Chollet devait être rapatrié en mars 1993, ensuite en minimisant l’importance et la portée d’une pétition de l’une des grandes formations politiques de l’opposition non armée, le Mouvement démocratique républicain (MDR), qui avait vigoureusement protesté, en en appelant à une « fin définitive de la colonisation ».

    Le 3 mars 1992 (soit quelques semaines seulement après la prise momentanée de la ville de Ruhengeri par les combattants du FPR), le lieutenant-colonel Chollet est remplacé par le lieutenant-colonel Jean-Louis Nabias à la tête du DAMI, et peu après, Jean-Jacques Maurin est nommé adjoint opérationnel de l’attaché de défense chargé, entre autres activités, de conseiller le Chef d’état-major de l’armée rwandaise. Interrogé par la Mission d’information, en 1998, ce dernier a indiqué « qu’il participait au titre de cette mission à l’élaboration des plans de bataille quotidiens et était partie prenante aux décisions».

    Un autre officier français, le colonel Didier Tauzin, a révélé à la Mission d’information que « les militaires français ont dû rappeler à l’état-major rwandais les méthodes de
    raisonnement tactique les plus élémentaires, lui apprenant à faire la synthèse des informations, l’aider à rétablir la chaîne logistique pour apporter des vivres aux troupes, à préparer et à donner des ordres, à établir des cartes ».

    Cité par plusieurs témoins l’ayant vu sur les lieux de combats, le lieutenant-colonel Canovas semble être celui qui est le plus souvent intervenu sur le terrain, ou du moins celui qui a été le plus parfaitement identifié. Devant la Mission d’information, il a reconnu avoir suggéré « la mise en place de petits éléments en civils, déguisés en paysans, dans les zones sensibles, de manière à neutraliser les rebelles généralement isolés », et de « valoriser le terrain en piégeant les carrefours ».

    La participation des officiers français à l’encadrement stratégique, opérationnel et tactique de l’armée rwandaise remonte au début de la guerre. Dans une note verbale adressée à l’Ambassade de France au Rwanda, le ministère rwandais des Affaires étrangères déclare apprécier « l’appui moral, technique et tactique que les officiers français et en particulier le Chef MAM, le colonel Galinié et le lieutenant-colonel Canovas ont apporté à leurs camarades rwandais depuis l’arrivée en terre rwandaise et spécialement au cours de la guerre d’octobre 1990. »

    Les officiers qui, aux côtés du Chef de la MAM, remplissent à diverses périodes la mission de conseiller sont : les lieutenants-colonels Canovas pour l’armée rwandaise, Ruelle pour la gendarmerie nationale, les majors Robardey pour la gendarmerie nationale (Police judiciaire) Marliac pour l’aviation militaire, Refalo aux unités para commando, et le capitaine Caillaud à l’Ecole de la gendarmerie nationale.

    Participation directe aux combats : 1990-1993

    La question de la participation directe des militaires français aux combats dans un pays avec qui la France n’a pas d’accord de défense, mais simplement des accords de coopération militaire, pose le problème de la légalité de cette intervention. Et quand on connaît le caractère criminel des actions menées par le régime que l’on aide et qui met en jeu la vie de citoyens français, la question prend aussi une dimension morale.

    Nombre d’officiers des ex-FAR ont expliqué qu’à leur yeux, l’apport en conseils stratégiques, opérationnels, tactiques et en appui matériel étaient tout aussi important qu’une présence épisodique sur le terrain lorsque l’allié français se rendait compte que les FAR n’arrivaient plus à contenir les offensives du FPR.

    Pour la Commission, il faut insérer les épisodes de participation directe aux combats dans le dispositif plus large de l’intervention militaire française et plutôt voir le caractère complémentaire des différentes composantes de cette intervention. Cette participation directe aux combats a été systématique à chacune des offensives importantes du FPR. On la perçoit en octobre 1990, en janvier 1991, de juin à septembre 1992 et enfin en février 1993.

    Octobre 1990

    Il existe de fortes présomptions indiquant qu’au tout début de la guerre, en octobre 1990, des pilotes français ont été aux commandes des hélicoptères de combat qui, selon des sources françaises, auraient fortement contribué à la mise en déroute du FPR. Lors de son audition devant la MIP, l’ambassadeur Martres « a relevé qu’un hélicoptère de combat de l’armée rwandaise avait, le 4 ou 5 octobre 1990, détruit une dizaine de véhicules du FPR et quatre ou cinq camions contenant de l’essence et que, selon les comptes rendus des militaires français, cette opération avait été menée par un pilote rwandais, même si ce pilote avait été formé par les Français. L’officier instructeur était d’ailleurs assez fier du succès de son élève. »

    Le général Varret est plus explicite lorsqu’il explique que : «des instructeurs pilotes se trouvaient à bord d’hélicoptères Gazelle envoyés sur place aux côtés des Rwandais et qu’ils n’avaient pas été engagés. Ils n’étaient présents que pour faire de l’instruction de pilotage de tir. Il a encore affirmé que les troupes françaises n’avaient pas arrêté l’offensive du FPR en octobre 1990. »

    Il est permis de se poser la question de savoir si le pilonnage de colonnes de ravitaillement d’un ennemi qui a attaqué trois jours plutôt et dont on ne sait pas s’il est doté de missiles antiaériens offre vraiment un contexte propice pour faire de l’instruction.

    Le raid du FPR sur la ville de Ruhengeri le 23 janvier 1991

    Après la déroute qu’a subie l’APR à la fin de l’année 1990, elle s’est réorganisée en se retranchant pour l’essentiel dans la région des volcans surplombant tout le nord du pays. Le 23 janvier, l’APR lance une offensive surprise sur la ville de Ruhengeri qu’elle occupe quelques heures avant de se replier, non sans auparavant libérer les prisonniers de la prison de Ruhengeri, parmi lesquels on compte les principaux opposants au président Habyarimana. Deux sections du contingent Noroît vont alors évacuer de la ville 300 personnes dont 185 Français. L’ambassadeur Martres évoque l’opération d’évacuation dans les termes suivants :

    « L’unité dirigée par le colonel Galinié a su rester dans les limites de la mission qui lui était impartie, intervenant dans la zone résidentielle aussitôt après la reprise en main de la ville par les para commandos rwandais. Le respect des instructions n’a pas exclu une certaine audace dont les parachutistes français ont dû faire preuve dans les deux dernières heures précédant la tombée de la nuit. L’état de choc dans lequel se trouvaient la population expatriée ne permettait pas d’envisager de lui faire subir l’épreuve d’une nouvelle nuit d’affrontements. »

    Ici encore, en prenant en compte l’ensemble du texte, on peut légitimement supposer que cette « certaine audace » désigne un engagement direct des militaires français. C’est après ce raid de l’APR que l’envoie d’un DAMI sera décidé.

    Batailles de Byumba : juin–août 1992

    La première des deux grandes offensives à laquelle l’armée française répondra par un engagement direct appuyé a été la bataille de Byumba de juin 1992. Il s’agit de la première offensive de grande envergure du FPR depuis octobre 1990. Le 5 juin, l’APR, occupe la ville de Byumba pendant quelques jours. Les FAR se révèlent incapables de répondre à l’offensive et à travers une série d’infiltrations, le 20 juin l’APR se crée une poche d’une dizaine de kilomètres dans la zone Byumba, reliant à travers une bande continue ses positions du Nord-ouest au Nord-est.

    Le 10 juin 1992, une compagnie d’environ 150 militaires français, basée en Centrafrique, est envoyée au Rwanda. Officiellement, il s’agit de “prévenir toute menace contre la communauté étrangère”. Du 11 au 16 juin, une mission militaire d’évaluation française est envoyée au Rwanda.

    Entre juin et octobre 1992, il est procédé au renforcement de Noroît par des troupes du 8e RPIMa, au renforcement du DAMI à travers la constitution d’un DAMI artillerie qui amène des batteries de 105 mm. Ce DAMI artillerie est constitué d’éléments du 35e RAP. De juin à novembre, c’est la colonel Rosier, à ce moment là chef de corps du 1er RPIMA, qui prend le commandement et du contingent Noroît et des éléments du DAMI.

    Le général James Kabarebe, actuel chef d’état-major des Forces de défense rwandaises, dans une entrevue accordée à David Servenay, explique comment l’APR s’était rendue compte de l’engagement direct des militaires français dans la bataille de Byumba :

    « Personnellement, la première fois que je me suis retrouvé en contact avec des Français, c’était en 1992 à Byumba ; ils avaient apporté une nouvelle batterie d’artillerie de 105 mm. Ils l’utilisaient. Ce devait être une nouvelle arme, que nous n’avions pas rencontrée depuis 1990. Ce nouveau système était supposé en finir avec l’Armée patriotique rwandaise. (…) Ils sont donc venus directement sur la ligne de front de Byumba. Ils nous ont bombardés tout le long de cette ligne de Ruhengeri jusqu’au Mutara. Ils étaient très près de la ligne, car nous pouvions entendre leurs communications. Ils ont bombardé nos tranchées.

    « Quand les Français estimaient avoir suffisamment tiré, les FAR avançaient pour finir le travail. Mais à leur grande surprise, quand les FAR ont avancé, nous les attendions très près de leurs tranchées et on leur a tiré dessus à revers, de très près. Il y eut beaucoup de pertes. Ceux qui ont survécu étaient souvent blessés. Ils se sont repliés à l’endroit où se trouvaient les Français. Et là, je me souviens, la radio qu’écoutaient les Français et les FAR était juste à côté de moi : ils les ont engueulés… Ils étaient si durs, les traitant de faibles, d’inutiles. Ils disaient [en français] : « Les forces armées rwandaises sont faibles, faibles, comment pouvez vous échouer après de tels bombardements ? » […]

    « Les Français ayant investi, organisé et commandé ces forces, apporté ce système d’armes. Tout ce qu’ils pouvaient faire, ils l’avaient fait : et les FAR n’arrivaient pas à jouer leur rôle. Mais le ton de colère du commandant français qui parlait à la radio, cette colère… montrait qu’il se sentait plus concerné que les Rwandais eux-mêmes. C’était son affaire. »

    Selon le colonel Murenzi, ex-FAR, c’est à partir du moment où l’APR lance l’assaut de Byumba en juin 1992, montrant sa supériorité militaire sur les FAR, que les Français se sont résolument engagés. Les conseillers français du bataillon « artillerie de campagne » (AC), normalement stationné dans le camp Kanombe, ont pris part aux combats à Mukarange sur les positions du FPR. « Pour la première fois dans l’histoire de l’armée rwandaise, on a utilisé des canons 105 mm. […] Nous n’avions pas ce type d’armement. […]» Dans les combats de Mukarange et de Kivuye, ce sont ces canons qui nous ont aidés », ajoute le colonel Murenzi.

    Sur la bataille de Byumba de 1992, l’actuel général Rwarakabije, ex-FAR, confirme le témoignage du colonel Murenzi. Entre juin et août 1992, les Français avaient pris position dans la région de Rukomo sur un site de l’entreprise Amsar. Là, ils ont combattu avec leurs propres armes.

    La participation des Français dans divers combats se déroulant en préfecture de Byumba est confirmée par un rapport officiel rwandais. Dans le cadre de la même bataille de Byumba, mais cette fois plus à l’est dans la région du Mutara, une note du chef de service de renseignements, Augustin Iyamuremye, au Premier ministre sur l’évolution de la situation militaire au front, apporte un éclairage précis sur l’engagement militaire direct des Français :

    « Nos militaires, avec l’aide des armes d’appui des militaires français, libèrent la commune Bwisige le 19 juillet bien avant l’heure du début de la trêve. Mais l’ennemi restait encore bien installé en commune Mukarange, Cyumba et Kivuye et dans le secteur Cyonyo de la commune Kiyombe. Au cours de la journée du 20 juillet, les combats sont signalés au Mutara en communes Ngarama et dans les communes de Cyungo, Kibali, Bwisige et Mukarange. Du côté du Mutara, nos militaires qui étaient installés près du centre de Muhambo sont délogés le 20 juillet 1992 l’après-midi par le pilonnage ennemi. Celui-ci réussit à occuper le pont de Ngoma situé entre les communes Muvumba et Ngarama et l’on craignait qu’il ne puisse avancer jusqu’au bureau de la sous-préfecture Ngarama qui est à 10 Km dudit pont. L’intervention française permit encore de repousser l’assaillant le 22 juillet 1992. »

    Toujours dans l’Est, Mwumvaneza, actuellement député, et à l’époque conseiller communal, relate les circonstances dans lesquelles il a vu des militaires français intervenir dans la bataille de Ngarama (chef-lieu de la commune du même nom) au mois de juillet 1992. Le FPR et les FAR s’y sont affrontés pendant six heures. Ces dernières ayant essuyé de lourdes pertes humaines, les Français sont intervenus pour les aider à reconquérir leur position.

    « C’étaient des jeunes dont on aurait dit qu’ils sortaient à peine de l’adolescence. Ils ont installé leurs canons à Gituza, non loin du dispensaire, sur un terrain de football. Huit canons étaient alignés. Lorsque les soldats de Habyarimana eurent repris leur position, les militaires français avancèrent vers Kanero et installèrent à nouveaux leurs canons, en un lieu que l’on appelle Mashani et qui est le centre commercial de Kanero. Si mes souvenirs sont exacts, je pense qu’il y avait huit canons tirant en direction de la commune Muvumba.»

    Nkurunziza Elias, conseiller municipal aussi de la commune de Muvumba en 1990, distingue les témoignages indirects et celui qu’il peut apporter comme témoin oculaire. Tout d’abord, il avait entendu les militaires dans leurs conversations se vanter : « désormais, nous allons nous battre avec les inkotanyi [FPR]. Ils ne pourront plus nous chasser de nos positions, car nous avons parmi nous des Français. » C’est ainsi, dit-il, que lui et d’autres apprirent que les canons qui tiraient sur les positions du FPR en 1992 dans diverses zones de combat en préfecture de Byumba étaient actionnés par des Français.

    Février 1993

    Le 8 février 1993, le FPR lance une offensive généralisée à partir de toutes ses positions et s’empare en quelques heures d’une grande portion de la partie nord du pays. Il arrive même à une trentaine de kilomètre de la capitale, Kigali.

    Le 8 et le 9, la France procède au renforcement de Noroît, qui comprend désormais un état major tactique (EMT), trois compagnies du 21e RIMa, une compagnie du 8e RPIMa, les détachements Chimère et Rapas et un DAMI renforcé (génie).

    Le 20 février 1993 le Quai d’Orsay annonce que deux compagnies supplémentaires de soldats français ont été envoyées “d’urgence” au Rwanda “pour assurer la sécurité des ressortissants français et des autres étrangers”. Il s’agit d’une compagnie du 6e bataillon d’infanterie de marine (BIMa) basé à Libreville, et d’une compagnie des éléments français d’assistance opérationnelle (EFAO) installée à Bangui, soit un total d’environ 240 hommes. Le contingent français s’élève désormais officiellement à quelque 600 militaires d’élite (pour environ 400 expatriés). Sur la bataille de février 1993, le général Rwarakabije fait état d’un engagement français encore plus déterminé qu’en juin 1992. L’avancée du FPR jusqu’aux environs de Kigali, à Base précisément, fait craindre la prise de la capitale.

    Quand les troupes du FPR arrivent à Tumba, les Français se déploient à Ruyenzi et à Shyorongi, faisant jonction avec des éléments des FAR pour repousser leurs adversaires. « Les Français ont distribué des armes et fourni un appui feu ». Un ancien caporal ex-FAR explique qu’il a directement servi sous les ordres et avec les militaires français durant la bataille de février 1993. Il a servi sur des pièces d’artillerie 105 mm avec des Français.

    « Des Français ont utilisé à nos côtés à Kirambo des canons 105 mm. Il y avait une quinzaine de canons, sur lesquels nous étions formés au tir. Nous étions généralement sept personnes sur un canon : quatre français, et trois Rwandais dont un responsable appelé « chef de pièce ». Ce sont les Français qui avaient apporté ce type de matériel, nouveau pour nous. […]

    « Moi, j’étais chef de la ‘’pièce 15’’, recevant les instructions d’un officier français qui, avec le colonel Serubuga, commandait les opérations. Je prenais note et transmettais à un caporal français qui, plus compétent en la matière, réglait l’appareil, puis, un autre Français ouvrait le couvercle, et un autre Français encore et un Rwandais appelés ’’pourvoyeurs’’ introduisaient l’obus, et un quatrième Français actionnait le mécanisme de tir. Tous les canons tiraient à peu près simultanément. Les bombes lâchées creusaient des énormes trous dans la terre, c’est pourquoi on les appelait ‘’dimba hasi’’ (traduction approximative du kinyarwanda : asséner un coup au sol). »

    François Nsengayire avait été muté au début de l’année 1993 au camp de gendarmerie de Jali. Là-bas, il a trouvé une section de militaires français du 8ème RPIMA à laquelle il a servi d’interprète. Lors de l’attaque de l’APR du 8 février 1993, ses combattants sont arrivés pas très loin de la position française de Jali.

    « Alors, les militaires français du 8ème RPIMA dans lequel se trouvaient des éléments d’artillerie de campagne ont actionné les mortiers 105 et 122 mm et se sont positionnés à Syonrongi, d’où ils ont commencé à pilonner les positions ennemies. Moi avec un groupe de français étions au lieu-dit Kimaranzara dans Mbogo, dans un petit bois. Nous servions d’observateurs avancés, et c’est nous qui guidions les tirs d’artillerie de Shyorongi. Moi j’étais avec les Français, leur servant d’interprète. Mais sur une colline un peu plus loin, il y avait des combattants de l’APR qui les avaient vus. Ces inkotanyi [FPR] avaient des canons sans recul. Ils ont envoyé trois obus, trois Français sont morts sur le champ et deux autres ont été gravement blessés. »

    Après être arrivé à 30 kilomètres environ de Kigali, le 20 février 1993, le FPR décrète un cessez-le-feu unilatéral. Du 25 février au 2 mars, les partis d’opposition envoient une délégation rencontrer les représentants du FPR, et à l’issue de cette rencontre est rendu public un communiqué conjoint appelant à un cessez-le-feu durable, au retrait des troupes étrangères et à la reprise des négociations d’Arusha.

    Après les importants efforts de soutien à l’armée rwandaise, l’effondrement de celle-ci le 8 février 1993 signalait la vacuité du dispositif d’appui français tel qu’il avait été échafaudé depuis octobre 1990 et renforcé au lendemain de l’offensive du FPR du 5 juin 1992. Le 19 février 1993, le général Quesnot adresse au président Mitterrand une note résumant les trois options qui restaient à la France face à l’offensive de l’APR du 8 février :

    «1) l’évacuation des ressortissants dans les prochains jours si le FPR maintient son intention de s’emparer de la capitale […] ; 2) L’envoi immédiat d’au moins deux compagnies à Kigali […] Cette action, sans résoudre les problèmes de fond, permettrait de gagner du temps ; 3) L’envoi d’un contingent plus important interdisant de fait la prise de Kigali par le FPR et rendant les unités rwandaises disponibles pour rétablir leurs positions au moins sur la ligne de cessez-le-feu antérieure. […]Cependant, elle serait le signal d’une implication quasi directe ».

    C’est la seconde option qui a été retenue et qui, comme nous l’avons vu, a conduit à la participation directe aux combats des militaires français. Etant donné l’échec de la stratégie de soutien français aux FAR, et les contraintes diplomatiques qui ne permettaient pas un engagement français franc et direct contre l’APR, la France et son allié le président Habyarimana durent finalement se résoudre à accepter le départ des troupes françaises du Rwanda et leur remplacement par une mission de paix onusienne exigé par le FPR comme condition à la paix.

    L’échec militaire des FAR, malgré le soutien français, a certainement joué un rôle important dans le choix de l’alternative du génocide comme stratégie de résistance au changement politique. Vu l’importance de l’engagement militaire français auprès des FAR, il y a lieu de se demander si la France n’a pas ressenti la défaite militaire de ces dernières FAR comme sa propre défaite et dans quelle mesure elle aurait contribué à la mise en place de cette alternative génocidaire.

    Participation à la formation des miliciens interahamwe et à l’autodéfense civile
    Les interahamwe

    Parmi les accusations les plus graves portées contre la France, figure celle d’avoir formé les milices interahamwe qui ont été le fer de lance de l’exécution du génocide. Ces milices étaient au début un mouvement de jeunesse sans statut juridique mais affilié au parti présidentiel MRND. Ce mouvement a commencé à faire parler de lui au lendemain de l’instauration du multipartisme en juin 1991. Très rapidement, la compétition entre les partis était devenue intense et violente un peu partout dans le pays.

    Les différents partis politiques ont créé des mouvements de jeunesse servant « de troupes de choc » durant les meetings, les manifestations et contre-manifestations populaires, intimidant les partisans des formations politiques rivales ou obligeant les habitants des alentours à venir à leurs assemblées ou manifestations. Dans Kigali, il y avait aussi une guerre territoriale des milices des différents quartiers, qui se battaient pour protéger certaines zones d’influence où les autres milices ne pouvaient pas se rendre ou exercer le racket. Dans les zones rurales, les milices se faisaient la guerre des drapeaux, et certaines faisaient fuir des bourgmestres (maires) de communes, s’arrogeant même des champs à cultiver du domaine public.

    Mais à côté de ces interahamwe ordinaires, à partir de l’année 1992, un autre groupe d’interahamwe plus restreint est apparu, formé militairement, et dont l’une des tâches consistait à commettre des massacres et des assassinats. Les massacres, les tueries et les assassinats qui ont été commis dans la partie gouvernementale entre mars 1992 et avril 1994 l’ont été en tout ou partie par ces interahamwe-là.

    Pendant le génocide, dans les régions où le MRND était resté influent comme dans Kigali, la préfecture de Kigali rural, les préfectures de Kibungo, Byumba, Ruhengeri, Gisenyi et une partie de Cyangugu, les interahamwe et leurs associés ont été à l’avant-garde du génocide.

    Par la suite, ils se sont répandus dans les préfectures où le MRND avait perdu de l’influence suite à l’instauration du multipartisme, comme dans Gitarama, Butare, Kibuye, des préfectures qui avaient d’importantes populations tutsi et où les tueries avaient commencé assez timidement.

    * Tidiane Kassé est le rédacteur en chef de l’édition française de Pambazuka News

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    * Vous pouvez trouver l’intégralité du rapport sur le site

  • Samir Abi | Gouvernance

    L’aide n’a pas du tout contribué à réduire la pauvreté et les inégalités sociales en Afrique. Après plus de trois décennies d’octroi de l’aide publique au développement (APD), la misère s’est accrue sur le continent. Par contre, on s’aperçoit que l’aide profite dans sa forme actuelle à quelques dirigeants africains qui s’enrichissent en la détournant dans les banques suisses et autres paradis fiscaux. L’aide profite surtout aux donateurs et à leurs diplomaties qui s’en servent pour imposer des politiques économiques inefficaces et inappropriées à l’Afrique. L’échec des politiques d’ajustements structurels axées sur la réduction des dépenses publiques et les privatisations imposées par les institutions de Breton Wood en est un exemple patent.

    A vrai dire, l’attribution de l’aide est marquée par beaucoup d’injustice et d’incohérences. Normalement, elle doit surtout aller aux pays et zones qui en ont le plus besoin. Mais en dépit de ce principe, la France, par exemple, a pendant longtemps accordé plus d’aide à la Côte d’ivoire qu’au Niger, pays que le Pnud classe pourtant comme le plus pauvre d’Afrique francophone. C’est pour corriger ces insuffisances que pays bénéficiaires et donateurs de l’APD ont conclu, en mars 2005, la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide, qui doit réformer les modalités d’acheminement et de gestion de l’aide afin d’augmenter son efficacité, notamment en matière de réduction de la pauvreté, des inégalités et de consolidation de la croissance.

    Cependant, sur le terrain, on déplore plus que jamais l’irrespect des engagements. Très peu de pays riches ont pu honorer leur engagement à consacrer 0,7% de leur PNB à l’APD, conformément Consensus de Monterrey en 2002.

    Bien que nous soyons foncièrement contre l’octroi de l’aide à ATTAC, nous estimons qu’il est important de revoir cette politique d’assistance pour donner à l’Afrique les vraies armes dont elle a besoin pour amorcer son développement. La première chose que nous demandons est l’annulation totale de la dette de l’Afrique. Car, tant qu’on nous accordera l’aide et qu’on continuera de payer le fardeau de la dette, aucun développement réel ne sera possible.

    Il convient de souligner que les termes de l’aide doivent être renégociés de manière équitable et transparente pour que cette dernière ne serve pas uniquement les intérêts des puissances occidentales et leurs alliés africains, mais contribue au contraire à l’amélioration des conditions de vies de la majorité des populations africaines qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Jusqu’alors, la Déclaration de Paris donne plein pouvoir aux donateurs de se contrôler eux-mêmes alors qu’il n’en est pas le cas pour les bénéficiaires qui sont contrôlés par la Banque Mondiale.

    Les donateurs doivent respecter leur engagement de consacrer 0,7% de leur PNB à l’APD. Et puis, il est temps qu’on instaure des structures indépendantes de contrôle de l’aide et que la répartition de celle-ci se fasse suivant un mécanisme qui garantisse réellement son accès à ceux qui en ont le plus besoin. .

    Normalement, la société civile devrait bien jouer ce rôle, mais cette dernière est très fragile en Afrique et se contente bien souvent de travailler dans les lignes que lui fixent les bailleurs de fonds occidentaux. Ce manque d’indépendance, couplé à la recherche d’intérêts propres par certaines organisations de la société civile (OSC) qui se sont mêmes enrichies en détournant les fonds qui leur ont été alloués dans le cadre des programmes de l’aide, fait qu’actuellement très peu d’OSC sont en mesure de s’impliquer efficacement dans le contrôle de la gestion de l’aide. Des OSC sérieuses et efficaces sont indispensables pour demander des comptes aux gouvernements bénéficiaires et aux donateurs, en vue d’opérer un véritable changement sociopolitique et économique.

    Cependant, pour avoir du poids dans le cadre du suivi et du contrôle de la gestion de l’aide au développement, il urge de renforcer les capacités de ces OSC et de leur donner plus de pouvoir. D’ores et déjà, elles doivent savoir que dans l’exercice de leur mission, les dirigeants africains et leurs appuis occidentaux qui profitent royalement de l’aide ne leur rendront pas la tâche facile et se préparer en conséquence. En analysant sérieusement tous les contours de l’aide au développement, on se rend compte qu’elle n’est qu’une parodie d’assistance dont l’Afrique pourrait bien se passer si elle s’organise efficacement.

    Plusieurs pistes peuvent être envisagées. Pour pouvoir investir, il faut de l’épargne. Et jusque-là, l’épargne est difficile à trouver en Afrique malgré la richesse du sous-sol du continent. Le vrai problème, c’est que les ressources de l’Afrique ne sont pas vendues à leurs vraies valeurs mais à des prix sous-évalués fixés par des places boursières internationales. Dès que les ressources du continent seront commercialisées à leurs vrais prix, on pourra engranger des fonds pour financer le développement de nos pays. Cette perspective nécessite une réelle volonté de la part des hommes politiques africains, qui doivent apprendre à dire Non à tout ce qui ne va pas dans l’intérêt de leur pays.

    D’un autre côté, comme les donateurs n’arrivent pas à honorer leur engagement de consacrer 0,7% de leur PNB à l’APD, nous proposons qu’on puisse prélever 0,25% sur les transactions financières dans le monde pour financer le développement. En outre, que l’argent détourné par les responsables africains et placé dans les banques suisses et autres paradis fiscaux constitue une source de financement du développement. Lorsque le président Mobutu mourait en 1997, on avait retrouvé sur son compte personnel en suisse 8 milliards de dollars ; ce qui correspondaient au montant de la dette extérieure de son pays à l’époque. A ce jour, cet argent dort toujours dans les comptes suisses. Le jour où les paradis fiscaux décideront de rétrocéder les fonds volés à l’Afrique, ils l’aideraient valablement à amorcer son développement.

    * Samir Abi est secrétaire général de la section togolaise de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’aide aux citoyens – Ce texte est tiré d’un entretien avec le journaliste togolais Etonam Akakpo-Ahiany

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  • Le niveau d’évolution social et politique d’un pays, ainsi que la valeur démocratique d’un Etat se jugent souvent à travers le nombre et la diversité de ses journaux et médias d’information. De ce point de vue, parce que supports d’expression et vecteurs d’échange d’opinions, les médias constituent des indicateurs fiables de la santé démocratique d’un pays, en ce qu’ils reflètent les divers courants de pensées et d’opinions des citoyens de ce pays. Au Sénégal, la presse a longtemps été considérée comme un des éléments déterminants de l’évolution démocratique. Et si ce pays a vécu une alternance démocratique paisible en 2000, le nouveau pouvoir, sous la direction d’Abdoulaye Wade, a toujours clamé que cette conquête n’aurait pas été possible sans le travail d’information opéré par les médias. Seulement, on a vu, au cours de ces dernières années, les rapports entre presse et pouvoir se détériorer au Sénégal. On a même atteint un niveau d’hostilité tel qu’à la virulence des écrits de journalistes des cerces du pouvoir répondent par des violences physiques. Une telle évolution peut étonner.

    Le Sénégal, avec sa vingtaine de journaux à périodicités et tendances diverses, a longtemps bénéficié, auprès de nombre d’observateurs, de l’image bien flatteuse de pays démocratique. Mais ce foisonnement de titres qui caractérise si bien la presse sénégalaise aujourd’hui, si spectaculaire soit-il, suffit-il, cependant, à accréditer l’existence d’une réelle vie démocratique ? Quel reflet les médias donnent-ils de cette diversité d’opinion si caractéristique de la démocratie ? Autrement dit, sous quelles formes les médias d’Etat, les journaux indépendants et les autres supports d’information, rendent-ils compte des divers courants de pensée politiques, des différents projets de société spécifiques aux diverses couches sociales ?

    Est-ce que finalement les médias ont joué un rôle important dans la participation du plus grand nombre aux différents processus de prise de décision en matière politique, dans les grands choix économiques et de société et ce, dans l’intérêt national. Les médias ont-ils joué un rôle moteur dans l’accélération des grandes mutations sociales et dans la véritable prise de conscience des citoyens ? Si oui, comment et dans quelles circonstances? Il faut enfin signaler que le paysage médiatique sénégalais présente quelques médias en ligne. Une quinzaine de radios se partagent les ondes FM, tandis qu’une douzaine de quotidiens et une demi-douzaine d’hebdomadaires sont visibles dans les kiosques.

    Cette apparente luxuriance ne saurait cacher le profond marasme sous-jacent. Les éditeurs de presse qui accompagnent la naissance des journaux et de radios vivent souvent dans la précarité. Nombre d’entre eux périclitent après seulement quelques mois d’existence, victimes des charges liées à l’impression, aux reportages et à la masse salariale. Victimes aussi d’une vision à court terme, les organes de presse qui se créent sont bien souvent dirigés par des hommes d’affaires dont l’unique objectif (aux antipodes de ceux des professionnels de l’information et de la communication) consiste surtout à produire des bénéfices dès que possible. Cette situation est d’autant plus préoccupante que le marché publicitaire reste relativement étroit et que le nombre de lecteurs tarde à décoller, à cause d’un fort taux d’analphabétisme et d’une conjoncture économique morose.

    Cette réflexion nous invite, d’une part, à jeter un coup d’œil sur l’évolution de la presse au Sénégal de 1945 à nos jours en passant par la période cruciale des indépendances et d’autre part à jeter un regard critique sur les rapports entre médias, crises politiques et mutations démocratiques, avec surtout l’avènement du médium Internet qui est venu s’incruster dans les pratiques professionnelles en les modifiant considérablement.

    La Presse sénégalaise de 1945 à 1960

    Quelques chiffres sont évocateurs à cet égard : ainsi, entre 1945 et 1960, 259 journaux ont été créés au Sénégal. Aujourd’hui, avec certes moins de titres, la presse écrite donne la mesure d’un dynamisme relativement inédit en Afrique noire francophone. Par ailleurs, ce pays possède un autre atout : celui de pouvoir présenter une typologie particulièrement différenciée de ses divers journaux. Selon la périodicité, on y trouve aussi bien des quotidiens, des hebdomadaires, que des mensuels, des trimestriels et autres périodiques. Selon la spécialisation du contenu, on y trouve des publications d’information générale, des magazines culturels, des journaux satiriques, mais aussi des journaux confessionnels, des journaux d’opinion, etc. Outre ces divers organes de presse écrite, la radiodiffusion, depuis 1939 et la télévision, depuis 1974, élargissent de manière significative l’éventail des médias, diversifiant le système d’information nationale.

    Comme on peut le constater, ce foisonnement assez remarquable des médias créé, au Sénégal, les conditions d’une expression pluraliste. Mais c’est, incontestablement, la presse politique qui symbolise, au mieux, la tradition démocratique dans ce pays, à travers une de ses dimensions essentielles : la reconnaissance précoce du droit à l’opposition politique. Annie Bart nous rapporte la manière dont la démocratie sénégalaise était en avance sur le reste de l’Afrique. Avec elle, on note : « Le Sénégal, donc, en dépit de ses difficultés économiques, constitue à tous égards une expérience démocratique bien intéressante à suivre de près. Il faut partir de l’idée que la démocratie sénégalaise n’est pas un mythe africain au masque de néocolonialisme ».

    Cette photographie volontairement panoramique de l’espace informationnel sénégalais n’est nullement exhaustive. Elle nous sert de simple prétexte pour identifier les caractéristiques marquantes du système des médias : d’une part, on note une distribution assez significative des diverses sensibilités qui structurent l’opinion politique au Sénégal. A côté des médias d’Etat, les Sénégalais disposent également d’une presse d’opinion (politique et professionnelle) au dynamisme remarquable. D’autre part et malgré les vicissitudes de l’histoire politique nationale, l’opposition a longtemps conservé ses propres organes d’expression, confirmant ainsi la bonne santé de la tradition démocratique au Sénégal.

    Mais, ce pluralisme d’expression apparent s’accompagne-t-il d’un accès véritablement démocratique des populations aux médias ? Autrement dit, les différents médias jouent-ils réellement le jeu démocratique, en facilitant au plus grand nombre l’accès aux centres d’expression et de prise de décision ? Autorise-t-il à dire qu’il y a réellement démocratie au Sénégal ? Ces journaux ont incontestablement eu à jouer un rôle très important dans l’accélération du processus qui a débouché sur l’indépendance. Cependant, une fois cette dernière acquise, les nouvelles autorités, au lieu de créer les conditions d’une plus grande liberté, tentent plutôt de les contrôler et d’en faire des caisses de résonance. Toute velléité de contestation était réprimée dans la clandestinité. Cette situation nous amène à aborder les médias au lendemain des indépendances.

    Les Médias au lendemain des indépendances

    L’analyse du mode de fonctionnement des médias au Sénégal met en relief un ensemble d’obstacles qui entravent tout accès démocratique à ces médias. La période post-indépendance reste significative à cet égard. En ce qui concerne les médias d’Etat, les obstacles sont suffisamment connus, car liés à leur nature même d’institutions de diffusion de l’information et à leur mode de fonctionnement caractérisé par :

    - Une verticalité dans la circulation de l’information et son corollaire, une limitation subséquente de toute expression autre que l’opinion officielle. Ce qui, on s’en doute, se traduit, au niveau du contenu diffusé, par une certaine monotonie caractéristique du discours institutionnel et contradictoire avec cette diversité propre à la démocratie.

    - Une sous représentation du public dans l’élaboration et la gestion des politiques d’information : en effet, hormis quelques études sectorielles, aucun sondage d’écoute n’a réussi à cerner, de manière significative, les goûts, besoins et attentes du public des médias au Sénégal, prévenant ainsi la mise en œuvre de politiques d’informations extraverties.

    - Une certaine lenteur dans le renouvellement du personnel de conception et de diffusion de l’information, caractérise les médias d’Etat, avec comme conséquence, une certaine routine professionnelle qui semble se pérenniser comme méthode de collecte, de traitement et de diffusion de l’information.

    Autant de facteurs confinent les médias d’Etat dans un rôle d’organes officiels de l’Etat, fonctionnant en conformité stricte avec les exigences d’une information officielle et gouvernementale. A cette situation s’ajoute le cadre juridique anachronique dans lequel évolue le journaliste sénégalais, dont la démarche quotidienne reste parsemée d’un ensemble d’embûches difficiles à contourner.

    Il reste, cependant, que ces divers freins ne sont pas, loin s’en faut, exclusifs aux seuls médias d’Etat. En effet, certains journaux recèlent également, tant dans leur mode de fonctionnement que dans leurs rapports au public, un ensemble de tares, représentant autant d’entraves à tout processus de démocratisation de l’information.

    En somme, si le pluralisme d’opinion a été une caractéristique dominante de la société politique sénégalaise, la démocratie que ce pluralisme sous-tend ne se reflète pas toujours dans le mode de fonctionnement des médias au Sénégal. Tout se passe comme si, c’est moins l’idée de pluralisme d’opinion qui est en cause, que la volonté politique de traduire celle-ci dans les faits : promouvoir une véritable démocratisation de la communication au Sénégal en rapprochant les médias de leur principal utilisateur et bénéficiaire, autrement dit, le public. Car démocratiser les médias, ne revient-il pas, avant tout, à œuvrer à l’instauration d’une véritable communication entre les organismes émetteurs et le public récepteur, en octroyant à celui-ci la possibilité de réagir à son tour sur l’émetteur ?

    L’explication qu’on peut d’abord tenter est qu’au lendemain des indépendances, l’information était considérée comme la condition première du développement. Les fonctions éducative et sociale semblaient légitimer une fonction politique qui s’identifiait avec la voix du gouvernement. Ce que l’Etat considère comme une information éducative est souvent perçue comme une propagande politique. Ainsi, nous rappelle Tudesq André Jean, le discours sur le développement s’est-il peu à peu transformé en discours de propagande. La relation entre média et développement a été affirmée plus que démontrée pendant trente ans ; elle devint peu à peu un mythe associé à l’intégration nationale ; le concept de développement a surtout été, dans les faits, une justification du développement de l’Etat en Afrique noire au nom de l’intégration nationale ; ce qui accentua la centralisation de l’information et des médias.

    Si le renforcement de l’Etat, le régime du parti unique, le contrôle étroit de l’information se sont généralisés au lendemain des indépendances, la justification avancée était la nécessité du développement considéré comme un préalable à la démocratisation, développement économique et social promis et toujours attendu.

    Même si les gouvernements des nouveaux Etats souhaitaient, au nom de l’intégration nationale, contrôler l’information, la fermeture aux nouvelles venues de l’extérieur n’est plus possible dans les grandes villes surtout. La radio a toujours ignoré les frontières et de nombreuses radios internationales diffusaient des émissions à destination de l’Afrique, parfois même en des langues africaines. La presse écrite était aussi présente, demandée soit par les populations d’origine européenne (anglais, Français, Portugais) soit par les cadres africains. La presse occidentale, même si certains titres étaient interdits, a toujours eu un public africain limité certes mais influent. Elle a contribué au contournement des médias nationaux.

    A l’heure du bilan on peut se demander quel a été le résultat de ce monopole de l’information pendant trois décennies. A la veille des indépendances déjà, il avait existé une presse contestataire et revendicatrice, nationaliste, mais il s’agissait de lutte contre le système colonial en utilisant les outils et les concepts même des colonisateurs. Dans l’illusion des indépendances obtenues, les Etats au nom du développement national affirmé comme priorité et du consensus nécessaire pour le réaliser ont pendant près de trente ans dirigé l’information ; une situation de crise, plus que de développement, a réveillé les esprits qui ne se laissent plus bercer par les discours officiels se réclamant de la démocratie ou de la révolution. Le changement que représente l’apparition d’une presse indépendante est lié à la crise qui sévit en Afrique. La crise de la presse est à la fois une conséquence de la crise générale et un miroir grossissant de celle-ci. Elle se traduit dans une crise de légitimité : le soutien univoque qu’elle donnait aux dirigeants en place l’entraîne dans la remise en question de ceux-ci ; dans une crise d’identité : la presse gouvernementale perd un rôle de porte-parole et de guide de la nation quand les gouvernants qu’elle appui perdent le consensus de la population ; crise d’efficacité enfin, puisque cette presse n’a pu maintenir le prestige des gouvernants qui la dirigeaient.

    La Presse indépendante brise le monopole

    Plusieurs facteurs ont contribué à la remise en cause du monopartisme, ce qui contribua à une certaine libéralisation de la presse écrite ; celle-ci amplifiant à son tour la contestation des régimes en place. Il y a des facteurs extérieurs, comme l’exemple de l’effondrement des régimes communistes de l’Europe de l’Est ; il fut très sensible dans des pays se réclamant du socialisme comme au Bénin, au Congo, à Madagascar, mais se manifeste aussi ailleurs, notamment dans les pays où la télévision déjà bien implantée montra à de larges populations la chute du mur de Berlin. L’intervention des institutions internationales comme la Banque Mondiale ou le FMI qui, devant l’ampleur de la crise financière et économique de nombreux Etats africains, donnèrent, sinon imposèrent des conditions d’assainissement à aussi joué ; une plus grande liberté d’information pour la presse écrite, dont le public était plus limité, semblait moins dangereuse aux gouvernants.

    Ces facteurs externes ne doivent pas cependant cacher les causes internes, couvant depuis plusieurs années, que l’aggravation de la crise économique et sociale fit émerger. Le favoritisme, le clientélisme et la corruption sont moins supportables quand la pénurie s’accroît. Plusieurs chefs d’Etat, soucieux de jeter du lest et de détourner de leur personne le mécontentement populaire, incitent eux-mêmes leurs journaux à dénoncer des scandales. C’est en Afrique Francophone où les Etats plus centralisés exerçaient le monopole le plus complet de l’information, que le mouvement fut le plus sensible.

    Au Sénégal, on peut citer « le Politicien » dont nous avons vu la naissance en 1977 et surtout dans les années quatre-vingt plusieurs journaux privés dont Sud Magazine et Sud Hebdo en 1986 et 1987. Cette nouvelle presse contribua à l’élargissement du gouvernement conformément au sacerdoce stratégique d’ouverture et de consensus du président Diouf.

    On peut donc dire que jusqu’au milieu des années 80, la presse sénégalaise était exclusivement dominée par les médias de service public (le Soleil et les autres médias audiovisuels d’Etat). Ces derniers ont monopolisé l’information d’une manière telle que les partis d’opposition, le citoyen ou l’homme de la rue sentait exclu du débat politique national. Cette frustration perceptible à tous les niveaux devait servir de terrain de prédilection à une presse dite indépendante (Sud quotidien, Wal Fadjri) qui est venue offrir à l’opinion, un moyen d’accéder à l’espace public grâce, désormais, à l’existence d’un cadre d’expression pluriel dont le mérite revient avant tout aux précurseurs de la presse indépendante.

    L’alternance aura été le mot le plus usité au Sénégal dans le courant de l’année 2000. Elle fut non pas celle d’une prospérité économique particulière pour le Sénégal, mais d’une certaine prospérité démocratique. Cela, du fait de l’alternance à la tête de l’Etat. C’est ainsi que dans la soirée du 19 mars 2000, les Sénégalais se sont retrouvés avec un nouveau président non socialiste, élu à la suite d’élections libres et transparentes. Ce fut donc l’alternance d’abord annoncée par la presse nationale avant d’être confirmée de manière officielle quelques semaines plus tard par le juge constitutionnel.

    Les médias sénégalais, à travers leurs diverses actions notamment la couverture de la campagne électorale, de manière professionnelle, et la publication des résultats du scrutin au fur et à mesure que les bureaux de vote terminaient leurs décomptes des voix ont contribué à la transparence de l’élection et au changement de pouvoir. Tous les médias, dopés par le téléphone portable, ont participé à cette alternance, chacun suivant ses spécificités et ses contraintes. Au sein de cette presse nationale, on distingue la presse dite indépendante d’une part, englobant des journaux tels que Walfadjri, Sud quotidien ainsi que des radios telles que Walf FM , Sud FM , et d’autre part, la presse proche du pouvoir encore appelée Presse d’Etat.

    Dans ce dernier lot figure le quotidien le Soleil, la RTS qui est la Radio Télévision Sénégalaise. Par presse indépendante, il est fait référence aux médiats (pour la plupart appartenant à des personnes privées) ne dépendant pas de l’Etat. L’accent est mis là sur l’absence de tutelle de ces entreprises vis-à-vis de l’Etat, contrairement aux médias appartenant en partie ou entièrement à l’Etat et dépositaires du service public. Quand bien même la presse privée dispose d’une concession de service public d’après le cahier de charges des radios privées. Il faut noter que le caractère privé du média ne suffit pas à garantir son indépendance vis-à-vis de l’Etat, d’autant plus que certains titres se montrent proches du régime en place dans la pratique.

    La presse a été couverte de lauriers au lendemain de ce scrutin au Sénégal, du fait du rôle primordial que les journalistes ont joué durant les élections. Certes le rôle de la presse a été d’une grande importance, mais le contexte dans lequel se sont tenues ces élections est pour beaucoup dans l’issue du scrutin. Un contexte marqué par la morosité économique, une pauvreté à grande échelle de la population et l’effritement de l’électorat du Parti Socialiste au pouvoir.

    Avant 1994, date de la création de la première radio privée, le Sénégal connaissait le pluralisme médiatique mais il se limitait seulement à la presse écrite. Pendant que dans d’autres pays africains, notamment francophones, les journaux privés n’étaient pas encore autorisés à exister, le Sénégal faisait exception avec le foisonnement de titres indépendants des gouvernants. Toutefois, il faut souligner l’audience assez limitée de ces journaux à cause du taux élevé d’analphabétisme et du fait que la majeure partie du lectorat se trouve confinée en zone urbaine. A cela s’ajoute la faiblesse du pouvoir d’achat qui s’explique par la pauvreté et la faiblesse des revenus. Résultat, un seul exemplaire d’un journal peut être lu par plusieurs personnes dans la même maison et parfois dans le même quartier.

    De même, si les fondateurs des journaux indépendants voulaient leur donner une audience nationale, il faut bien se rendre à l’évidence des difficultés que ces journaux rencontrent encore aujourd’hui pour être présents sur toute l’étendue du territoire national notamment dans les régions périphériques à cause des difficultés de transport. La presse régionale n’étant pas développée, les régions périphériques attendent toujours que les journaux leur parviennent de Dakar. Toutes ces raisons font que la presse écrite connaît forcément une audience limitée, comparée à l’ascension fulgurante de la radio qui s’est accentuée au moment de la libéralisation des ondes à partir de 1994. Mais en dépit de toutes ces difficultés, on note paradoxalement un essor sans précédent de cette presse, surtout après la seconde moitié des années 90. Le mouvement s’est accentué surtout au lendemain de l’alternance.

    Au total, on peut dire que le Soleil n’est plus le seul quotidien sénégalais. Plusieurs quotidiens se disputent le faible pouvoir d’achat des zones urbaines passablement mieux loties que les zones rurales elles-mêmes, affectées par un fort taux d’analphabétisme et une dégradation rapide de leur niveau de vie par suite d’une crise agricole persistante et pernicieuse. Résultat, un mouvement s’opère en défaveur de la régionalisation qui postule une distribution plus performante des pôles d’équilibre à l’intérieur du pays.

    Cette presse, surtout celle indépendante (Sud quotidien, Wal Fadjri, Témoin), a été à l’origine de révélations des maux qui secouent le pays. Des journalistes ont été au cœur des luttes contre l’intolérance, l’arbitraire et l’injustice. Ils ont fait sauter les verrous du silence, en dénonçant l’Etat et toutes les crises qui émanent de son échec. Ces journalistes incarnent une presse indépendante. Elle se caractérise par son non conformisme et son non alignement sur le parti au pouvoir. Son style audacieux et direct démontre qu’irrémédiablement les mécanismes régulateurs de l’Etat n’avaient pas été opérationnels même dans le paysage médiatique. Le modèle qu’il avait mis en place dans la vaste course de développement s’est vu dans ce nouveau contexte dépassé.

    Les médias d’Etat chargés de cette tâche, au lieu d’analyser la dynamique politique et sociale sont devenus progressivement un facteur de blocage et d’inertie. Monopolisés par l’Etat, ils feront finalement figure aux yeux des populations concernées, d’instrument du conservatisme social et par voie de conséquence de propagande d’une hégémonie politique aujourd’hui rejetée. A l’image de l’Etat, leur promoteur, les médias ont été restreints dans leurs capacités de redistribution d’où leur contestation par la société désormais branchée sur une autre presse.

    La liberté démocratique est intimement liée à celle de l’information. Il y a donc difficulté, pour le pouvoir sénégalais, de concilier les exigences d’un discours démocratique avec la nécessité de centraliser l’action de l’Etat. D’un côté, un idéal de liberté et de démocratie, de l’autre un Etat très centralisé. La remise en cause de l’information en tant que modèle de développement trouve sa source dans cette contradiction. L’expérience, rappelle Sean Mac Bride, prouve que «tout endoctrinement, fut-ce celui de l’Etat n’est jamais sans faille et qu’un monologue tout permanent ne réussit pas à oblitérer l’esprit critique et à abolir toute liberté de jugement ».

    Pour finir nous allons aborder notre avant dernier chapitre dont la problématique tourne autour des rapports entre médias, crises politiques et mutations démocratiques au Sénégal.

    Les Médias au cœur des mutations démocratiques

    La soumission des médias d’Etat au système politique permet des pratiques de diffusion et/ou de rétention d’information faisant partie du mode de gouvernement. La presse dite indépendante introduit des « bruits » dans un tel système de contrôle. Il reste que le monde de la presse doit se comporter comme acteur dans cette mouvance démocratique. En cela il est salutaire de constater qu’à la fin de 1990, s’est constituée la Société des Editeurs de Presse, grâce aux relations entre Sud-Hebdo (Sénégal), le Messager (Cameroun), Haské (Niger) et la Gazette du Golfe (Bénin), auxquels se joignirent Jamana et Cauris du Mali. Il s’agissait d’entreprises de presse écrite privées indépendantes, non liées à un parti politique : l’objectif était de favoriser la liberté de la presse et de développer le pluralisme.

    Déjà, en 1986, avait été créée à Dakar l’Union des Journalistes de l’Afrique de l’Ouest, parlant aussi de liberté de la presse et d’éthique professionnelle ; même si elle comprenait des associations de journalistes de pays dans lesquels la presse était à l’époque sous le contrôle gouvernemental comme le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger ou le Togo, à côté d’associations de pays accordant plus de liberté comme le Nigeria, le Sénégal.

    Ces deux associations (La Société des Editeurs de Presse et l’UJAO) collaborèrent avec l’Institut Panos en janvier 1991 à un colloque à Paris sur « Presse Francophone d’Afrique, vers le pluralisme », qui correspond à la phase ascendante de la nouvelle presse. Si la pluralité de la presse et la possibilité d’expression et de diffusion d’opinions antagonistes est une condition au changement démocratique et à l’existence d’Etat de droit, cela ne suffit pas à libéraliser et à démocratiser la vie publique.

    D’autre part, la libéralisation de la presse commence par amplifier la situation de crise, la dénonciation des scandales, de la corruption, des incompétences et des erreurs. Elle ne déconsidère pas seulement les dirigeants en place, elle jette la suspicion sur toute autorité, même sur les nouvelles autorités issues d’élections régulières et rend leur tâche plus difficile. Actuellement, la presse est d’autant plus libre que la législation qui la concerne est réduite.

    En dénonçant les scandales financiers, les détournements des deniers publics, le fonctionnement de certaines institutions, en produisant une information différente de celle de l’Etat, la presse dite indépendante dévoile le « mensonge » ou les masques de l’Etat. Elle cristallise l’attention sur les injustices sociales et répond à une demande sociale que les Médias d’Etat n’ont pas pu satisfaire. Non pas par l’incompétence de tel ou tel journaliste, mais à cause de la logique qui pousse ces journalistes à faire de la loyauté envers les institutions politiques la norme devant guider leur pratique professionnelle.

    La classe dirigeante vérifie avec soin la manière dont de telles fonctions sont remplies et sanctionne tout écart de cette norme. En rendant ces journalistes « captifs » de l’Etat par un contrôle accentué, la classe dirigeante diminue par la même occasion leur marge de liberté dans le traitement de l’information, ce qui peut avoir pour conséquence soit la promotion de journalistes s’investissant dans de tels médias selon la logique du militantisme politique, ou la marginalisation d’une autre catégorie qui adoptera une attitude de retrait. Tout ceci diminue la crédibilité de la presse officielle et accentue des demandes sociales que la presse indépendante prend en charge.

    A ce sujet, le constat fait par un journaliste montre que pour certains segments de la société, cette presse indépendante, au-delà de ses fonctions manifestes, a la fonction symbolique importante d’être le porte-parole des sans-voix : « quand nous écrivons sur un ton mesuré, les lecteurs viennent protester au journal. Nous réalisons alors nos plus mauvaises ventes ».

    Le succès apparent de la presse dite indépendante provient de l’impossibilité des médias d’Etat de répondre à certaines informations politiques et économiques. Pour la classe dirigeante, ces médias ont été perçus comme un instrument de construction nationale. En fonction d’une telle conception, deux attitudes on été notées. En direction de la radio et ultérieurement de la télévision, une stratégie de contrôle accentué est mise en œuvre. La radio joue un rôle important dans le système d’information, elle s’adresse souvent en langues nationales à ses auditeurs dont la plupart ne comprennent pas le français, assure l’information quotidienne de masse dans un pays où l’analphabétisme et des raisons économiques font que la presse écrite est réservée aux élites urbaines instruites et relativement aisées.

    La radio est surtout un instrument d’exercice ou de conquête du pouvoir. Le rôle qu’elle a joué dans le dénouement des crises politiques ayant jalonné la construction de l’Etat post colonial est important. Elle a joué en permanence le rôle d’instrument de diffusion de l’idéologie officielle, ce qui s’est traduit par exemple par une restriction importante de l’accès des partis d’opposition à cet espace d’expression malgré « l’ouverture » démocratique. Cette tutelle fait partie des mécanismes de reproduction de la classe dirigeante. C’est la raison pour laquelle des partis d’opposition ont eu à réclamer durant toute cette période un temps d’antenne à la radio et à la télévision.

    Cette situation va faire face à l’implication des professionnels de l’information et de la communication qui vont poser la question fondamentale de l’obtention de fréquences radiophoniques. Ce qui, avec le temps et les multiples tracasseries, va déboucher sur une grande concession de la part des autorités, le feu vert pour la création de stations privées nationales radiophoniques avec un bouleversement complet du paysage médiatique, ce que RFI, la BBC et les stations internationales autorisées sur la bande FM ne pouvaient réaliser.

    L’arrivée des radios privées consécutives à la libéralisation audiovisuelle intervenue au Sénégal en 1994, a entraîné un certain nombre de changements, surtout de la part des médias d’Etat. Le comportement des tenants du pouvoir, à la longue, a changé. La première conséquence a été notée dans le traitement de l’information. Ainsi, la radio nationale qui mettait beaucoup l’accent sur les discours et l’information officielle a dû corriger quelque peu sa façon de traiter l’information parce que le risque était grand de voir ses auditeurs s’en détourner au profit des radios privées qui venaient de naître, notamment Sud FM.

    Le Sénégal avait devancé la plupart des pays francophones du continent africain en matière de pluralisme de la presse mais n’avait pas franchi le pas sur le plan de l’audiovisuel. La lenteur dans la confection du cahier des charges et l’attribution des fréquences a été avancée pour expliquer le retard dans la mise en œuvre du projet de création de radios privées, face à des pays comme le Mali ou le Burkina Faso qui avaient autorisé la création de radios privées.

    Le lancement de Sud FM a sans doute aiguisé les appétits puisque suite à la naissance de cette radio d’autres demandes aussi sont arrivées sur la table du ministre de la communication et parmi lesquelles celle des responsables de Wal Fadjri. La radio Walf Fm a démarré ses émissions le premier décembre 1997. Et dès ses débuts elle a affiché ses ambitions. Celles d’être une radio de proximité et qui entend privilégier l’information générale en plus du divertissement.

    Sur le plan politique, les radios ont joué un rôle non négligeable dans la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit. Tout a commencé lors des élections locales de novembre 1996. Sud FM était, en ce temps là, la seule radio privée à créer une page spéciale pour la couverture de ces élections avec le journal de la campagne. Les informations ayant trait à ces élections étaient diffusées après différents journaux parlés. C’était la première fois qu’une radio autre que celle de l’Etat rendait compte du déroulement d’une campagne électorale de la sorte. La campagne bénéficiait d’un traitement particulier à la radio.

    Des débats politiques étaient animés dans ces radios amenant les populations à mieux comprendre le rôle qu’elles doivent ou peuvent jouer dans la marche des affaires de la nation. Ces débats ont également amené les populations à s’interroger et à poser des questions sur les actions ou les actes des dirigeants. Ces émissions à caractère politique étaient finalement des sortes de tribunes pour toute la classe politique. Ayant compris que ce genre de débat intéresse le public, les hommes politiques ont investi ces émissions pour faire passer leur message. La liberté d’expression s’est du coup renforcée au Sénégal, parce que depuis l’avènement des radios privées on entend toute sorte de critique et de prise de position sur les ondes. Même les discours et les messages du chef de l’Etat font l’objet de commentaires voire de critiques de la part de citoyens invités dans les radios pour la circonstance. Il faut noter qu’avant 1994, date de la naissance de Sud FM, Radio Sénégal ne donnait jamais l’occasion à ces citoyens de commenter les propos du chef de l’Etat.

    En somme, les médias privés ont été les premiers à valoriser véritablement les langues nationales ce qui explique l’effervescence des populations qui interviennent en direct dans les émissions interactives. Cette attitude s’est traduite par l’émergence d’une nouvelle conscience citoyenne et cela, grâce aux radios privées qui ont été à l’origine d’une nouvelle pratique communicationnelle au Sénégal.

    Conclusion

    Après la naissance des radios commerciales, le Sénégal a connu une autre catégorie de radios. Il s’agit des radios communautaires. Depuis leur naissance, ces radios ont initié des émissions assez proches des préoccupations des populations cibles. Les radios communautaires se situent ainsi entre la radio d’Etat et les radios privées commerciales. Si pour les stations privées il existe une législation qui définit les conditions de fonctionnement, il n’en est pas pour autant pour les radios communautaires qui ont tout juste besoin de l’attribution de fréquences pour émettre. Compte tenu de leur caractère non commercial, elles ne sont pas autorisées à faire de la publicité et dans cette logique, le régime fiscal ne leur est pas appliqué. Toutefois les radios communautaires connaissent des difficultés qui sont liées à leur précarité financière et à leur retard technologique.

    Est-il vrai maintenant que des usurpateurs de titres sont entrés par effraction dans ce petit monde de la radio communautaire sans en avoir le profil ? il s’agit de ces porteurs de projet qu’on aime railler et qu’on définit comme des « radios cherchant des communautés », parce que n’ayant pas émané d’une demande communautaire.

    Les animateurs de ces radios n’ont pas toujours non plus une claire compréhension de leur mission. Plutôt que d’ancrer leur radio dans les réalités locales, ils s’égarent dans un culte du vedettariat qui les pousse à se sentir comme des rivaux des journalistes de radios commerciales. Pire, des radios obtiennent une licence de radio communautaire juste pour se voir appliquer le plus faible taux de redevance. Ensuite, elles se mettent à faire de la publicité commerciale au prétexte qu’elles ne peuvent pas vivre avec les seules recettes de la publicité institutionnelle. Une telle dérive aurait pu être évitée par un assouplissement des textes autorisant les radios communautaires à diffuser de la publicité commerciale sans dépasser un plafond bien défini par les textes. L’autre dérive constatée chez certaines radios est de parachuter un directeur étranger à la structure porteuse du projet.

    La naissance de nombre de ces radios, on la doit autant au dynamisme du mouvement associatif qu’à des initiatives d’ONG et d’autres organismes de développement. De manière plus prosaïque, ici ou là, ces radios communautaires sont les excroissances d’un volet communication. C’est-à-dire que les ressources financières qui ont aidé à les créer proviennent de budget de communication d’ONG et autres institutions de développement à la base, qui ont voulu juste montrer un chemin aux associations partenaires de la communauté qui est la cible de leurs interventions. En fait d’associative, nombre de radios n’ont derrière elles qu’un promoteur privé qui cherche à éviter les rigueurs du paysage audiovisuel et la très cruelle réalité que vivent les radios commerciales dont certaines ont du mettre la clé sous le paillasson.

    Se faire immatriculer radio communautaire serait-ce donc la plaque la plus sûr ? Peut - être. Du moins tant que l’environnement juridique aux contours mal définis s’y prête. Une manière de faire de la radio privée sans les inconvénients et les aléas d’une radio commerciale et payer une redevance minimale (cas du Sénégal) ou en être tout simplement exonéré (Niger). C’est pourquoi, de plus en plus, des opérateurs réclament une clarification des concepts et des contenus.

    Pour finir, on ne peut pas parler des mutations du paysage médiatique sans faire allusion à la télévision. Après une décennie de pluralisme radiophonique, le médium télévisuel demeure presque sous le monopole de l’Etat. Cela, malgré l’avènement de chaînes étrangères comme TV5, CFI, Canal Horizon qui n’ont en rien modifié le caractère monolithique de la télévision nationale. Heureusement, on peut constater l’acceptation par l’Etat d’une récente expérience télévisuelle privée en dehors du giron étatique, à travers la 2S TV, Canal Info et Walf FM, mais il est encore tôt de tirer un bilan de cette nouvelle configuration du paysage télévisuel sénégalais.

    Aujourd’hui tout comme hier pour la radio, les promoteurs privés ont longtemps attendu que l’Etat se décide à leur accorder les fréquences pour lancer des télévisions privées, à parti de 2003. Les pouvoirs publics n’ont apparemment pas tiré les leçons du bon comportement des radios privées qui, en dépit de la méfiance qu’elles ont suscité au début, ont prouvé qu’elles avaient bien leur place dans la société sénégalaise. L’Etat socialiste surtout a tardivement compris qu’il ne sert à rien de refuser d’autoriser la création de chaînes de télévisions privées au Sénégal. Tout comme pour la radio, il y a lieu de permettre aux citoyens sénégalais de regarder autre chose que ce que leur offre en ce moment la télévision nationale accaparée de tout temps par le pouvoir.

    Avec la possibilité que les Sénégalais ont maintenant de capter Canal Info, Walf FM et certaines chaînes de télévisions étrangères, le refus des autorités de l’alternance d’accéder aux nombreuses demandes de création de télévisions privées qui sont sur la table du ministre chargé de l’audiovisuel paraît totalement déraisonnable.

    Comme les radios commerciales, les télévisions privées auraient pour avantage d’amener la télévision nationale à améliorer ses prestations. Il est en effet étonnant que l’Etat permette assez tôt à des télévisions étrangères d’émettre au Sénégal tout en refusant ce même droit à ses propres ressortissants. Tout comme à l’époque des radios internationales, le raisonnement de l’Etat est le même à savoir que les télévisions étrangères diffusent des programmes produits en dehors du territoire national et qui ne peuvent pas avoir d’impact réel sur les populations. Cette attitude de l’Etat fait croire que les étrangers ont plus de droit au Sénégal que les Sénégalais eux-mêmes dans leurs propres pays.

    En réalité et dans le fonds, cette position des gouvernants trouve son fondement explicatif dans le fait que la logique cathodique semble de plus en plus prendre de l’importance et les médias en général jouent un rôle moteur dans l’orientation de l’opinion publique, comme nous l’a enseigné la théorie de l’agenda, et dans leur capacité d’influer sur le comportement des citoyens et sur les mutations en cours. Mieux vaut donc pour les autorités sénégalaises opérer un effort d’adaptation à cette ère de mondialisation et surtout d’Internet, en allant dans le sens irréversible de la libéralisation pour être en phase avec l’image que le Sénégal s’est toujours donnée, celle de pays pilote, en matière de démocratie en Afrique.

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    * Moustapha Samb est maître-assistant au Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

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